Archive for the 'Presse' Category

06
Déc
09

« Fallait pas nous mettre dans la même prison ! »

Villiers-le-Bel, Tarnac… « Fallait pas nous mettre dans la même prison ! », par Maka Kanté et Benjamin Rosoux
LE MONDE | 23.11.09 | 13h46  •  Mis à jour le 23.11.09 | 13h46

Je suis Maka, j’ai 22 ans, je suis en détention préventive depuis le 23 février 2008. Je suis mis en examen pour « tentative d’homicide volontaire sur agents des forces de l’ordre » depuis le grand baroud policier qui avait suivi les émeutes de novembre 2007 à Villiers-le-Bel. Des centaines de jeunes ont affronté la police suite à la mort de deux adolescents, dans une collision avec un véhicule de police.

Je suis Benjamin, j’ai 31 ans, je suis sous contrôle judiciaire, mis en examen pour participation à « une association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste » suite aux opérations de police menées sur tout le territoire, notamment à Tarnac, en réaction aux sabotages simultanés de l’alimentation électrique de plusieurs voies TGV en novembre 2008.

Un Blanc. Un Noir. Cité du Val-d’Oise. Petit village de Corrèze. Parents immigrés africains de première génération. Classe moyenne de province. Diplôme universitaire. Déscolarisation précoce. Nos histoires se croisent au hasard d’une désertion des voies tracées pour nous dans le grand cirque de la reproduction sociale.

Désertion des « possibilités » d’un plan de carrière universitaire et professionnel tout tracé. Désertion de la perspective de rejoindre la France qui se lève vraiment tôt, celle qu’on croise à 5 heures du soir dans le RER, celle qui nettoie la scène où la France qui compte se produira au grand jour.

Désertion en tout cas de cette France qui expulse, qui parque, qui discrimine, qui classe, ordonne, juge et enferme toujours selon la classe, la race, le « patrimoine ». Nous nous sommes trouvés dans une petite cour de promenade humide et glauque de la prison de Fresnes, de sinistre réputation. A l’ombre des barbelés, les pieds dans l’urine des rats. Un an déjà s’est passé depuis notre rencontre et le système judiciaire n’a pas manqué de manifester sa véritable nature : un système qui fixe au jour le jour les critères de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas au bénéfice, le plus souvent, des classes dominantes de cette société. Face à ce système, et pris dans le viseur d’un gouvernement qui ne cesse de mettre la vieille tradition réactionnaire française au goût du jour, nous endossons chacun la défroque d’une figure de l’ennemi intérieur nouvelle vague.

On comprend bien l’acharnement que met ce gouvernement – appuyé en cela par la plupart des médias – à faire de nous, chacun à sa façon, les plus terribles portraits, « barbares », « inconscients », « ultra-violents », « anarcho-autonomes », « racailles » et toutes sortes d’autres outrances langagières. On sent aussi à quel point ce que l’on conjure à tant nous calomnier c’est la crainte que ces figures soient finalement plus désirables que les figures officielles de la réussite et de l’intégration.

Et elles le sont sans aucun doute… Le jeune diplômé qui crache dans la soupe de l’Occident triomphant et ne compte pas en rester là ; le jeune fils d’immigré qui refuse de rempiler dans les fonctions de larbin qu’on a toujours massivement réservées à ceux de sa couleur.

Notez que, même aux rangs des ennemis intérieurs désignés, la couleur de peau et l’extraction font encore une terrible différence. La « société civile », les médias s’émeuvent beaucoup moins du sort de quelques jeunes « indigènes » aux prises avec une police galvanisée que lorsqu’il s’agit de rejetons de la classe moyenne blanche – socle politique de ce pays. Et les magistrats ont toujours la main plus lourde.

Nous nous sommes retrouvés là, l’un et l’autre, sur foi de réquisitoires aussi peu fondés l’un que l’autre, où le bon vieux « témoignage anonyme », pour ne pas dire « délation crapuleuse », dispense opportunément de la « charge de la preuve »… Pris dans de véritables affaires d’Etat où les enjeux politiques dépassent largement le sort particulier de nos petites personnes, voire s’en balancent, au profit d’enjeux électoraux, de compétition des services de renseignement et de police, de politiques de communication policières et ministérielles.

Nicolas Sarkozy avait dit, avant même son élection à la tête de l’Etat, toute sa crainte d’une « jonction » – jamais advenue – entre le mouvement des universités contre le contrat première embauche (CPE) et les différentes vagues de révoltes de la jeunesse de banlieue, ce n’est pas le moindre des paradoxes que ce soit sa politique de répression elle-même qui nous fasse nous rencontrer. Il n’y a jamais eu meilleur catalyseur que l’épreuve d’une hostilité commune pour passer des frontières qui étaient parfois apparues infranchissables. La simple juxtaposition de nos deux histoires éclaire le présent d’une lumière plus crue. Nous pensons que notre rencontre n’est pas qu’une anecdote sympathique. Elle nous a paru à tous deux préfigurer ce qui doit arriver, ce qui, comme peu d’autres choses, indique une sortie du marasme politique du présent.

