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25
nov
08

24 novembre – Libération se reprend (un peu)

Après sa une du 12 novembre proprement scandaleuse (l’ultragauche déraille), Libération se reprend et publie deux articles ce lundi 24 novembre. Mais il y a encore du chemin !

SNCF : itinéraires croisés des mis en examen

http://www.liberation.fr/societe/0101268280-sncf-itineraires-croises-des-mis-en-examen

GAËL COGNÉ et ANNICK FAUROT

Mercredi 12 novembre, lendemain des interpellations dans l’affaire des sabotages de caténaires de la SNCF. Dix personnes sont en garde à vue dans le cadre d’une procédure antiterroriste. Le téléphone sonne à la rédaction de Libération. «Julien, ce n’est pas un illuminé, ce n’est pas un dingue», dit l’homme au bout du fil qui veut rester anonyme. Julien, 34 ans, ce serait, selon le ministère de l’Intérieur, la tête pensante d’une organisation terroriste d’«ultra gauche». Une accusation qui sidère son père : «C’est un gag. Julien n’est pas un chef, ça n’a jamais été un chef.» Pourtant, avec huit autres, il est mis en examen. Il risque 20 ans de prison.

Archéologie. Quatre de ses compagnons ont été relâchés sous contrôle judiciaire : Aria (26 ans, ex-actrice d’une sitcom suisse), Mathieu (27 ans, ancien étudiant de l’EHESS), Elsa (22 ans, en master d’anglais) et Bertrand (23 ans, étudiant en socio). Elsa et Bertrand ont pu rentrer à Rouen. Ils y vivent dans des sortes de colocations où on met les économies en commun. Ils aiment le débat d’idées et participent à des manifs, mais ne savent pas forcément trop où ils se situent. Ils ont rencontré ponctuellement Julien. Cinq autres, dont Julien, n’ont pas eu la chance de retrouver leur lit. Ils ont été placés en détention provisoire. Julien, Yldune (25 ans, étudiante en archéologie), Gabrielle (29 ans, étudiante infirmière), Manon (25 ans, musicienne, premier prix de clarinette du conservatoire) et Benjamin (30 ans, ancien étudiant à Sciences Po Rennes, président un temps de la fédé des jeunes Verts européens) sont suspectés de «dégradation en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d’action terroriste». Parmi eux, des jeunes parents dont Gabrielle qui a également des soucis de santé.

Au téléphone, notre interlocuteur reprend : «J’ai connu Julien lorsqu’il était rédacteur de Tiqqun. Cette revue était une réflexion post-situationniste, post-adornienne, de facture étonnante.» A cette époque (fin des années 90), Julien vient d’abandonner son DEA à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), au département d’histoire et civilisation. Le jeune homme, brillant, a déjà un diplôme de l’Essec en poche. C’est un fou de lecture. Olivier Pascault étudiant à l’époque à l’EHESS se souvient : «Il pouvait oublier de manger ou de dormir pour lire.»

Jeux d’échecs. Grâce au philosophe Giorgio Agamben, qui l’aide à trouver un imprimeur en Italie, deux numéros de Tiqqun sortent. A l’époque, les sympathisants de la revue se retrouvent au café le Vouvray, rue Saint-Ambroise, à Paris. Un lieu de débat, de projections. Mais le jeune homme «étouffe» à Paris. En 2003, il cherche une ferme. Il la trouve à Tarnac, au lieu-dit de la ferme du Goutailloux. La ferme est payée grâce à un pot commun. Une petite communauté s’installe. Benjamin, censé être le numéro 2 de la bande selon les enquêteurs, s’occupe de l’épicerie. Un travail «très dur», selon son père, qui lui prend tout son temps. Les jeunes de la ferme s’insèrent : ils organisent des repas gastronomiques, des tournois d’échecs, ravitaillent les anciens.

Sibérie. L’été une cinquantaine de personnes vivent à Tarnac. Certains ont des talents de mécano, d’autres de charpentier ou de maçon. Les gens passent. Gabrielle est partie l’été dernier en coopération dans le Nord de la Sibérie, un autre allait souvent voir son frère au Brésil, selon Jean Plazanet, l’ancien maire de Tarnac (PCF).

