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16
déc
08

Interview d’Eric Hazan : 9 de Tarnac, Grèce, etc…

Nous publions un extrait d’interview d’Eric Hazan trouvé ici : http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Eric Hazan : « Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. »

mercredi 10 décembre 2008, par JBB

Que vous inspire l’attitude des médias dans l’affaire dite de Tarnac ?

Elle est très éclairante, parce qu’elle illustre précisément la relation qu’il existe entre le journaliste spécialisé des affaires judiciaires et la police. Dans un premier temps, les journalistes de tous les quotidiens ont repris sans aucun recul les communiqués de la police. C’est humain, d’une certaine manière : ils sont comme des journalistes embedded dans des unités combattantes, ils ne peuvent mettre en doute les déclarations de la police sans perdre leur source.
Cette tendance à reprendre telles quelles les déclarations de la police a duré une semaine. Puis, au bout d’un moment, les journalistes ont quand même commencé à se poser des questions sur ce qui leur était présenté comme des preuves, soit un horaire des chemins de fer, une lampe frontale, une échelle et L’insurrection qui vient. Là, ils se sont mis à trouver le dossier assez foireux et à se demander s’il ne s’agissait pas d’un montage.

Vous comprenez qu’ils aient mis tant de temps à questionner la version officielle ?

Encore une fois, c’est humain. Les gens ne sont pas forcément très courageux ni indépendants d’esprit. Le sous-ensemble des journalistes est juste représentatif : prenez n’importe quel échantillon de population, il n’y aura pas parmi eux un nombre extravagant de gens à la fois courageux et capables de discriminations.

C’est pourtant justement ce qu’on demande aux journalistes…

Il faut prendre en compte l’énorme changement qui s’est produit en une vingtaine d’années dans leur recrutement. Il y a 20 ans, les journalistes étaient issus de tous les milieux, origines, formations : c’était un agglomérat de gens très hétéroclites. Aujourd’hui, ils sont formatés par les écoles de journalisme à l’esprit sciences-po et au moule républicain laïc et libéral… Et il n’y a même plus besoin de censure tant ceux qui sont aux postes de responsabilité, quadragénaires en bonne partie, sont formatés [2]. Il s’agit là de l’une de ces grandes tendances lourdes, si progressive que les gens n’en prennent pas conscience.

Cela renvoie d’ailleurs à un autre phénomène, qui sort un brin de notre sujet : on entend souvent dire qu’il n’y aurait plus de grande pensée française, comparable à la génération des Deleuze et Foucault. Et qu’après Badiou ou Rancière, il n’y aura plus de relève. Mais il y a une raison à cela : ce n’est pas que les Français soient devenus des crétins, mais simplement que le mode de recrutement des universités a évolué. Au premier filtre du mandarinat traditionnel – qui a toujours existé – est venu se superposer le filtre politique : si tu as une étiquette « marxiste », « bourdieusien » ou « trotskiste », tu n’auras jamais de poste universitaire important. Tous les gens qui sont catalogués comme des enseignants potentiellement dangereux pour leurs étudiants sont exclus des universités de sciences humaines. Les esprits féconds, fertiles, curieux et travailleurs – qui ne peuvent néanmoins vivre de leurs écrits – deviennent ainsi souvent professeurs de lycée, profession qui ne leur laisse que peu de temps libre. Et ils n’ont plus la possibilité de maturer, de ciseler leur pensée.

Cet univers de conformisme laisse quand même quelques marges de liberté…

Heureusement ! Sur l’affaire de Tarnac, il y a quelques journaux qui ont senti le truc et ont réagi dans le bon sens : L’humanité, le Canard Enchaîné et Politis, plus les gens du Monde et de l’AFP qui ont assez rapidement émis quelques doutes. A part ça… Libération, il leur aura fallu un temps fou pour se montrer un peu critique ; c’est d’ailleurs frappant de voir que c’est le même journaliste qui a écrit un article infâme sur L’insurrection qui vient et qui signe le long entretien d’aujourd’hui… [3]
Tout n’est pas toujours tranché, pourtant : après la manchette « L’ultra-gauche déraille » de Joffrin, il y a eu une émeute à Libé, une vague de protestation des journalistes qui ne partageaient pas ce point de vue.
Quant au Figaro… C’est un vrai flic qui a écrit les articles. Lui, c’est vraiment une erreur de casting, il aurait dû faire l’école de la police… Mais même dans ce quotidien, il y a des gens qui ne sont pas convaincus, qui n’en pensent pas moins.

