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«Il faut refuser les lois d’exception»? Jean-Claude Monod

Libération, 3 décembre

JEAN-CLAUDE MONOD philosophe, auteur de «Penser l’ennemi, affronter l’exception» (La Découverte)

Dans un de ses derniers entretiens, Jacques Derrida soulignait combien il était important, à propos des usages de la notion de terrorisme, de pouvoir «faire plus d’une phrase», c’est-à-dire de pouvoir affirmer «ensemble» différents principes fondamentaux, différentes exigences éthiques, politiques, juridiques et critiques irréductibles.

Tout en condamnant sans équivoque tout usage du terrorisme compris comme acte visant à tuer délibérément des civils et à répandre la terreur, il importe de déconstruire l’unité douteuse de ce que la «guerre contre le terrorisme» de l’administration Bush, tout comme les récentes législations antiterroristes américaine, britannique et française, ont réuni sous le nom englobant et délibérément flou «du» terrorisme. C’est ainsi que la guerre en Irak a pu être présentée comme participant de la «guerre contre le terrorisme», malgré l’absence de tout lien avéré avec Al-Qaeda, et que l’administration Bush a légitimé par avance toute attaque «préventive» contre un Etat en le qualifiant d’Etat «terroriste» ou «voyou»

On peut admettre la nécessité de renforcer certaines mesures de sécurité dans un contexte de menace terroriste et, en même temps, combattre l’autonomisation des dispositifs de sécurité par rapport à l’Etat de droit (garanties de défense, présomption d’innocence, exigence de preuve…) ou encore refuser les lois d’exception. Celles-ci ont abouti, aux Etats-Unis, à la création des monstrueux statuts de «détenus indéfinis» sans charges précises, de «combattants ennemis» soustraits aux conventions de Genève et au final à l’autorisation de la torture.

Nous n’en sommes pas là en France, mais les lois Perben II conduisent aujourd’hui à qualifier de terroristes des actions politiques délictueuses mais nullement meurtrières comme le blocage de trains, et à appliquer à leurs auteurs présumés et à leur entourage des procédures d’exception. Si l’on cherche à qualifier juridiquement la dégradation de caténaires de la ligne Paris-Lille, pourquoi y voir autre chose qu’une «dégradation de bien appartenant à l’État» ? Peut-on sérieusement ranger cet acte sous le chef d’inculpation d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» ? De nombreux citoyens ont vu là une extension illégitime et disproportionnée de la notion de terrorisme, intuitivement associée à des attentats meurtriers, des assassinats de civils, tels que ceux qui ont ensanglanté Bombay ces derniers jours.

Cette intuition, ce sens de la (dis)proportion, sont plus «justes» que ne le sont les lois Perben II. L’affaire du TGV montre la nécessité d’une abrogation de ces lois d’exception, dénoncées comme telles lors de leur promulgation par des juristes aussi peu «terroristes» que Robert Badinter ou Jean-Denis Bredin. Mais, on doit aussi déplorer la confusion de certains soutiens et pères spirituels des «neuf de Tarnac», comme le philosophe Giorgio Agamben, qui ne cesse de répéter que «plus rien ne distingue l’état d’exception de la norme» et que nos démocraties sont devenues de vastes camps de concentration (pour y opposer le messianisme vague d’un «véritable état d’exception» révolutionnaire). L’état d’exception n’est ni la fatalité ni la vérité de la démocratie.


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