Si nous prenons la parole aujourd’hui, c’est qu’il est temps d’en finir avec l’habituel fatalisme qui entoure ceux qui sont pris dans les rouages de la justice et qui n’ont d’autre horizon que le broyage pénitentiaire. Nous ne sommes pas des épouvantails, nous sommes doués de parole et de pensée et nous comptons bien en faire usage envers et contre tout étouffement.

Fin octobre a été prononcé un non-lieu pour les policiers qui étaient à bord du véhicule qui a provoqué la mort de Larami et Moushin. Il n’y aura pas de procès. Dans le même temps, on annonce le renvoi aux assises des quatre personnes soupçonnées, sans preuves, d’avoir participé aux tirs contre les forces de police pendant les émeutes. Tout semble annoncer un procès expiatoire.

Il s’agira de faire un exemple pour toute la jeunesse révoltée de ce pays : « N’espérez même pas pouvoir vous défendre ! Nous jouissons de l’impunité totale, vous risquez des peines énormes. Vous êtes pieds et poings liés », semblent hurler tous les pouvoirs réunis en une seule et même chorale infernale. Et nous n’avons pas fini de l’entendre : le 27 octobre avait lieu à Clichy-sous-Bois une commémoration de la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur électrique lors d’une course-poursuite avec la police en 2005 ; ce même jour les policiers ont déposé une plainte contre Muhittin, seul survivant du trio d’adolescents, aujourd’hui majeur, pour « non-assistance à personne en danger ».

Je suis Benjamin, je suis resté à peine trois semaines en détention. Comme mes co-mis en examen je suis depuis onze mois sous contrôle judiciaire strict avec l’interdiction de rentrer chez moi. Je cherche à faire que ce temps volé par l’appareil judiciaire ne soit pas un temps mort.

Je suis Maka, comme mes co-mis en examen je suis depuis vingt mois en détention « préventive », et placé à l’isolement. Je lis, j’écris, j’aiguise ma compréhension de ce monde et de la place qui nous y a été dévolue ; je fais ma révolution dans 9 mètres carrés.

Nous ne sommes que deux exemples parmi tant d’autres que nous ne pouvons tous citer ici. L’année 2010 devrait voir de nouveaux rebondissements dans nos deux « affaires ». Elles sont toutes deux emblématiques de la guerre totale que mène ce gouvernement contre tout ce qui ne se soumet pas à son idéal glacé et policé. Nous pensons que ces victoires ne leur sont pas assurées.

Nous savons que nous sommes toujours plus nombreux, de tous horizons, déterminés à ne pas les laisser marcher sur nos têtes. Il faut que ces « épisodes » judiciaires soient aussi pour chacun l’occasion d’une prise de parti dans l’époque. Rester silencieux en de telles circonstances revient à tenir le manche de la pelle qui s’évertue à vouloir nous enterrer vivants.


Maka Kanté a été mis en examen et incarcéré pour les émeutes de Villiers-le-Bel ;

Benjamin Rosoux a été mis en examen dans l' »affaire de Tarnac ».

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29
Juin
09

Julien Coupat est sorti de prison

Publié ici.

L’auteur présumé de sabotages sur des lignes TGV, était incarcéré depuis novembre dernier. Le parquet a soumis cette libération à une caution de 16.000 euros et le jeune homme reste sous « strict contrôle judiciaire ».

De source proche du dossier, on a appris la remise en liberté, jeudi 28 mai après-midi, de Julien Coupat, présenté comme le chef d’une cellule soupçonnée de sabotages de caténaires SNCF et incarcéré depuis le 15 novembre 2008 à la prison parisienne de La Santé. Une Peugeot bleue break, avec une femme seule au volant, est entrée avant de ressortir par une issue située à l’arrière de la maison d’arrêt de la Santé avec le jeune homme de 34 ans dissimulé dans son coffre, rapporte l’AFP.

Caution de 16.000 euros

L’ordonnance de remise en liberté rendue par le juge d’instruction Thierry Fragnoli soumet la libération de Coupat au versement d’une caution de 16.000 euros et impose qu’il demeure chez lui à Montreuil ou chez ses parents à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), a-t-on précisé au parquet de Paris. Le contrôle judiciaire lui interdit de sortir d’Ile-de-France et lui impose d’aller pointer une fois par semaine au commissariat de Montreuil où il devra laisser ses papiers d’identité, a-t-on ajouté de même source.
Enfin, Julien Coupat n’aura pas le droit d’entrer en relation avec les huit autres mis en examen et les témoins du dossier.
Le jeune homme était mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « direction d’une structure à vocation terroriste », des chefs passibles de la cour d’assises. Il a toujours clamé son innocence.