Ils militent pour les droits des sans-papiers, contre la guerre en Irak… Certains manifestent. C’est ainsi qu’ils se font repérer par les services de renseignement (lire page suivante). Ainsi, Julien a été signalé aux Etats-Unis, en Grèce ou à Vichy. Pour son condisciple de l’EHESS, Olivier Pascault, «Tarnac, c’est tout simplement la mise en pratique» des idées du groupe : «vivre au plus près de la nature, fonder eux-mêmes leurs activités, échapper à la société spectaculaire marchande.»

Thierry Letellier, membre du comité de soutien connaît bien la communauté : «Sur le plateau de Millevaches, on veut créer une autre société. Ici, on se pose des questions sur comment mieux vivre au quotidien : mieux manger, se vêtir, se loger, se cultiver, faire en sorte que nos voisins soient plus heureux à côté de nous.»

En mars 2007 sort aux éditions La Fabrique l’Insurrection qui vient. Signé d’un mystérieux «comité invisible», les enquêteurs l’attribue entre autres à Julien Coupat. Pour eux, ce serait un bréviaire qui prône le bloquage des lignes de TGV.C’est parfois radical, mais pour Olivier Pascault, il ne faut pas tout confondre : «Ce ne sont pas des Mesrine politisés!»


«Planter des carottes sans chef ni leader»

http://www.liberation.fr/societe/0101268283-planter-des-carottes-sans-chef-ni-leader

A Tarnac, des parents ont lu un texte pour défendre le mode de vie de leurs enfants.

TARNAC, envoyée spéciale A.F.

La petite salle des fêtes de Tarnac était hier après-midi aussi remplie que lors de la création du comité de soutien aux cinq jeunes placés en détention, il y a une semaine. Quelques têtes nouvelles parmi les 200 personnes présentes : Gérard Coupat, le père de Julien Coupat, Michel et Marie, parents de Yldune, sa compagne, au milieu d’autres parents d’enfants mis en examen ou simplement de résidents de la ferme du Goutailloux. Ils sont venus rencontrer ces habitants qu’ils n’ont pour la plupart jamais vus et qui envoient des lettres de soutien ou donnent de l’argent pour leurs enfants depuis leur incarcération via la petite panière et le pot de confiture dévolus à cet usage à l’entrée du café, tenu par les jeunes du Goutailloux.

Méfiance. Les seuls à ne pas être les bienvenus sont les journalistes, tolérés mais interdits d’appareil photo ou de caméra. Une méfiance nourrie par les infos qui tombent et qui alimentent les discussions. «Tu as vu, ils parlent d’un carnet noir», commente le serveur du café en levant le nez d’un journal. «En fait, ils ont trouvé dedans une liste de courses : ciment, chaux, poutrelles.» Rires autour de lui.

Les parents sont sur la même ligne que les habitants : refuser poliment de répondre aux questions de la presse, s’exprimer d’une seule voix, de préférence par écrit. Michel, pourtant, se lève. Il a envie de dire qu’il a froid. «Froid aux os. C’est le contrecoup.» Le message est reçu. Sa compagne lit la lettre écrite collectivement. Il y est question en préambule de «l’épisode de police réalité» subi la semaine passée, des «marées de mensonges déversées». Puis c’est l’ironie qui l’emporte dans la contre-attaque : si leurs enfants ont un «traitement spécial», c’est qu’ils sont «hors normes». S’ils sont «radicaux», c’est qu’«ils prennent les problèmes à la racine». En «plantant des carottes sans chef ni leader». Ils terminent sur la question du devenir de la présomption d’innocence. Demandent que leurs enfants soient libérés le temps de l’enquête. Et que soit abandonnée la qualification de terrorisme. Non sans avoir, en post-scriptum, remercié les habitants «qui préfèrent croire ce qu’ils vivent que ce qu’ils voient à la télé».