Quels leçons tirez-vous de cette histoire ?

Elle montre plusieurs choses. C’est d’abord la preuve qu’avec la législation antiterroriste, on peut arrêter n’importe qui pour n’importe quoi, puisqu’on inculpe les gens sur des intentions ; c’était d’ailleurs le but de cette législation.
Ensuite se pose une question : pourquoi maintenant ? En fait, je crois que le pouvoir pète de trouille… Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. Il se trouve que ça a explosé en Grèce, mais la police aurait aussi bien pu tuer un adolescent ici. Ce ne serait pas si exceptionnel…
Enfin : pourquoi eux ? Je pense que les gens de Tarnac sont dangereux aux yeux de l’appareil d’Etat parce qu’ils peuvent représenter un lien entre la jeunesse étudiante et la jeunesse populaire. Ils sont un peu l’un et un peu l’autre, et cette liaison-là est quelque chose que le pouvoir craint terriblement. Sarkozy l’avait dit quand il était ministre de l’Intérieur : « Si la jeunesse étudiante et la jeunesse des quartiers font la jonction, la fin du quinquennat [4]sera épouvantable. »

Vous pensez qu’on est dans une situation pré-insurrectionnelle ?

Le pouvoir le craint. Et il n’a pas tort…

La suite sur http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Notes

[1] La citation est de Lémi, collaborateur émérite de ce site qui avait publié en 2007, sur le blog Zapa, un passionnant entretien avec Eric Hazan. A lire ICI.

[2] Ce dont fait état le très bon livre de François Ruffin, Les petits soldats du journalisme, édifiante description du fonctionnement de la machine à décérébrer les apprentis journalistes.

[3] Il s’agit d’une longue interview, publiée en date du 9 décembre, de Benjamin Rosoux, l’un des cinq mis en examen dans le cadre de l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF.

[4] Il s’agit du quinquennat de Chirac, donc.

29
nov
08

«Je savais qu’ils n’avaient rien contre moi», interview de Mathieu

Publiée par le Paris Normandie, cette interview revient sur l’arrestation musclée, la garde à vue et les raisons de cette arrestation (un peu). Prise ici.

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Placé en garde à vue pendant quatre jours, le Rouennais Mathieu tente de comprendre aujourd’hui les raisons qui ont poussé la justice à s’intéresser à lui et à ses amis (photo Boris Maslard)

«Le troisième jour de garde à vue a été le plus dur à vivre. Je commençais à vraiment être éprouvé et sans commencer à voir le bout du tunnel.» Après une centaine d’heures de garde à vue vécue la semaine passée dans le cadre de l’enquête sur les sabotages à la SNCF, Mathieu B. est plutôt en forme.

Même s’il confie «avoir perdu cinq kilos», il est le moins marqué des trois Rouennais éprouvés nerveusement et psychologiquement par cette épreuve qui s’est déroulée dans les locaux de la sous-division anti-terroriste à Levallois et Nanterre.

Fragiles depuis leur libération samedi après-midi, notamment victimes de troubles du sommeil, Elsa B. et Bertrand D. ne souhaitent pas s’exprimer publiquement. Dans un autre état d’esprit, Mathieu B. a répondu aux sollicitations des médias. Filmé hier après-midi par une équipe de Sept à huit, l’émission de reportages de TF1, l’étudiant âgé de 27 ans, fraîchement diplômé de l’école des Hautes études en sciences sociales, s’est aussi longuement confié à notre journal.

Dans quelles conditions avez-vous été libéré?
Mathieu B.: « Tard samedi soir. Je suis passé le dernier devant le juge d’instruction (NDLR, au palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité). Cela a duré cinq minutes. L’avocat commis d’office m’avait prévenu un peu avant que mon dossier était vide. Un peu embarrassé, le juge m’a signifié mon placement sous contrôle judiciaire et ma mise en examen. Une fois dehors, j’ai retrouvé les autres qui venaient d’être libérés et des amis venus nous accueillir.»