« Une justice du spectacle »

Jointe par nouvelobs.com jeudi matin, l’avocate de Julien Coupat, Me Irène Terrel s’est indignée de la manière dont le parquet avait annoncé sa décision. « Nous étions à peine sortis, à 20h30 mercredi, du cabinet du juge, que j’ai appris la nouvelle, vers 21h », a-t-elle précisé. Cette annonce du parquet, « avant même que l’instruction soit terminée », montre qu' »on est bel et bien dans une justice du spectacle », a-t-elle dénoncé. « Je n’ai jamais vu ça ! » Et d’ajouter : « Le fait que le parquet ait mis autant d’empressement médiatique à annoncer la prochaine libération de Julien Coupat qu’il avait mis d’acharnement juridique à le maintenir en détention prouve que tout cela est une affaire politique ». S’il ne s’oppose plus à la remise en liberté de Julien Coupat, le parquet a cependant requis son placement sous un « strict contrôle judiciaire ».

Une « instrumentalisation politique » dénoncée

On explique de source judiciaire que le juge d’instruction avait demandé mardi au parquet de se prononcer sur une éventuelle remise en liberté de Julien Coupat. Le jeune homme avait ensuite été entendu mercredi après-midi par le juge d’instruction en charge de cette affaire. Le parquet ne s’y est pas opposé à l’issue de l’audition mercredi, estimant qu’il n’y avait plus de risques de « concertation frauduleuse » entre les neuf personnes mises en examen ni de risques de pression sur les témoins.
Le parquet s’était jusqu’à présent opposé plusieurs fois à la remise en liberté de Julien Coupat. Ses avocats et ceux des autres mis en examen ont toujours dénoncé une « instrumentalisation politique » de ce dossier. Sur les neuf mis en examen, cinq sont soupçonnés d’avoir participé à des actes de malveillance ayant visé la SNCF. Proches de la mouvance qualifiée d' »anarcho-autonome » par la police, ces personnes sont suspectées d’avoir formé une « cellule invisible ».

« Toujours et encore la colère »

Jeudi, le comité de soutien aux neuf mis en examen du dossier a indiqué dans un communiqué qu’en dépit d’une probable libération, « le sentiment qui domine, c’est toujours et encore la colère, pour l’incarcération de Julien et les autres, les arrestations en pleine rue, les gardes-à-vue de 96 heures ».
« C’est ça qui est magnifique : on maintient envers et contre tout quelqu’un en détention pendant six mois et parce que soudain, sans aucune explication, on le libère, il faudrait que l’on soit content, que l’on remercie la justice d’être si juste et les juges d’être si cléments ? » a demandé le comité, auto-baptisé Comité du 11 novembre, date des interpellations.
La durée de la détention de Julien Coupat et la qualification terroriste de la procédure engagée contre
lui ont suscité de nombreuses critiques de la part d’intellectuels, de partis de gauche ou d’associations comme la Ligue des droits de l’Homme.

« Il n’y a pas d »affaire de Tarnac »

Dans un entretien publié lundi par Le Monde, Julien Coupat a qualifié de « petite vengeance » la prolongation de sa détention. Répondant par écrit aux questions du quotidien, il a dénoncé une « fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au coeur de l’Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires ».
Par ailleurs, Julien Coupat a nié être l’auteur du livre « L’insurrection qui vient », versé au dossier d’instruction, dont il dit être « un lecteur ». « Il n’y a pas d »affaire de Tarnac’, pas plus que d »affaire Coupat' », a-t-il poursuivi dans cet entretien. Mercredi, Benjamin Rosoux, un autre mis en examen dans cette affaire et présenté comme le « bras droit » de Julien Coupat, a réagi à cette tribune sur nouvelobs.com.

Toujours soupçonné

En dépit de cette remise en liberté, Julien Coupat reste néanmoins soupçonné d’avoir saboté, dans la nuit du 7 au 8 novembre, avec sa compagne, Yldune Levy, une ligne du TGV Est à Duisy (Seine-et-Marne), un des quatre sabotages commis en France cette nuit-là.
Des investigations sont également toujours en cours concernant d’éventuels liens entre Julien Coupat et des autonomistes allemands soupçonnés d’avoir saboté des lignes ferroviaires outre-Rhin à l’aide de crochets similaires à ceux utilisés en France.
(Nouvelobs.com)

20
Juin
09

Deux ou trois choses que j’avais à vous dire, par Yildune Lévy

Publié ici.
LE MONDE | 20.06.09 | 13h27  •  Mis à jour le 20.06.09 | 15h50

‘est un homme, dans un bureau, comme tant d’autres hommes dans tant d’autres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler à rien. Celui-là dispose d’un pouvoir spécial, certainement dû au fait que son bureau occupe le dernier étage d’une quelconque tour d’un palais de justice.

On dit qu’il instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il écroue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de pâles ordonnances, où quelques articles de loi, une poignée de formules convenues et de considérations vagues se concluent par d’impénétrables mesures de contrôle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprécié comme épicier à Tarnac, sera assigné à résidence chez sa mère en Normandie, où il n’a jamais vécu, à 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout à Fleury, n’avons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes « libres ». Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas où lui viendrait la tentation de prendre d’assaut l’Hôtel de Ville, sans doute.

//

Tel ami qui le visitait au parloir de la Santé doit se garder de le croiser désormais, sous peine de réincarcération. L’homme au bureau construit un dédale de murs invisibles, un labyrinthe d’impossibilités factices où nous sommes censés nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet écheveau d’absurdités, une politique de désorientation sous les accents neutres du judiciaire.