«Energie». Rendez-vous est pris sur le site créé par le comité de Tarnac pour suivre l’action des comités qui se créent à Tulle, Limoges, Paris, Toulouse, Nancy, Rouen. La fin de la réunion arrive, les familles s’éclipsent. Krista est parmi eux. Elle a fait le déplacement du Tarn pour voir sa fille de 27 ans, mère depuis 3 mois, et qui vit «épisodiquement» au Goutailloux, où elle a un atelier de tissage à l’étage. Venue deux ou trois fois partager quelques jours avec le groupe de jeunes, elle souvient de «leur énergie vitale, de leurs vrais choix et de leurs projets, en étant clairs dans leurs têtes». Elle confesse qu’elle n’avait qu’une crainte pour sa fille : «Tout ce qui a trait à la liberté est difficilement acceptable par les autres.»

24
nov
08

Comité invisible : l’affaire du sabotage des lignes SNCF

Vu sur la République des Lettres.

Petit conte ordinaire de la paranoïa antiterroriste dans la France éminemment démocratique de Nicolas Sarkozy. Neuf personnes, quatre hommes et cinq femmes âgés de 22 à 34 ans, supposées être les auteurs d’actes de malveillance contre la SNCF, ont été déférées samedi 15 novembre devant les juges d’instruction Thierry Fragnoli et Yves Jannier de la section antiterroriste de Paris. Le Parquet les accuse d’avoir constitué une "association de malfaiteurs" et d’être responsables de "dégradations en réunion", le tout "en relation avec une entreprise terroriste", délit passible de dix ans d’emprisonnement. Quatre d’entre elles ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire mais les cinq autres, considérées par la police comme le noyau dur d’un groupe révolutionnaire dénommé "Cellule invisible" ou "Comité invisible", ont été placées en détention provisoire et mises en examen. Julien Coupat, leader présumé du groupe, est poursuivi à titre de dirigeant d’une "structure à vocation terroriste", crime passible lui de vingt ans de réclusion. L’instruction judiciaire doit déterminer si les jeunes gens sont bien les auteurs des sabotages de cinq caténaires de voies ferroviaires, commis fin octobre et début novembre dans l’Oise, l’Yonne, la Seine-et-Marne et la Moselle. Les dégradations avaient perturbé une partie du trafic SNCF, entraînant des retards dans la circulation de quelques dizaines de TGV.

Après une série de perquisitions qui ont mobilisé pas de moins de 150 policiers dans toute la France, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, se félicite du succès de son opération "Taïga" pilotée par la sous-direction antiterroriste (SDAT). Elle offre en pâture à la presse une dizaine de suspects qu’elle présente comme des "nihilistes" membres d’un réseau de "l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome". Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris, lui emboîte le pas, affirmant disposer "d’indices graves et concordants" contre cette "cellule qui avait pour objet la lutte armée". Ministre et Procureur restent toutefois assez vagues sur les preuves matérielles.

Et pour cause, lors des perquisitions, les policiers n’ont trouvé aucune arme ni aucun élément matériel permettant de confondre les suspects. À leurs domiciles, ils n’ont saisi que du matériel d’escalade, des outils de bricolage, un plan du réseau SNCF, une perruque de fête, un fugimène, quelques banderoles et talkies-walkies et divers documents de littérature anarchiste disponibles dans le commerce. Aucune preuve formelle, pas de témoin, pas de trace ADN, pas d’empreinte digitale sur les lieux des sabotages. En outre les accusés restent muets pendant leur garde à vue prolongée (96 heures en matière d’enquête antiterroriste). Enfin, malgré l’étroite surveillance policière dont était l’objet la fameuse "cellule invisible" — une enquête préliminaire avait déjà été ouverte sur Julien Coupat et sa compagne Yldune en avril dernier dernier, à la suite d’un signalement du FBI aux autorités françaises car ils avaient été repérés lors d’une manifestation anti-militariste à New York — aucune preuve tangible, pas même une écoute téléphonique ne permettent de les impliquer directement.

