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Gardes à vue dans l’affaire Tarnac : la justice dans un cul-de-sac

Publié ici dans Libération.

Antiterrorisme. Les juges multiplient les arrestations, sans mises en examen.

Par GAËL COGNÉ ROUEN, envoyé spécial

L’affaire de Tarnac vire à l’épisode de Tom et Jerry. D’un côté, la sous-direction antiterroriste (Sdat), un chat qui piétine dans une enquête à rebours où les suspects refusent de s’exprimer tant que Julien Coupat n’est pas libéré. De l’autre, «la bande à Tarnac» (ils se surnomment ainsi), une souris qui ne veut plus se laisser impressionner par les gardes à vue qui se multiplient depuis un mois. Le dernier épisode en date de ce mauvais dessin animé a eu lieu à Rouen. Christian, François et Nouria (1), âgés de 25 à 28 ans, y ont été interpellés et ont passé quatre-vingt-quatre heures en garde à vue avant d’être relâchés sans la moindre mise en examen.

Bélier. Lundi 18 mai, on frappe à la porte. Devant l’entrée, une demi-douzaine de policiers de la Sdat venus de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). A l’intérieur, cinq jeunes de «la bande à Tarnac». Le bélier est prêt, mais la porte est ouverte. Les flics n’ont qu’à pousser. Ils courent dans la maison, s’arrêtent aux étages, ouvrent les portes. «Police ! Police !» Lampe torche braquée sur les visages endormis et main sur le holster.

Il est alors «six heures zéro zéro, l’heure à partir de laquelle ils peuvent perquisitionner», se souvient Mathieu Burnel, mis en examen en novembre et qui vit avec l’une des personnes placées en garde à vue. Deux scène identiques se déroulent, au même moment à Rouen : dans une colocation et chez une famille.

«Encore vous ! Vous savez, on vous aime bien», feignent de s’étonner les policiers. Selon les habitants, ils ont le souci de se montrer sous un bon jour. «Vous avez vu, on n’a pas défoncé la porte»,«parfois on éventre les matelas»,«si ça ne tenait qu’à nous, votre affaire, ça ne serait pas de l’antiterrorisme mais du droit commun». «Ils auraient voulu qu’on les accueille avec des petits gâteaux et du café», soupire Nouria. Après une heure de fouille succinte (quelques bouquins sont embarqués), les trois sont emmenés «à Brisout», le commissariat de Rouen. De là, il partent «à 170 km / h», le deux tons hurlant sur l’autoroute. Direction Levallois-Perret.

A leur arrivée, François et Christian déclinent leur état civil. Nouria, elle, refuse de répondre tant qu’on ne lui a pas signifié pourquoi elle est retenue. Le juge Thierry Fragnoli fera le déplacement le lendemain pour lui expliquer qu’elle est soupçonnée d’association de malfaiteur à visée terroriste. Il les rencontre tous les trois. A Christian, il aurait dit : «Il y en a 4 ou 5 qui ont fait des conneries. Ça serait dommage que d’autres prennent. Il faut qu’ils assument leurs actes.» Et d’ajouter : «Il y a deux vérités. Une vérité vraie et une vérité judiciaire. Moi, je suis payé pour découvrir la vérité judiciaire. A la fin, je l’aurai découverte, même si vous ne parlez pas.» Entre deux interrogatoires, un policier aurait glissé : «Les juges, ils sont énervés». Nouria refuse toujours de répondre. «Tu vas faire une garde à vue de cent vingt ou cent quarante-quatre heures, ça sera une première en France», la menace-t-on.

Listings. Les Rouennais sont interrogés sur leurs idées politiques puis sur la foire internationale de Thessalonique, en Grèce, où ils se seraient trouvés et auraient pu croiser Julien Coupat. Ils le soupçonnent d’y avoir croisé une autonome allemande, spécialiste supposée de sabotages. Christian et Nouria restent muets bien que des noms apparaissent sur des listings de ferries qui font la liaison Italie-Grèce.

«Ils s’en foutaient des fers à béton ou d’avoir de nouveaux éléments, se rappelle Christian. Ils ont leur petit schéma dans la tête et cherchent à le vérifier.» Quand les questions ne portent pas sur la Grèce, les policiers reviennent à leur «obsession maladive» : Julien Coupat. «Tu vois, Juju, je l’ai eu, le ptit Juju. Ce que j’aime pas chez ce type, c’est qu’il a tous les traits d’un dictateur», s’emporte un policier en «off» face à Nouria. Présentés comme des proches de Julien Coupat, les trois restent évasifs sur les liens qu’ils ont pu avoir avec lui.

Les policiers tentent de les séparer entre Nanterre et Levallois. Au terme des soixante-douze heures légales, Me Dominique Vallès rencontre les gardés à vue et dénonce ces méthodes :«Il suffisait de les convoquer.» Pour les Rouennais, si des «personnes périphériques se font interpeller, c’est parce qu’ils se disent : « On va pouvoir les faire cracher »», alors que les auditions des suspects ne donneraient rien.

Les trois seront libérés douze heures plus tard, non sans avoir été avertis : «Vous n’avez pas intérêt à dire de la merde dans les médias.» Nouria se retrouve «avec [son] carton, sur le trottoir» : «Ça fait bizarre. Les flics ont allumé leur deux tons, m’ont klaxonnée et ont fait des signes en partant à 100 à l’heure.»

(1) Les prénoms ont été changés.




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