On nous libère en prétextant qu’il n’y a pas de « risque de concertation frauduleuse » pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole (1), à coup sûr, mais pas seulement.

C’est par ses incohérences qu’un ordre révèle sa logique. Le but de cette procédure n’est pas de nous amener à la fin à un procès, mais, ici et maintenant, et pour le temps qu’il faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrôle. De pouvoir déployer contre nous, à tout instant, tous les moyens exorbitants de l’antiterrorisme pour nous détruire, chacun et tous ensemble, en nous séparant, en nous assignant, en starifiant l’un, en faisant parler l’autre, en tentant de pulvériser cette vie commune où gît toute puissance.

La procédure en cours ne produit qu’incidemment des actes judiciaires, elle autorise d’abord à briser des liens, des amitiés, à défaire, à piétiner, à supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : l’ensemble des relations qui nous constituent, relations à des êtres chers, à un territoire, à une façon de vivre, d’oeuvrer, de chanter. C’est un massacre dans l’ordre de l’impalpable. Ce à quoi s’attaque la justice ne fera la « une » d’aucun journal télévisé : la douleur de la séparation engendre des cris, non des images. Avoir « désorganisé le groupe », comme dit le juge, ou « démantelé une structure anarcho-autonome clandestine », comme dit la sous-direction antiterroriste, c’est dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la répression, grises Pénélope qui défont le jour les entités qu’ils cauchemardent la nuit.

Poursuivis comme terroristes pour détention de fumigènes artisanaux au départ d’une manifestation, Ivan et Bruno ont préféré, après quatre mois de prison, la cavale à une existence sous contrôle judiciaire. Nous acculer à la clandestinité pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manoeuvre en cours.

Ladite « affaire de Tarnac », l’actuelle chasse à l’autonome ne méritent pas que l’on s’y attarde, sinon comme machine de vision. On s’indigne, en règle générale, de ce que l’on ne veut pas voir. Mais ici pas plus qu’ailleurs il n’y a lieu de s’indigner. Car c’est la logique d’un monde qui s’y révèle. A cette lumière, l’état de séparation scrupuleuse qui règne de nos jours, où le voisin ignore le voisin, où le collègue se défie du collègue, où chacun est affairé à tromper l’autre, à s’en croire le vainqueur, où nous échappe tant l’origine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussetés, dont les médias pourvoient la conversation du jour, n’est pas le résultat d’une obscure décadence, mais l’objet d’une police constante.

Elle éclaire jusqu’à la rage d’occupation policière dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les unités territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cités ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se répandent en contrôles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte qu’avec le temps la population finira par rejeter ces « jeunes » comme s’ils étaient la cause de ce désagrément. L’appareil d’Etat dans tous ses organes se dévoile peu à peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, d’un ressentiment tantôt brutal, tantôt ultrasophistiqué, contre toute existence collective, contre cette vitalité populaire qui, de toutes parts, le déborde, lui échappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractérisée, là où elle ne voit en lui qu’un obstacle absurde, et absurdement mauvais.

Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des « associations de malfaiteurs », voter des « lois anti-bandes », greffer des incriminations collectives sur un droit qui prétend ne connaître de responsabilité qu’individuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abîmer à la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de séparation se retourne même, par un effet de surprise : pour un neutralisé, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent là où l’on s’y attendait le moins ; en prison, dans les comités de soutien se rencontrent ceux qui n’auraient jamais dû ; quelque chose se lève là où devaient régner à jamais l’impuissance et la dépression. Troublant spectacle que de voir la mécanique répressive se déglinguer devant la résistance infinie que lui opposent l’amour et l’amitié. C’est une infirmité constitutive du pouvoir que d’ignorer la joie d’avoir des camarades. Comment un homme dans l’Etat pourrait-il comprendre qu’il n’y a rien de moins désirable, pour moi, que d’être la femme d’un chef ?

Face à l’état démantelé du présent, face à la politique étatique, je n’arrive à songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les écoles, les hôpitaux ou les campagnes, qu’à une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mène hors du cercle clos où nos vies se consument. Certains se retrouveront à la fontaine des Innocents à Paris, ce dimanche 21 juin, à 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, même la Fête de la musique.


Etudiante, Yildune Lévy est mise en examen dans l' »affaire de Tarnac ».

(1) Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose d’ajouter pour combler cette lacune à l’édition 2011 du Petit Robert le verbe « fragnoler » d’où découlent probablement le substantif « fragnolage », l’adjectif « fragnolesque » et l’expression argotique « T’es fragno ! » dont l’usage est attesté et ne cesse de se répandre.

04
Juin
09

Julien Coupat : « La prolongation de ma détention est une petite vengeance »

Publié ici.
LE MONDE | 25.05.09 | 12h10  •  Mis à jour le 04.06.09 | 15h58

oici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour « terrorisme » avec huit autres personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et Paris, il est soupçonné d’avoir saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. (Il a demandé que certains mots soient en italique.)