Qu’à cela ne tienne, d’autres éléments qualifiés de "troublants" sont mis en avant par Jean-Claude Marin: les membres de la dite "cellule invisible" auraient été aperçus début novembre "par des policiers" en Seine-et-Marne, à proximité des lieux où les dégradations ont été commises. Il n’y a donc aucun doute. Quant au repaire des "anarcho-autonomes", la ferme dite du Goutailloux à Tarnac en Corrèze, c’est à coup sûr pour le Procureur de la République "un lieu d’endoctrinement et une base arrière pour des actions violentes contre des personnes". D’ailleurs, le fait que les suspects restent murés dans le silence pendant les interrogatoires "n’est pas une preuve mais il montre que ce ces gens sont déjà ancrés dans un parcours de marginalisation et de radicalisation violente".

Le lendemain des mises en examen, Michèle Alliot-Marie en rajoute une couche sur une radio juive sarkozyste, Radio J, afin de justifier les incarcérations et le déploiement des forces antiterroristes. Selon elle, "la justice dispose d’éléments suffisamment convaincants", sans préciser lesquels. Elle "sait" qu’il existe en France d’autres groupes de la mouvance anarcho-autonome, "probablement de l’ordre de 300 personnes", où "il peut y avoir une radicalisation allant jusqu’à des actions violentes". Pour la ministre de l’Intérieur, ces groupes anarchistes "qui refusent le dialogue démocratique" auraient en outre des "relais à l’étranger", notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique en Grèce, au Canada et aux USA. Elle s’inquiète enfin de la sortie de certains films récents comme ceux sur Jacques Mesrine ou la Bande à Baader, craignant leur effet sur les "esprits fragiles".

Bref, ces monstrueux "nihilistes clandestins potentiellement très violents" (pour employer cette fois la terminologie du Figaro et de France 2, entre autres) sont coupables, même sans preuves. Identifiés par leur "philosophie d’insurrection contre les institutions", ils sont, c’est clair, membres d’une "entreprise terroriste" aux ramifications internationales dont le but est de "troubler l’ordre politique, économique et social et d’atteindre l’appareil d’Etat par la violence". Là encore, on a des preuves, et quelles preuves ! Tous les suspects arrêtés ont au moins bac + 5 et un casier judiciaire vierge.
Mieux, Julien Coupat, 34 ans, diplômé de l’École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales (Essec) et doctorant en histoire et civilisation à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHSS) jusqu’en 1999, a écrit un livre. Il est l’auteur avec Benjamin Rosoux d’un essai néo-situationniste intitulé L’Insurrection qui vient, publié en 2007 sous le nom de "Comité invisible" à La Fabrique éditions. Le livre s’est vendu à ce jour à quelque 7.000 exemplaires, mais il est également téléchargeable gratuitement sur internet. Pour les autorités judiciaires comme pour les principaux grands médias cet ouvrage est un dangereux manuel pratique de terrorisme. Il appellerait à la lutte armée, préconiserait les actions de sabotage et donnerait des consignes militantes à tenir face aux forces de police. Pourtant, pour qui sait lire et dispose de trois notions d’histoire littéraire, L’insurrection qui vient est un texte plus métaphorique et littéraire que théorique.

