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Déc
08

Christ ou caténaire? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque

Publié sur Médiapart : http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/131208/christ-ou-catenaire-du-sacrilege-religieux-au-s

et repiqué ci-dessous :
Pourquoi les sabotages des lignes TGV avaient-ils une telle importance?
Pourquoi fallait-il un tel déploiement de force? De telles mesures d’exception?

Par Elisabeth Claverie et Luc Boltanski
Parce que cette affaire redonne vie à une figure criminelle que l’on croyait oubliée: le sacrilège. Pour les coauteurs d’Affaires, scandales
et grandes causes*, on retrouve à Tarnac les ingrédients d’un scandale judiciaire historique, celui du chevalier de la Barre, qui avait mobilisé Voltaire.

Dans la nuit du 8 au 9 août1765 des coups de couteau sont portés sur le crucifix du pont d’Abbeville. Le 10 au matin, averti par une rumeur, le procureur du roi se rend sur les lieux et dresse procès verbal. Une enquête est lancée, elle ne donne rien, personne n’a rien vu. Néanmoins les soupçons, toujours guidés par la rumeur, se portent sur un groupe de jeunes gens et particulièrement sur l’un d’entre eux, considéré comme leur chef, François-Jean Lefebvre Chevalier de La Barre, issu d’une bonne famille de la région et neveu de l’abbesse de Willancourt. Des délateurs se présentent affirmant qu’on l’a entendu chanter des chansons libertines et s’être vanté d’être passé devant une procession du Saint Sacrement sans se découvrir. Cinq jeunes gens sont interrogés. Trois parviennent à s’enfuir, mais deux sont arrêtés, Le Chevalier de la Barre et le sieur Moisnel, âgé de 15 ans. Les autorités de la ville font grand bruit autour de l’affaire et organisent, en grande pompe, une cérémonie dite de « l’amende honorable » avec évêque, corps constitués, tocsin, cierges, messe solennelle et procession suivie par une foule dévote. Une perquisition menée au domicile de La Barre amène à la découverte de
livres interdits dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire.
L’affaire remonte jusqu’à la Cour et jusqu’au roi lui-même, bien décidé à faire un exemple, d’autant plus frappant que le principal prévenu est issu de la bonne société et qu’il est défendu par des philosophes des Lumières et par l’opinion éclairée, ce qui donne à l’affaire, locale à
l’origine, une dimension nationale. Accusé de sacrilège, le Chevalier est condamné à mort malgré l’absence de preuve. Il est torturé, a le
poing et la langue coupés, est décapité, puis est brûlé avec l’exemplaire du dictionnaire philosophique attaché à son corps. Il a 19 ans.

Cette affaire serait sans doute demeurée dans les archives judiciaires si Voltaire ne lui avait donné un grand retentissement en prenant
publiquement fait et cause pour La Barre et ses coaccusés. Il rédige la Relation sur la mort du chevalier de La Barre et le Cri d’un sang
innocent, pour lesquels il sera condamné, sans que la sentence puisse être exécutée du fait de sa présence en Suisse. C’est à cette occasion
que Voltaire met en place de nouvelles stratégies de défense qui prennent appui sur l’opinion publique et sur les pouvoirs de la raison
éclairée contre le pouvoir de la raison d’Etat. Ces moyens de défense de la liberté seront promis à une longue postérité, notamment, à la fin du XIXe siècle, lors de l’affaire Dreyfus. Ils ont constitué l’un des instruments principaux de la formation de ce que l’on appelle, depuis le grand livre de Jurgen Habermas, l’espace public et, avec lui, de la démocratie.