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Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu’aux dents s’est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d’un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs « prisons du peuple » en nous assommant de questions où l’absurde le disputait à l’obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l’opération s’excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c’était de la faute des « services », là-haut, où s’agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu’ils continuent de sévir en toute impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu’en dites-vous?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu’elle voudrait nous attribuer, d’autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d’outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au cœur de l’Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.

Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s’agissait simplement de protester contre le transport vers l’Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de « la crise ». Le communiqué se conclut par un très SNCF « nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension ». Quel tact, tout de même, chez ces « terroristes »!

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de « mouvance anarcho-autonome » et d' »ultragauche »?

Laissez-moi reprendre d’un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d’une période de gel historique dont l’acte fondateur fut l’accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d' »éviter une guerre civile ». Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L’avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d’avoir pris l’initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant « sans complexe » avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion, l’Occident, l’Afrique, le travail, l’histoire de France, ou l’identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu’elle n’ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d’entre ses éléments. Quant à l’extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l’état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n’a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n’a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l’importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c’est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d’entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s’imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les « anarcho-autonomes ». On leur prêtait, pour commencer, l’organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le « triomphe électoral » du nouveau président.

Avec cette fable des « anarcho-autonomes », on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l’intérieur s’est docilement employée, d’arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l’y incarcérer. Or celle de « casseur » où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l’intention du nouveau pouvoir de s’attaquer à l’ennemi, en tant que tel, sans attendre qu’il s’exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.

Il importe peu, finalement, qu’il ne se trouve personne en France pour se reconnaître « anarcho-autonome » ni que l’ultra-gauche soit un courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n’a, par la suite, jamais produit autre chose que d’inoffensifs volumes de marxologie. Au reste, la récente fortune du terme « ultragauche » qui a permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l’ultragauche, ni même qu’elle ait jamais existé.

A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se systématiser face aux provocations d’une oligarchie mondiale et française aux abois, l’utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d' »anarcho-autonome » ou d' »ultragauche » emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l’inexplicable une révolte que tout justifie.

La police vous considère comme le chef d’un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu’en pensez-vous?

Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d’un régime sur le point de basculer dans le néant.

Que signifie pour vous le mot terrorisme?

Rien ne permet d’expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d’avoir orchestré, au su de la DST, la vague d’attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d’expliquer non plus la soudaine transmutation du « terroriste » en héros à la Libération, en partenaire fréquentable pour les accords d’Evian, en policier irakien ou en « taliban modéré » de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.

Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste. Qui refuse d’avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes s’exécutera avec promptitude. Qui n’étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex – « terroristes » devenus l’un premier ministre d’Israël, l’autre président de l’Autorité palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.

Le flou qui entoure la qualification de « terrorisme », l’impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l’on peut, elle, très bien définir : l’antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L’antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite « psychologique », pour rester poli.

L’antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n’est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c’est la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste. Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l' »action psychologique », de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la « menace subversive » en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur.

L’essentiel, dans la guerre moderne, est cette « bataille des cœurs et des esprits » où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer l’ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l’exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l’humilier publiquement, inciter les plus vils à l’accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. « La loi doit être utilisée comme simplement une autre arme dans l’arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de plus qu’une couverture de propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services judiciaires soient liées à l’effort de guerre de la façon la plus discrète possible », conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank Kitson [ancien général de l’armée britannique, théoricien de la guerre contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.

Une fois n’est pas coutume, dans notre cas, l’antiterrorisme a fait un four. On n’est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour une durée « raisonnable » est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la profondeur de l’échec; comme est compréhensible l’acharnement un peu mesquin des « services », depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades. Combien cette logique de représailles a d’emprise sur l’institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu’auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des « proches de Julien Coupat ».

Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d’autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur], d’autres encore la crédibilité qu’ils n’ont jamais eue et qu’ils n’auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.

Vous êtes issu d’un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…

« Il y a de la plèbe dans toutes les classes » (Hegel).

Pourquoi Tarnac?

Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l’expliquer, je le crains.

Vous définissez-vous comme un intellectuel? Un philosophe ?

La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà la parole d’Héraclite comme échappée d’un monde révolu. A l’heure de l’intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier « l’intellectuel », sinon l’étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l’aptitude à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir?

Etes-vous l’auteur du livre L’insurrection qui vient ?

C’est l’aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé intégralement au dossier d’instruction, des interrogatoires où l’on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L’insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise L’insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d’Etat bolchevique d’octobre 1917, puisqu’il est mentionné dans L’insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les services antiterroristes.

De mémoire française, il ne s’était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient.

Ce qui fonde l’accusation de terrorisme, nous concernant, c’est le soupçon de la coïncidence d’une pensée et d’une vie; ce qui fait l’association de malfaiteurs, c’est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l’héroïsme individuel, mais serait l’objet d’une attention commune. Négativement, cela signifie que l’on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions; l’injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas l’auteur de L’insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur.