Construit comme L’Enfer de Dante en sept cercles ou "impasses" (Le soi, les rapports sociaux, le travail, l’économie, l’urbain, l’environnement et la civilisation), il explique que "sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue, ce n’est pas la moindre de ses vertus"; "Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise"; "Le désert ne peut plus croître: il est partout, mais il peut encore s’approfondir". Quelques petites phrases ont surtout retenu l’attention des fins lettrés de la brigade antiterroriste: "Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? A chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose" suivies d’un "Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire". Sur la question de la violence et de la lutte armée, ils ont également pu lire ceci: "Il n’y a pas d’insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires: il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu", et en conclusion: "Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire". L’ambiguïté et le polysémantisme poétique, mais c’est bien sûr, voilà une preuve flagrante. Julien Coupat co-animait également une revue de métaphysique critique, Tiqqun, Organe conscient du Parti Imaginaire (autodissoute en 2001), inspirée par le Situationnisme et les travaux de Gilleles Manifeste du Surréalismes Deleuze, Giorgio Agamben et Toni Negri, où l’on peut découvrir le même style de textes poétiques ironiques entre deux utopiques Théorie du Bloom et Théorie de la jeune fille. Toutes ces publications se trouvent facilement en librairie ou sur internet aux côtés d’autres livres de même nature: les Manifeste du Surréalisme d’André Breton, La Société du Spectacle de Guy Debord, La Critique sociale d’Auguste Blanqui, La Vie Innommable de Michel Bounan, Du progrès dans la domestication de René Riesel, La haine de la démocratie de Jacques Rancière, L’abîme se repeuple de Jaime Semprun, le TAZ d’Hakim Bey, Le Sabotage d’Émile Pouget, La vie sur terre de Baudoin de Bodinat, la Critique de la violence de Walter Benjamin, le Précis de décomposition d’Emil Cioran ou encore Le Gai Savoir de Nietzsche, preuve définitive s’il en est de l’existence d’un vaste réseau d’anarcho-autonomes en train de s’attaquer à l’Etat français. Reste à espérer que les magistrats qui jugeront Julien Coupat et ses amis ne s’exposeront pas au ridicule d’une lecture au premier degré d’un texte poétique, ce qui n’est pas gagné d’avance étant donné le niveau de haute culture du régime sarkozyste.

Pendant ce temps, il est inutile de préciser que, des journaux dits "de référence" aux chaines et radios publiques ou privées, l’affaire des "anarcho-autonomes" tourne en boucle, générant les pires délires sur la présence de "l’ultra-gauche", ce nouvel ennemi intérieur qui réunirait les enfants d’Action Directe, des Brigades rouges, d’Al-Quaïda, de l’ETA et de la Fraction Armée Rouge réunis. Spécialistes es Anarchie et Terrorisme occupent les plateaux entre deux flashs d’info TGV pour expliquer que la France risque bientôt de sombrer sous l’action violente des terroristes de "l’ultra-gauche".

Au vu des premiers éléments du dossier, les avocats des inculpés ramènent bientôt l’affaire de la "Cellule invisible" à ce qu’elle est réellement, à savoir plutôt une affaire politico-judiciaire pour délit d’opinion. Me Dominique Vallès, avocate de deux accusés estime qu’il y a "une disproportion totale entre la qualification d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et ce qu’on peut réellement leur reprocher", ajoutant qu’il est "choquant de stigmatiser à ce point à partir de données floues". Pour Me Cédric Alépée, avocat d’un autre accusé, "il n’y a strictement aucune charge" pouvant être reprochée à son client concernant des activités terroristes. "On a ratissé large, on a interpellé des gens sans prendre le temps de vérifier, de faire les investigations complémentaires pour être sûr qu’on avait des choses à leur reprocher", déclare-t-il. Me Steeve Montagne a lui aussi de son côté "le sentiment d’une instrumentalisation par le pouvoir de l’appareil judiciaire aux fins de restreindre la liberté d’opinion". Pour Me Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, c’est également une "affaire aux dimensions totalement démesurées" [...] "Il n’y a aucune proportionnalité entre les faits reprochés qui ne sont en rien établis et qui, quand bien même ne seraient que des dégradations qui n’ont même pas mis en danger de vies, et une procédure terroriste", estime-t-elle. De fait, il semble bien que les faits reprochés au groupe "anarcho-autonome" de Julien Coupat sont montés en épingle par le régime et que ce dont on l’accuse réellement via des lois antiterroristes scélérates, c’est surtout de réunir des militants libertaires intelligents participant activement à la contestation du capitalisme et du contrôle social par des écrits, des pratiques de vie alternatives et d’improbables actions poétiques de désobéissance civile comme celles de ralentir les TGV (ceci avec suffisamment de précautions pour ne pas causer de victimes).