Ensuite?
«Avec ma compagne (Aria T., arrêtée avec lui à Tarnac et qui a aussi vécu la garde à vue), nous sommes rentrés à Rouen par le dernier train. Et le lendemain matin, nous sommes allés chercher notre fils de neuf mois qui était chez mes parents. Nous avons raconté à nos proches l’enchaînement des événements.»
Que retenez-vous des premiers moments de la perquisition?
«Nous avons été braqués nus par des policiers cagoulés, et menottés. Le lit de notre fils a été retourné, les pots de confiture de ma mère vidés. Cela a duré des heures, sans qu’ils ne trouvent rien de compromettant.»

Quand avez-vous été conduits à Paris?
« Le convoi de véhicules est parti en fin d’après-midi. Transportés à 180 km/h sur l’autoroute, nous avons dû arriver vers 20 h à Paris. Je me suis retrouvé dans une cellule de 5 m² sans fenêtre, avec pour seul mobilier un banc en béton, le tout baigné d’une très faible lumière.»

Les interrogatoires ont-ils débuté tout de suite?

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// «Non, seulement le lendemain matin. J’ai répondu à des questions très précises sur ma vie, mes études, mes parents. Les policiers m’ont ensuite interrogé sur mes opinions, au sujet de Sarkozy, de livres comme L’Insurrection qui vient. Ensuite, j’ai été questionné sur ma participation à la manifestation de Vichy (le 3 novembre en marge d’une réunion européenne sur l’immigration) puis sur les sabotages SNCF. J’ai raconté en détail cette soirée-là, que j’ai passée à Rouen en ville et à une fête avec des amis.»
Avez-vous subi des atteintes physiques durant votre garde à vue?
« Non, il s’agissait plutôt d’intimidation du genre :"On sait que tu mens" ou "tu ne reverras jamais ton fils". A partir du jeudi, les policiers ont cessé de m’interroger sur les faits et m’ont questionné sur mes lectures, les gens croisés dans ma vie, les manifestations auxquelles j’ai participé. Ils m’ont sorti ma lampe frontale, l’adresse de mon ancien proprio… le moindre objet insignifiant était sujet à interprétation.»

Avez-vous eu peur?
« Le troisième jour a été très difficile. Je savais qu’ils n’avaient rien contre moi mais les idées s’embrouillaient dans ma tête sous l’effet de la fatigue, du manque de nourriture. La situation était si surréaliste que j’avais l’impression d’être dans les Bronzés à Guantanamo (sic).»

Avez-vous compris le pourquoi de votre arrestation?
« Je pense que l’on a payé notre activité intellectuelle et nos opinions, notre critique de la société de consommation, notre mode de vie basé sur le partage et l’entraide. Pour moi, il s’agissait d’une arrestation politique.»

propos recueillis par Paul Mouchel
"Etranger aux sabotages"
Pour Mathieu B., qui se dit « étranger aux sabotages SNCF », cette arrestation était une « opération politique ». « Vivre en communauté (NDLR : les Rouennais vivent à huit dans deux maisons), partager plutôt que de vivre chacun dans son coin, faire un pas de côté vis-à-vis de rapports dominants serait potentiellement terroriste ? », s’interroge Mathieu. « Nous avons une autre idée de la politique qui s’applique à notre mode de vie. Alors que tout va mal, on cherche à s’organiser localement en produisant des légumes, partageant le peu qu’on a, joyeusement. » « Notre activisme se concrétise dans l’écriture, l’édition de textes disponibles en librairie, mais aussi dans la participation à des manifestations comme beaucoup d’autres organisations. » Et si les idées de partage et communautaires sont plutôt estampillées de gauche, Mathieu et
ses amis ne se revendiquent d’aucun courant politique. Ils sont d’ailleurs en passe de créer à Rouen une cantine solidaire qui sera également un lieu d’échanges.

Article paru le : 21 novembre 2008




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