J’en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai mieux compris la hargne hystérique que l’on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s’avère, sous les dehors d’une « crise économique », d’un « effondrement de la confiance », d’un « rejet massif des classes dirigeantes », c’est bien la fin d’une civilisation, l’implosion d’un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l’ordre politique, la religion ou l’organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n’offrira de remède.

Ce n’est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d’interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l’on fera s’évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au contraire.

Vous lisez « Surveiller et punir » de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente?

La prison est bien le sale petit secret de la société française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n’est pas un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l’ensemble des disciplines qui trament, au-dehors, l’existence dite « normale ». Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l’école, l’innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.

Envisagée sous cet angle imprenable, ce n’est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l’effet d’une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d’une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part et d’autre des barbelés et à cause d’eux.

Si l’on traque avec tant d’avidité les témoignages « de l’intérieur » qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c’est pour mieux occulter le secret qu’elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.

Toute l’indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière contre-propagande de l’administration pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du « sens de la peine », bref : tout ce débat sur l’horreur de l’incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu’elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment « civilisé ». Le petit système d’espionnage, d’humiliation et de ravage que l’Etat français dispose plus fanatiquement qu’aucun autre en Europe autour du détenu n’est même pas scandaleux. L’Etat le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n’est de toute évidence qu’un début : la vengeance est l’hygiène de la plèbe.

Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N’importe quel patron – et pas seulement celui de Total –, n’importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n’importe quel flic sait ce qu’il faut d’illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l’on fait bien de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement suicidaire.

Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre le légal et l’illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les criminels que l’on juge opportun de poursuivre et ceux qu’on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n’est pas à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c’est la justice elle-même, il n’est donc pas question pour mes camarades et moi de « clamer notre innocence », ainsi que la presse s’est rituellement laissée aller à l’écrire, mais de mettre en déroute l’hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l’esprit est porté à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.

Comment analysez-vous ce qui vous arrive?

Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C’est d’ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d’une procédure judiciaire « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave accusation. Mais il n’y a pas d’« affaire de Tarnac » pas plus que d' »affaire Coupat », ou d' »affaire Hazan » [éditeur de L’insurrection qui vient]. Ce qu’il y a, c’est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu’il se sent réellement menacé. Le Prince n’a plus d’autre soutien que la peur qu’il inspire quand sa vue n’excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.

Ce qu’il y a, c’est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique: soit nous passons d’un paradigme de gouvernement à un paradigme de l’habiter au prix d’une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s’instaurer, à l’échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d’une gestion « décomplexée », une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s’est jamais vu qu’une classe dominante se suicide de bon cœur.

La révolte a des conditions, elle n’a pas de cause. Combien faut-il de ministères de l’Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de sans-papiers ou d’opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu’un tel régime, même installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n’a aucun titre à exister et mérite seulement d’être mis à bas ? C’est une affaire de sensibilité.

La servitude est l’intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c’est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu’elle se demande « pour qui vais-je voter ? », mais « mon existence est-elle compatible avec cela ? »), c’est pour le pouvoir une question d’anesthésie à quoi il répond par l’administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l’anesthésie n’opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.

Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu’une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d’autres, comme tant de « jeunes », comme tant de « bandes », de nous désolidariser d’un monde qui s’effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage.

Propos recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot
Article paru dans l’édition du 26.05.09
03
Juin
09

Le Comité pour l’Abrogation des Lois Antiterroristes – CALAS –

Pour signer la pétition: http://calas-fr.net/

Depuis 1986, date où la législation antiterroriste a été instaurée en France, un empilement de lois successives a construit un système pénal d’exception qui renoue avec les lois scélérates du XIXe siècle et rappelle les périodes les plus sombres de notre histoire. L’accusation d’ «association de malfaiteurs en vue de commettre une infraction terroriste», inscrite au Code pénal en 1996, est la clef de voûte du nouveau régime. Or, ses contours sont particulièrement flous : il suffit de deux personnes pour constituer un «groupe terroriste» et il suffit d’un acte préparatoire pour que l’infraction soit caractérisée. Cet acte préparatoire n’est pas défini dans la loi, il peut s’agir du simple fait d’entreposer des tracts chez soi. Surtout, n’importe quel type de relation – même ténue ou lointaine, voire amoureuse ou amicale – avec l’un des membres constituant le «groupe» suffit pour être impliqué à son tour. C’est pourquoi, sur dix personnes incarcérées pour des infractions «en rapport avec le terrorisme», neuf le sont sous cette qualification.