Pour Eric Hazan, éditeur de L’Insurrection qui vient et auteur notamment de Changement de propriétaire, la guerre civile continue, interrogé sur le site Médiapart, l’opération "Taïga" de Michèle Alliot-Marie est l’illustration d’un "antiterrorisme comme moyen de gouvernement" qui menace sérieusement la démocratie et les libertés fondamentales en France. Selon lui, l’Etat doit aujourd’hui "justifier l’empilement de lois antiterroristes qui n’ont plus rien à voir avec le droit" et "tous les moyens sont bons pour construire l’ennemi intérieur". Du côté de la ferme de Tarnac où vivait en communauté une partie des membres du groupe, les villageois ont pour leur part créé un un comité de soutien. Les inculpés étaient en effet parfaitement intégrés. Ils vivaient de façon ouverte, entretenaient d’excellentes relations avec le tout le monde et avaient même relancé l’exploitation de l’épicerie du village qu’ils ont transformé en bar magasin restaurant ouvrier, station-service et salle de spectacles fonctionnant sur un mode autogeré par plus de 150 habitants du village. Pour ceux-ci, "la façon dont on les présente est différente de la réalité partagée ici" et l’opération de police est "une rafle" doublée d’une cabale médiatique qui tombe bien pour Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie. "Avec les actes de malveillance qui se passent sur le réseau SNCF [27.500 en 2007, ndlr], ça tombe à pic d’aller à Tarnac et de rafler quelques gauchistes. Souvenez-vous de l’affaire des Irlandais de Vincennes, cela tombait à pic aussi !" explique l’un deux. Un train peut en cacher un autre.

Copyright © Noël Blandin / La République des Lettres, dimanche 16 novembre 2008

21
nov
08

Enquête : Les neuf de Tarnac

Vu dans l’édition du Monde du 21 novembre 2008.

Quand Mathieu B., 27 ans, se souvient de son arrestation, il a cette image, à la fois drôle et amère, d’hommes encagoulés de la police antiterroriste cherchant "des explosifs dans les pots de confiture de (sa) mère". Etudiant il y a encore peu en mastère de sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il fait partie des neuf jeunes arrêtés le 11 novembre et mis en examen pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste". Cinq d’entre eux – "le noyau dur", pour le parquet – doivent, en plus, répondre du chef d’accusation de "dégradations en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d’action terroriste", les fameux sabotages de caténaires de la SNCF.

Ce n’est pas le cas de Mathieu. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire, comme trois autres, après quatre jours de garde à vue. Des heures et des heures d’interrogatoire dont il retient ceci : "On est ton pote. On va te foutre en taule. On est d’accord avec toi. Tu as de la merde dans le cerveau parce que tu as lu des livres. On va aller te chercher un sandwich. Tu reverras jamais ton fils." Lorsque nous l’avons contacté, il a demandé un peu de temps pour réfléchir parce que "ce type d’expérience est assez difficile à relater".

Comme lui, la plupart des neuf interpellés sont des étudiants brillants ultradiplômés. Tous fichés pour leur appartenance, selon les mots de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, à "l’ultragauche, mouvance anarcho-autonome". Julien Coupat – présenté par la police comme le chef de file et dont le nom a été mis en avant -, 34 ans, a fait une grande école de commerce, l’Essec, puis un DEA, avant d’enchaîner un début de doctorat à l’EHESS en histoire et civilisation. Au dire de son père, il envisageait de se lancer bientôt dans des études de médecine. Son amie, Yldune L., 25 ans, fille d’universitaire, a eu la mention très bien à son master d’archéologie. Benjamin R., 30 ans, a fait Sciences Po Rennes et a passé un an à l’université d’Edimbourg en sociologie du développement et responsabilité environnementale. A Rouen, Les plus jeunes, Elsa H., 23 ans, et Bertrand D., 22 ans, sont respectivement en première année de master d’anglais et en licence de sociologie. Trois se distinguent : Gabrielle H., 29 ans, inscrite depuis septembre dans une école d’infirmières, Manon G., 25 ans, musicienne, premier prix de clarinette dans son conservatoire, et Aria T., 26 ans, qui a longtemps joué le rôle d’une ado un peu rebelle dans une sitcom populaire en Suisse, Les Pique-Meurons.

