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21
nov
08

Enquête : Les neuf de Tarnac

Vu dans l’édition du Monde du 21 novembre 2008.

Quand Mathieu B., 27 ans, se souvient de son arrestation, il a cette image, à la fois drôle et amère, d’hommes encagoulés de la police antiterroriste cherchant "des explosifs dans les pots de confiture de (sa) mère". Etudiant il y a encore peu en mastère de sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il fait partie des neuf jeunes arrêtés le 11 novembre et mis en examen pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste". Cinq d’entre eux – "le noyau dur", pour le parquet – doivent, en plus, répondre du chef d’accusation de "dégradations en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d’action terroriste", les fameux sabotages de caténaires de la SNCF.

Ce n’est pas le cas de Mathieu. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire, comme trois autres, après quatre jours de garde à vue. Des heures et des heures d’interrogatoire dont il retient ceci : "On est ton pote. On va te foutre en taule. On est d’accord avec toi. Tu as de la merde dans le cerveau parce que tu as lu des livres. On va aller te chercher un sandwich. Tu reverras jamais ton fils." Lorsque nous l’avons contacté, il a demandé un peu de temps pour réfléchir parce que "ce type d’expérience est assez difficile à relater".

Comme lui, la plupart des neuf interpellés sont des étudiants brillants ultradiplômés. Tous fichés pour leur appartenance, selon les mots de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, à "l’ultragauche, mouvance anarcho-autonome". Julien Coupat – présenté par la police comme le chef de file et dont le nom a été mis en avant -, 34 ans, a fait une grande école de commerce, l’Essec, puis un DEA, avant d’enchaîner un début de doctorat à l’EHESS en histoire et civilisation. Au dire de son père, il envisageait de se lancer bientôt dans des études de médecine. Son amie, Yldune L., 25 ans, fille d’universitaire, a eu la mention très bien à son master d’archéologie. Benjamin R., 30 ans, a fait Sciences Po Rennes et a passé un an à l’université d’Edimbourg en sociologie du développement et responsabilité environnementale. A Rouen, Les plus jeunes, Elsa H., 23 ans, et Bertrand D., 22 ans, sont respectivement en première année de master d’anglais et en licence de sociologie. Trois se distinguent : Gabrielle H., 29 ans, inscrite depuis septembre dans une école d’infirmières, Manon G., 25 ans, musicienne, premier prix de clarinette dans son conservatoire, et Aria T., 26 ans, qui a longtemps joué le rôle d’une ado un peu rebelle dans une sitcom populaire en Suisse, Les Pique-Meurons.

Aucun n’est en rupture familiale. Les parents, dirigeant de laboratoire pharmaceutique, médecin, ingénieur, universitaire, prof ou de la classe moyenne, continuaient à les voir régulièrement. Yldune, l’étudiante en archéologie, incarcérée depuis sa mise en examen le 15 novembre, habitait encore chez son père et sa mère. Pas de rupture donc. Mais tous avaient décidé de vivre selon des canons différents de ceux de leur milieu, à l’écart de la société marchande.

Un jour de 2003, en quête d’une ferme "pas trop chère", Julien Coupat débarque dans le bureau de Jean Plazanet, alors maire communiste de Tarnac, un village de 335 habitants sur le plateau de Millevaches, en Corrèze. L’affaire est vite conclue : une bâtisse, des dépendances, 40 hectares. Le Goutailloux. "Ensuite, j’ai vu arriver un groupe de jeunes, très sympas, serviables", raconte avec enthousiasme Jean Plazanet.

Ils reprennent l’épicerie du hameau. La gérance est confiée à Benjamin R., qui a l’expérience de l’animation d’un lieu de vie alternatif pour avoir fait fonctionner un squat – l’Ekluserie – à Rennes. C’est le plus écolo de la bande. Entre 16 et 19 ans, il a travaillé bénévolement dans des associations de protection du gibier d’eau, des rapaces et des loutres. Il a brièvement présidé la fédération des Jeunes Verts européens.

A Tarnac, le groupe élève des moutons, des poules, des canards, ravitaille les personnes âgées alentour. "Je ne crois pas me tromper en disant que l’un des buts était de se donner les moyens matériels et affectifs de fuir la frénésie métropolitaine pour élaborer des formes de partage", dit Mathieu B.

Ils fuient le travail salarié, rejettent le système capitaliste et l’hyperconsommation. Sans concessions, ils bannissent les téléphones portables. Par refus de la sujétion, plaident-ils. Par souci de clandestinité, pense la police. Leur radicalité est dans leurs écrits, leurs lectures, leurs comportements, estiment amis et réseaux. Elle s’est traduite en actes, soupçonnent les enquêteurs qui les surveillaient depuis le printemps et affirment avoir vu deux d’entre eux à proximité d’une des caténaires endommagées la nuit du 8 novembre. Des "projets d’attentats consommés", a estimé le procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

"Je suis un communiste, du temps de la Commune de Paris", a dit un jour Julien Coupat à son père. Les neuf se réservent de longues heures pour la lecture et l’écriture. Mais bougent aussi beaucoup. Certains font des milliers de kilomètres pour visiter des squats politiques, participer à des contre-rassemblements à l’occasion de G8 ou de sommets européens. Le 3 novembre, plusieurs se sont retrouvés à Vichy lors de la réunion des ministres de l’intégration des Vingt-Sept. Autant de manifestations qui se sont soldées par des heurts avec la police.