Et pourtant, deux siècles et demi plus tard, dans notre démocratie française, des événements similaires par leur forme, sinon ? au moins
peut-on l’espérer ? par leurs conséquences, se renouvellent. Le Pouvoir d’Etat, qui ne se réclame plus du droit divin, est privé de la ressource du sacrilège religieux, qui ne fait plus peur à personne. Mais cela ne l’empêche pas de mettre en scène sa puissance et de chercher à susciter une indignation unanime, en invoquant ce que l’on pourrait appeler un sacrilège laïque : la dégradation, temporaire et sans conséquence sur le plan humain, de machines qui ? comme chacun sait ?, font « l’honneur de la France » et qui sont investies par là d’une haute valeur symbolique : les TGV. Suivent d’autres éléments, dont la similitude avec ceux de l’affaire du chevalier de La Barre sont frappantes. Des jeunes gens, dont le principal forfait est leur volonté de vivre autrement et qui, circonstance aggravante, sont des intellectuels ayant renoncé à leurs privilèges pour partager, dans un village, la condition précaire qui est aujourd’hui celle de millions de personnes, sont hâtivement incriminés et embastillés sans preuves, mais à grand bruit. Comme dans l’affaire du chevalier de La Barre, tout ce qui tient lieu de preuve se résume à la possession d’un livre considéré comme subversif. Non plus, cette fois, le Dictionnaire philosophique, pieusement commenté de nos jours dans les écoles de la République, mais L’insurrection qui vient. Il faut noter
pourtant une différence. Tandis que le chevalier et ses compagnons sont accusés d’actes qu’ils sont supposés avoir commis, nos amis de Tarnac sont accusés d’actes qu’ils pourraient commettre, mais dans un avenir indéfini. L’univers totalitaire anticipé par Steven Spielberg dans Minority report, se met ainsi en place, à nos portes, sous nos yeux. Il fait pâlir d’envie les instruments, qui paraissent aujourd’hui bien rudimentaires, dont pouvait user le pouvoir absolutiste de l’Ancien Régime.

Le chevalier de La Barre est devenu une icône de la libre pensée. Des associations, des commémorations, des livres innombrables célèbrent sa mémoire. Son martyr annonce avec éclat l’explosion de la Révolution qui vient, celle de 1789. Les pouvoirs qui se réclament aujourd’hui de cette révolution seraient avisés de renoncer à la stratégie à courte vue consistant à chercher à éloigner l’Insurrection qui vient en faisant de nouveaux martyrs. Même ceux qui ne connaissent d’autre raisons que la raison d’Etat, doivent savoir aussi, parfois, faire marche arrière. Ne serait-ce que pour échapper au ridicule.

Il faut libérer immédiatement Julien et Yildune.

* Elisabeth Claverie est directrice de recherche au CNRS. Luc Boltanski est directeur d’études à l’EHESS. Ils ont publié en 2007 (avec Nicolas Offenstadt et Stephane Van Damme) un ouvrage collectif consacré à l’histoire de la forme affaire : Affaires, scandales et grandes causes (Paris, Stock).


6 Responses to “Christ ou caténaire? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque”


  1. 1 Nini
    décembre 18, 2008 à 10:26

    Bonjour,

    un p’tit lien qui gagne à être connu :

    http://nantes.indymedia.org/article/15623
    Tarnac un rebondissement qui rend moins loquace les médias de meute

  2. décembre 18, 2008 à 14:21

    « la fédération des syndicats SUD-Rail demande la libération immédiate de Julien et Yldune, emprisonnés depuis 5 semaines. »

    http://www.solidaires.org/IMG/pdf/2008_-_12_-_18_-_Liberation_Tarnac.pdf

    (SUD Rail) Tarnac : ne pas se taire devant l’arbitraire !

    Fédération des syndicats de travailleurs du rail

    Il y a un mois, des politiciens et des ministres occupaient l’espace médiatique à longueur de journées, pour nous annoncer qu’un groupe terroriste avait été démasqué dans un village de Corrèze avec des « ramifications » à Rouen et à Paris. Des noms étaient cités, des jeunes étaient arrêtés à l’issue d’une occupation militaire de ce village.

    Ainsi, une dizaine de jeunes, pris en filature depuis des mois par la direction anti-terroriste aurait mené une demi-douzaine d’opérations de sabotage sur les différentes Lignes ferroviaires à Grande Vitesse, la même nuit … Suivis depuis des mois, ils avaient été perdus de vue par la direction anti-terroriste, durant quelques heures, le temps d’effectuer ces opérations … avant d’être retrouvé à Tarnac…

    Dès ces annonces gouvernementales, la fédération des syndicats SUD-Rail avait émis de sérieux doutes sur cette « trop jolie histoire ».

    Aujourd’hui, nous constatons que la plupart des jeunes arrêtés, lors du vaste déploiement militaropolicier, a été relâché (sept sur neuf) ; non, sans avoir subi de nombreux interrogatoires, dans le cadre de gardes à vue prolongées, par l’application des mesures d’exception de la loi anti-terroriste.

    Poser des crochets métalliques pour arracher des caténaires, ne nous semble pas une forme d’action judicieuse ; pour autant, on peut s’interroger sur le qualificatif de « terrorisme » qui a d’emblée été utilisé. Il ne faut pas banaliser certains termes : « terrorisme », « pris en otages », …

    Il y a plus grave encore : au-delà du qualificatif, … rien ne permet d’imputer ces faits à ce groupe jeté en pâture aux média le 11 novembre !