Aucun n’est en rupture familiale. Les parents, dirigeant de laboratoire pharmaceutique, médecin, ingénieur, universitaire, prof ou de la classe moyenne, continuaient à les voir régulièrement. Yldune, l’étudiante en archéologie, incarcérée depuis sa mise en examen le 15 novembre, habitait encore chez son père et sa mère. Pas de rupture donc. Mais tous avaient décidé de vivre selon des canons différents de ceux de leur milieu, à l’écart de la société marchande.

Un jour de 2003, en quête d’une ferme "pas trop chère", Julien Coupat débarque dans le bureau de Jean Plazanet, alors maire communiste de Tarnac, un village de 335 habitants sur le plateau de Millevaches, en Corrèze. L’affaire est vite conclue : une bâtisse, des dépendances, 40 hectares. Le Goutailloux. "Ensuite, j’ai vu arriver un groupe de jeunes, très sympas, serviables", raconte avec enthousiasme Jean Plazanet.

Ils reprennent l’épicerie du hameau. La gérance est confiée à Benjamin R., qui a l’expérience de l’animation d’un lieu de vie alternatif pour avoir fait fonctionner un squat – l’Ekluserie – à Rennes. C’est le plus écolo de la bande. Entre 16 et 19 ans, il a travaillé bénévolement dans des associations de protection du gibier d’eau, des rapaces et des loutres. Il a brièvement présidé la fédération des Jeunes Verts européens.

A Tarnac, le groupe élève des moutons, des poules, des canards, ravitaille les personnes âgées alentour. "Je ne crois pas me tromper en disant que l’un des buts était de se donner les moyens matériels et affectifs de fuir la frénésie métropolitaine pour élaborer des formes de partage", dit Mathieu B.

Ils fuient le travail salarié, rejettent le système capitaliste et l’hyperconsommation. Sans concessions, ils bannissent les téléphones portables. Par refus de la sujétion, plaident-ils. Par souci de clandestinité, pense la police. Leur radicalité est dans leurs écrits, leurs lectures, leurs comportements, estiment amis et réseaux. Elle s’est traduite en actes, soupçonnent les enquêteurs qui les surveillaient depuis le printemps et affirment avoir vu deux d’entre eux à proximité d’une des caténaires endommagées la nuit du 8 novembre. Des "projets d’attentats consommés", a estimé le procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

"Je suis un communiste, du temps de la Commune de Paris", a dit un jour Julien Coupat à son père. Les neuf se réservent de longues heures pour la lecture et l’écriture. Mais bougent aussi beaucoup. Certains font des milliers de kilomètres pour visiter des squats politiques, participer à des contre-rassemblements à l’occasion de G8 ou de sommets européens. Le 3 novembre, plusieurs se sont retrouvés à Vichy lors de la réunion des ministres de l’intégration des Vingt-Sept. Autant de manifestations qui se sont soldées par des heurts avec la police.

Julien Coupat ne réside pas à demeure à Tarnac, où est née la petite fille qu’il a eue avec Gabrielle H., il y a trois ans. A Paris, il fréquente les milieux intellectuels. Il a tissé des vrais liens avec le philosophe italien Giorgio Agamben, rencontré lors d’un séminaire. Ils jouent de temps à autre au football, le philosophe l’a aidé au moment du lancement de la revue Tiqqun en lui trouvant un imprimeur en Italie. Julien Coupat était membre du comité de rédaction de cette publication éphémère influencée par le situationnisme.