Julien Coupat ne réside pas à demeure à Tarnac, où est née la petite fille qu’il a eue avec Gabrielle H., il y a trois ans. A Paris, il fréquente les milieux intellectuels. Il a tissé des vrais liens avec le philosophe italien Giorgio Agamben, rencontré lors d’un séminaire. Ils jouent de temps à autre au football, le philosophe l’a aidé au moment du lancement de la revue Tiqqun en lui trouvant un imprimeur en Italie. Julien Coupat était membre du comité de rédaction de cette publication éphémère influencée par le situationnisme.

"Il est de la mouvance postsituationniste avec le langage qui va avec, c’est un très bon connaisseur de Guy Debord", souligne Luc Boltanski, directeur d’études à l’EHESS. "C’était un étudiant brillant, quelqu’un d’extrêmement gentil", poursuit le sociologue qui l’a distingué nommément dans la préface de son livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (avec Eve Chiapello, Gallimard 1999). "Le genre de type qui en sait plus que ses profs, assure Eric Hazan, son ami depuis six ans. Pour lui, les modes d’action et les mots du passé sont à laisser tomber. Ce n’est pas un philosophe spéculatif." Cet éditeur parisien a publié L’insurrection qui vient (éd. La Fabrique, 2007), un ouvrage signé "Comité invisible", qui excite la curiosité policière depuis plusieurs mois. Le style relève de la littérature "situ" fascinée par l’émeute. Il y est évoqué le sabotage des voies de TGV pour bloquer la machine économique et créer un état de chaos "régénérateur". Julien Coupat est désigné comme l’auteur principal du livre. Le parquet de Paris lui attribue le rôle de penseur et de dirigeant d’un groupe terroriste. A ce titre, il encourt vingt ans de prison.

"Julien m’a dit : "Moi je veux vivre dans la frugalité", confie son père, un ancien médecin qui a cofondé un laboratoire pharmaceutique, aujourd’hui à la retraite. Il aurait pu devenir directeur financier de Barclay’s." Mais ce fils unique qui vit avec 1 000 euros par mois a tourné le dos à l’univers très cossu où il a grandi, dans les Hauts-de-Seine. "Quelque part, cela a dû être un formidable accélérateur de sa réflexion", réfléchit le père à haute voix, au milieu des riches demeures nichées dans une sorte d’enclave boisée. M. Coupat, qui a découvert Tarnac il y a un an, a acheté la maison jouxtant l’épicerie. Il a également acquis pour son fils, dans le 20e arrondissement de Paris, un ancien atelier d’artisan de 50 m2 qui devait héberger un futur projet de journal militant. Indûment présenté dans la presse comme un loft luxueux, il servait pour l’heure de refuge à Julien et Yldune.

Effondrés, choqués par l’étiquette "terroristes", les parents tentent de faire face, tétanisés à l’idée de "trahir" leurs enfants par une phrase maladroite, un mot de trop. En une semaine, ils ont dû tout apprendre : les avocats, les couloirs du palais, la pression des médias. La mère de Gabrielle H. a passé 72 heures en garde à vue. Celle d’Yldune revit en permanence la scène de sa fille tirée du lit, menottée, et tremblant si fort que les policiers ont appelé SOS-Médecins. A l’association d’archéologie dont elle est membre depuis huit ans, on s’offusque que des "pinces de forge", saisies lors des perquisitions, puissent être retenues comme des pièces à charge pour le sabotage des voies ferroviaires. "C’est une spécialiste du néolithique et du coulage du bronze, on l’a vue des dizaines de fois manier ces pinces pour ses recherches !", s’insurge un ami.

"J’ai lu tous les textes de Julien, je n’y ai jamais trouvé le moindre appel à homicide ou violence contre un individu, je suis révolté par tout ça", proteste le journaliste et chercheur Olivier Pascault, ancien condisciple de l’EHESS. Pour Giorgio Agamben, "on ne va pas les traiter comme les Brigades rouges, ça n’a rien à voir ! On cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout ça pour répandre la peur chez les jeunes gens". Les avocats Irène Terrel, Steeve Montagne, Cédric Alepée, Dominique Vallès, dénoncent une incrimination terroriste "démesurée", la "faiblesse" des dossiers et rappellent l’absence de casier judiciaire de leurs jeunes clients.

A l’intérieur de l’atelier du 20e arrondissement, tout est figé, humide, en désordre. Sur la porte en contreplaqué, d’une écriture un peu enfantine, est inscrit : "Ceci est ma maison, éphémère comme les précédentes. Les objets sont à la place que je leur ai désigné. Demain je déménagerai et ils me suivront. D’eux ou de moi qui est le plus exilé ?" Un peu plus loin : "Je suis comme un soldat qui ne porte pas d’uniforme, qui a choisi de ne pas combattre mais qui se bat toute la nuit pour d’autres causes."

Isabelle Mandraud et Caroline Monnot




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