De l’aveu même de ses promoteurs, ce droit spécial répond à un objectif de prévention. À la différence du droit commun qui incrimine des actes, la pratique antiterroriste se satisfait d’intentions, voire de simples relations. Suivant le juge Bruguière, cité par Human Rights Watch, «la particularité de la loi est qu’elle nous permet de poursuivre des personnes impliquées dans une activité terroriste sans avoir à établir un lien entre cette activité et un projet terroriste précis». C’est dans cette perspective qu’on a vu la possession de certains livres devenir un élément à charge, car ils constitueraient des indices sur des opinions; et de l’opinion à l’intention, il n’y a qu’un pas. A ce flou de la loi pénale, s’associe une procédure d’une extrême brutalité. Il suffit que le parquet choisisse de manière discrétionnaire d’ouvrir une enquête sur une qualification terroriste pour que la police reçoive des pouvoirs d’investigation exorbitants : perquisitions de nuit, «sonorisation» des domiciles, écoutes téléphoniques et interception de courriers sur tous supports… De son côté, le délai de garde à vue – période qui précède la présentation à un juge – passe de quarante-huit heures en droit commun à quatre-vingt-seize heures, voire cent-quarante-quatre, dans la
procédure antiterroriste. La personne gardée à vue doit attendre la 72e heure pour voir un avocat – l’entretien est limité à trente minutes et l’avocat n’a pas eu accès au dossier. A la suite de cette garde à vue, en attendant un éventuel procès, le présumé innocent pourra passer jusqu’à quatre ans en détention provisoire.

Par ailleurs, la loi centralise à Paris le traitement des affaires «terroristes», confiées à une section du parquet et à une équipe de juges d’instruction spécialisés qui travaillent en relation étroite avec les services de renseignement. Des cours d’assises spéciales ont également été instaurées, où les jurés populaires sont remplacés par des magistrats professionnels. Un véritable système parallèle est ainsi mis en place avec juges d’instruction, procureurs, juges des libertés et de la détention, cours d’assises et bientôt présidents de cours d’assises, juges d’application des peines, tous estampillés antiterroristes.

L’application de plus en plus large des procédures antiterroristes à des affaires d’État montre que l’antiterrorisme est désormais une technique de gouvernement, un moyen de contrôle des populations. En outre – et c’est peut-être le point le plus grave – cette justice exorbitante contamine le droit commun : la législation antiterroriste a servi de modèle dans d’autres domaines pour généraliser la notion de «bande organisée», étendre les pouvoirs des services d’investigation et centraliser le traitement de certaines instructions.


La Convention européenne des droits de l’homme et le Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques, tous deux ratifiés par la France, garantissent qu’une sanction pénale soit fondée sur une incrimination intelligible la rendant prévisible. En outre, ces textes donnent à chacun le droit d’organiser équitablement sa défense – ce qui passe par la prompte intervention d’un avocat ayant accès au dossier. La procédure, «sœur jumelle de la liberté», doit être contrôlée par un tiers impartial, ce qui est impossible avec une filière spécialisée fonctionnant en vase clos, dans une logique de combat idéologique incompatible avec la sérénité de la justice.

Il est illusoire de demander que ce régime procédural soit appliqué de façon moins large et moins brutale : il est précisément conçu pour être appliqué comme il l’est. C’est pourquoi nous demandons que les lois antiterroristes soient purement et simplement abrogées et que la France respecte en la matière la lettre et l’esprit de la Convention européenne des droits de l’homme et du Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques. Nous invitons tous ceux qui se préoccupent de libertés à se joindre à notre campagne en ce sens.


Le Comité pour l’Abrogation des Lois Antiterroristes – CALAS – : Giorgio Agamben, Esther Benbassa, Luc Boltanski, Saïd Bouamama, Antoine Comte, Eric Hazan, Gilles Manceron, Karine Parrot, Carlo Santulli, Agnès Tricoire.

Avec les signatures de : Alain Badiou, philosophe; Etienne Balibar, philosophe; Jean-Christophe Bailly, écrivain; Daniel Bensaïd,
philosophe; Alima Boumedienne, sénatrice; Rony Brauman, ancien président de Médecins Sans Frontières et enseignant; Raymond Depardon, photographe et cinéaste; Pascal Casanova, critique littéraire ; Jean-Marie Gleize, poète; Nicolas Klotz, réalisateur; François Maspero, écrivain; Emmanuelle Perreux, présidente du syndicat de la magistrature; Jacques Rancière, philosophe; Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme; Slavoj Zizek, philosophe.

Pour signer la pétition: http://calas-fr.net/

29
Mai
09

Gardes à vue dans l’affaire Tarnac : la justice dans un cul-de-sac

Publié ici dans Libération.

Antiterrorisme. Les juges multiplient les arrestations, sans mises en examen.

Par GAËL COGNÉ ROUEN, envoyé spécial

L’affaire de Tarnac vire à l’épisode de Tom et Jerry. D’un côté, la sous-direction antiterroriste (Sdat), un chat qui piétine dans une enquête à rebours où les suspects refusent de s’exprimer tant que Julien Coupat n’est pas libéré. De l’autre, «la bande à Tarnac» (ils se surnomment ainsi), une souris qui ne veut plus se laisser impressionner par les gardes à vue qui se multiplient depuis un mois. Le dernier épisode en date de ce mauvais dessin animé a eu lieu à Rouen. Christian, François et Nouria (1), âgés de 25 à 28 ans, y ont été interpellés et ont passé quatre-vingt-quatre heures en garde à vue avant d’être relâchés sans la moindre mise en examen.