"Il est de la mouvance postsituationniste avec le langage qui va avec, c’est un très bon connaisseur de Guy Debord", souligne Luc Boltanski, directeur d’études à l’EHESS. "C’était un étudiant brillant, quelqu’un d’extrêmement gentil", poursuit le sociologue qui l’a distingué nommément dans la préface de son livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (avec Eve Chiapello, Gallimard 1999). "Le genre de type qui en sait plus que ses profs, assure Eric Hazan, son ami depuis six ans. Pour lui, les modes d’action et les mots du passé sont à laisser tomber. Ce n’est pas un philosophe spéculatif." Cet éditeur parisien a publié L’insurrection qui vient (éd. La Fabrique, 2007), un ouvrage signé "Comité invisible", qui excite la curiosité policière depuis plusieurs mois. Le style relève de la littérature "situ" fascinée par l’émeute. Il y est évoqué le sabotage des voies de TGV pour bloquer la machine économique et créer un état de chaos "régénérateur". Julien Coupat est désigné comme l’auteur principal du livre. Le parquet de Paris lui attribue le rôle de penseur et de dirigeant d’un groupe terroriste. A ce titre, il encourt vingt ans de prison.

"Julien m’a dit : "Moi je veux vivre dans la frugalité", confie son père, un ancien médecin qui a cofondé un laboratoire pharmaceutique, aujourd’hui à la retraite. Il aurait pu devenir directeur financier de Barclay’s." Mais ce fils unique qui vit avec 1 000 euros par mois a tourné le dos à l’univers très cossu où il a grandi, dans les Hauts-de-Seine. "Quelque part, cela a dû être un formidable accélérateur de sa réflexion", réfléchit le père à haute voix, au milieu des riches demeures nichées dans une sorte d’enclave boisée. M. Coupat, qui a découvert Tarnac il y a un an, a acheté la maison jouxtant l’épicerie. Il a également acquis pour son fils, dans le 20e arrondissement de Paris, un ancien atelier d’artisan de 50 m2 qui devait héberger un futur projet de journal militant. Indûment présenté dans la presse comme un loft luxueux, il servait pour l’heure de refuge à Julien et Yldune.

Effondrés, choqués par l’étiquette "terroristes", les parents tentent de faire face, tétanisés à l’idée de "trahir" leurs enfants par une phrase maladroite, un mot de trop. En une semaine, ils ont dû tout apprendre : les avocats, les couloirs du palais, la pression des médias. La mère de Gabrielle H. a passé 72 heures en garde à vue. Celle d’Yldune revit en permanence la scène de sa fille tirée du lit, menottée, et tremblant si fort que les policiers ont appelé SOS-Médecins. A l’association d’archéologie dont elle est membre depuis huit ans, on s’offusque que des "pinces de forge", saisies lors des perquisitions, puissent être retenues comme des pièces à charge pour le sabotage des voies ferroviaires. "C’est une spécialiste du néolithique et du coulage du bronze, on l’a vue des dizaines de fois manier ces pinces pour ses recherches !", s’insurge un ami.

"J’ai lu tous les textes de Julien, je n’y ai jamais trouvé le moindre appel à homicide ou violence contre un individu, je suis révolté par tout ça", proteste le journaliste et chercheur Olivier Pascault, ancien condisciple de l’EHESS. Pour Giorgio Agamben, "on ne va pas les traiter comme les Brigades rouges, ça n’a rien à voir ! On cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout ça pour répandre la peur chez les jeunes gens". Les avocats Irène Terrel, Steeve Montagne, Cédric Alepée, Dominique Vallès, dénoncent une incrimination terroriste "démesurée", la "faiblesse" des dossiers et rappellent l’absence de casier judiciaire de leurs jeunes clients.

A l’intérieur de l’atelier du 20e arrondissement, tout est figé, humide, en désordre. Sur la porte en contreplaqué, d’une écriture un peu enfantine, est inscrit : "Ceci est ma maison, éphémère comme les précédentes. Les objets sont à la place que je leur ai désigné. Demain je déménagerai et ils me suivront. D’eux ou de moi qui est le plus exilé ?" Un peu plus loin : "Je suis comme un soldat qui ne porte pas d’uniforme, qui a choisi de ne pas combattre mais qui se bat toute la nuit pour d’autres causes."

Isabelle Mandraud et Caroline Monnot




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