    Deux jeunes étudiants, Julien et Yldune, sont toujours en prison. Aucun élément matériel ne pèse sur eux et c’est à l’accusation de faire la preuve d’une éventuelle culpabilité et non pas aux accusés de prouver leur innocence. Que devient la présomption d’innocence ? Si ce n’est une perte du droit, commun. Ceux qui s’acharnent pour tenter de ne pas perdre la face après une opération de « communication », qui se dégonfle de jour en jour, en sont à leur reprocher leurs lectures, leurs idées, leurs modes de vies !

    On peut ne pas aimer leurs lectures, on peut ne pas aimer leurs idées, leurs visions de la société.

    Mais, est-ce normal d’être en prison, pour des lectures, pour des idées ?

    Les lectures, les idées, … est-ce du terrorisme ? Avec les habitant-e-s de Tarnac, avec tous les membres des comités de soutien qui se sont créés, la fédération des syndicats SUD-Rail demande la libération immédiate de Julien et Yldune, emprisonnés depuis 5 semaines.

    Puisque les pouvoirs publics sont sensibles au maintien en bon état du réseau ferroviaire (et c’est une bonne chose en soi !) la fédération des syndicats SUD-Rail demande que cela soit un souci quotidien, et pas seulement médiatique : il faut donner les moyens d’entretenir, rénover, surveiller l’ensemble des infrastructures utiles au transport ferroviaire. Cela doit s’exercer au sein d’une entreprise unique de service public ferroviaire, la SNCF.
    le jeudi 18 décembre 2008

  3. 3 seb
    janvier 2, 2009 à 12:32

    pourquoi sacrilège « laïque » ? pourquoi pas sacrilège « policier », ou sacrilège « d’Etat », ou sacrilège « de la Nation »? Peut etre parce que des intellectuels religieux comme Boltanski ou Claverie cherchent à créer l’amalgame entre laïcité et nationalisme…

  4. janvier 22, 2009 à 21:29

    Bravo vous faites ce que vous avez à faire et nous sommes beaucoup, de plus en plus même à vous soutenir! De mon coté je vais véhiculer ces documents via mon carnet d’adresse parce qu’il n’y a pas de raison que l’on ai toujours qu’un son de cloche!

  5. 5 david
    février 11, 2009 à 22:58

    NE PAS PUBLIER CE MESSAGE

    merci d’entrer en contact avec moi par cette adresse mail laissée

  6. mars 8, 2009 à 15:43

    Quand Julien Coupat sera ministre dans son pays

    Je pense aux longueurs des minutes lorsqu’elles s’accumulent péniblement les unes aux autres pour former des heures, et des heures entières où l’on attend le plus patiemment possible l’arrivée d’un nouveau jour qui s’amoncellera aux jours passés, si lentement déjà, dans l’espérance interminable d’un jour prochain où l’on sortira enfin de cellule et l’on pourra rejoindre ses proches, ce dernier jour emprisonné est le plus long.

    Le premier jour est le jour indigne de l’humiliation ultime, comme un singe de pleine jungle il s’agit de montrer son anus aux surveillants de la détention en signe de soumission, cette mesure n’a rien à voir avec la moindre volonté de sécurité puisque le détenu récalcitrant sera tabassé, jeté nu sans soins au cachot, et les conditions de torture psychologique pousseront les autres au suicide ou à la prise de médicaments psychotropes.

    La prison n’est pas un lieu de villégiature pour les enfants de Neuilly, pourquoi celui-ci y est-il donc? A-t-il mal joué aux billes avec l’un des rejetons de la famille régnante et cela devient crime de Lèse-Totalitaire, est-ce parce qu’on le voyait trop souvent avec la fille d’un ami de Dany le rouge de honte, les révolutionnaires de salon se sentent le vent des crises en poupe, ils font rejouer la partie par leurs enfants, pour le bénéfice de qui?

    Cette histoire a-t-elle commencé en 1984? Aux accents Orwéliens d’une rigueur cagoularde, lorsqu’il fut temps de découvrir stupéfaits que les chefs de la Gauche de Gouvernement avaient toujours été les chefs des intérêts du capitalisme libéral anciennement avancé? Ou bien cinquante ans plus tôt lorsque la cagoule historique se conjura et promit que « plus jamais 36, la prochaine fois nous serons les chefs de la Gauche » ?

    En tout cas c’est bien en 1984 que les règles générales qui gèrent les conditions ignobles de ta détention furent peaufinées, ainsi que l’arsenal judiciaire terroriste fut initié. A l’époque, tu était bien jeune Julien, il s’agissait d’enfermer des militants qui sont toujours en prison à ce jour malgré leurs grands et notables services rendus à l’Etat Français (Règlement du contentieux Eurodif et libération d’otages français détenus au Liban).

    La République ne se meurt pas, elle s’est auto-dissoute par suite de déconvenues. La gestion des affaires est déjà entre les mains des capitaines de l’économie mondiale, ils nous ont promis la guerre civile mondiale, nous aurons la guerre civile mondiale, pour rénover les quartiers un bombardement va plus vite en besogne que de trop lentes expulsions locatives suivies de bulldozers-reconstruction, regardez Gaza.

    Mais il y a ce peuple de miséreux, c’est toujours incertain un peuple, imprévisible et non programmable, on ne peut pas en changer constamment comme lors de la grande guerre de 1914, qui ferait le travail? Il faut assidûment tenter de lui trouver des chefs adéquats, et si possible issus d’un autre milieu, d’un milieu naturellement méprisant envers les « esclaves » qu’ils sont, sinon ils seraient Autonomes.

    Wikipédia, l’encyclopédie au service de la réécriture Pro-Situ de et des Histoires nous apprends sur L’EHESS: « C’est à une initiative de la Fondation Rockefeller, désireuse de favoriser dans le cadre de la reconstruction de la France de l’après-guerre des études sociologiques éloignées du marxisme, que l’on doit la création en 1947 de la VIe section de l’École pratique des hautes études(L’EHESS). Dirigée par l’historien Lucien Febvre, alors préféré à Georges Gurvitch, grande figure de la sociologie de l’époque, cette institution allait être un des centres de l’intense réflexion sociologique des années 60, autour de François Furet ou de Fernand Braudel. Fernand Braudel qui succède à Febvre, installe en 1962 les diverses équipes de recherches disséminés dans le quartier latin dans les locaux actuels de la Maison des sciences de l’Homme du boulevard Raspail, grâce notamment à un financement de la Fondation Ford ».

    Gageons que ces grandes fondations n’ont pas dévoyé leur argent pour créer un nid de contestataires patenté, voici pourtant de grands noms ayant par le passé inlassablement tenté d’éclairer le pauvre peuple: Pierre Bourdieu, le déconstructeur du marxisme, Luc Boltanski, Jacques Derrida le déconstructeur total, Pierre Rosanvallon, le déconstructeur de la sécurité sociale, Ignacio Ramonet, le déconstructeur de la critique, Alain Touraine, Cornélius Castoriadis, le déconstructeur du socialisme, maintenant Julien, le déconstructeur de l’Autonomie, etc.

    C’est l’un des objectifs totaux de la bourgeoisie, prendre le contrôle mental de tout ce qui bouge, avant qu’il ne pense même à bouger, bien évidemment la hauteur de leurs vues sur nous, sujets de leurs études, ne nous permet en rien de répondre à leurs courtoises interrogations sur notre devenir, penser avec ou contre eux c’est comme de tenter de manger au banquet de la bourgeoisie, vous n’y serez pas invité deux fois tant il est clair que vous n’aurez jamais les bonnes manières.

    Dans notre bouche, le mot « Autonomie prolétarienne » n’a évidemment pas le même sens que pour eux, puisque c’est de nous-même que nous parlons, et les moyens empruntés pour y parvenir ne seront pas tout à fait les mêmes non plus, c’est une histoire qui nous appartient et que ceux qui dans leurs cercles appartés nous traitent d’esclaves ne sauraient comprendre, pas plus qu’ils ne sauraient imiter nos luttes.

    En dehors de prendre le contrôle de nos vies, il faut également prendre le contrôle des changements nécessaires à l’organisation du capitalisme en crise permanente, et donc faire fonctionner les intellectuels coûteusement formés dans toutes les directions du possible et de l’imaginaire, apprendre à vivre encore plus pauvrement encore en temps de crise, voilà le bon conseil, ceux de Neuilly le découvrent, nous y sommes depuis des années.

    Alors voilà, Monsieur le Juge, vous qui ne vous embarrassez guère des droits humains, encore moins des idéaux de la République que vous pervertissez, que votre maître le Grand Totalitaire en soit d’accord ou non, il vaut mieux relâcher Julien Coupat, il ne sera jamais notre chef, ni notre idéologue, ce qu’il écrit est trop compliqué et bien inutile, libérez le, s’il vous plait, dans dix ans ou plus vous en ferez un très bon ministre.

    Christian Hivert


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