Bélier. Lundi 18 mai, on frappe à la porte. Devant l’entrée, une demi-douzaine de policiers de la Sdat venus de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). A l’intérieur, cinq jeunes de «la bande à Tarnac». Le bélier est prêt, mais la porte est ouverte. Les flics n’ont qu’à pousser. Ils courent dans la maison, s’arrêtent aux étages, ouvrent les portes. «Police ! Police !» Lampe torche braquée sur les visages endormis et main sur le holster.

Il est alors «six heures zéro zéro, l’heure à partir de laquelle ils peuvent perquisitionner», se souvient Mathieu Burnel, mis en examen en novembre et qui vit avec l’une des personnes placées en garde à vue. Deux scène identiques se déroulent, au même moment à Rouen : dans une colocation et chez une famille.

«Encore vous ! Vous savez, on vous aime bien», feignent de s’étonner les policiers. Selon les habitants, ils ont le souci de se montrer sous un bon jour. «Vous avez vu, on n’a pas défoncé la porte»,«parfois on éventre les matelas»,«si ça ne tenait qu’à nous, votre affaire, ça ne serait pas de l’antiterrorisme mais du droit commun». «Ils auraient voulu qu’on les accueille avec des petits gâteaux et du café», soupire Nouria. Après une heure de fouille succinte (quelques bouquins sont embarqués), les trois sont emmenés «à Brisout», le commissariat de Rouen. De là, il partent «à 170 km / h», le deux tons hurlant sur l’autoroute. Direction Levallois-Perret.

A leur arrivée, François et Christian déclinent leur état civil. Nouria, elle, refuse de répondre tant qu’on ne lui a pas signifié pourquoi elle est retenue. Le juge Thierry Fragnoli fera le déplacement le lendemain pour lui expliquer qu’elle est soupçonnée d’association de malfaiteur à visée terroriste. Il les rencontre tous les trois. A Christian, il aurait dit : «Il y en a 4 ou 5 qui ont fait des conneries. Ça serait dommage que d’autres prennent. Il faut qu’ils assument leurs actes.» Et d’ajouter : «Il y a deux vérités. Une vérité vraie et une vérité judiciaire. Moi, je suis payé pour découvrir la vérité judiciaire. A la fin, je l’aurai découverte, même si vous ne parlez pas.» Entre deux interrogatoires, un policier aurait glissé : «Les juges, ils sont énervés». Nouria refuse toujours de répondre. «Tu vas faire une garde à vue de cent vingt ou cent quarante-quatre heures, ça sera une première en France», la menace-t-on.

Listings. Les Rouennais sont interrogés sur leurs idées politiques puis sur la foire internationale de Thessalonique, en Grèce, où ils se seraient trouvés et auraient pu croiser Julien Coupat. Ils le soupçonnent d’y avoir croisé une autonome allemande, spécialiste supposée de sabotages. Christian et Nouria restent muets bien que des noms apparaissent sur des listings de ferries qui font la liaison Italie-Grèce.

«Ils s’en foutaient des fers à béton ou d’avoir de nouveaux éléments, se rappelle Christian. Ils ont leur petit schéma dans la tête et cherchent à le vérifier.» Quand les questions ne portent pas sur la Grèce, les policiers reviennent à leur «obsession maladive» : Julien Coupat. «Tu vois, Juju, je l’ai eu, le ptit Juju. Ce que j’aime pas chez ce type, c’est qu’il a tous les traits d’un dictateur», s’emporte un policier en «off» face à Nouria. Présentés comme des proches de Julien Coupat, les trois restent évasifs sur les liens qu’ils ont pu avoir avec lui.

Les policiers tentent de les séparer entre Nanterre et Levallois. Au terme des soixante-douze heures légales, Me Dominique Vallès rencontre les gardés à vue et dénonce ces méthodes :«Il suffisait de les convoquer.» Pour les Rouennais, si des «personnes périphériques se font interpeller, c’est parce qu’ils se disent : « On va pouvoir les faire cracher »», alors que les auditions des suspects ne donneraient rien.

Les trois seront libérés douze heures plus tard, non sans avoir été avertis : «Vous n’avez pas intérêt à dire de la merde dans les médias.» Nouria se retrouve «avec [son] carton, sur le trottoir» : «Ça fait bizarre. Les flics ont allumé leur deux tons, m’ont klaxonnée et ont fait des signes en partant à 100 à l’heure.»

(1) Les prénoms ont été changés.

13
Mai
09

Une membre du comité de soutien aux « 9 de Tarnac »: «Un flic me braque directement un flingue sur la tête»

Publié ici, sur Médiapart.

Tessa Polak a 36 ans. Et «la rage». Tessa Polak est membre du comité de soutien parisien aux «Neuf de Tarnac». Pour Mediapart, elle a accepté de parler. Parce que, dit-elle, «c’est une manière de répondre politiquement à ce qui nous arrive». Ce qui lui arrive à elle, c’est une arrestation en pleine rue, d’une violence rare, le 28 avril dernier, dans le XXe arrondissement de Paris. «Arrivée à hauteur de chez moi, je vois une dizaine de mecs surarmés qui se jettent sur ma voiture, et l’un d’eux me braque directement un flingue sur la tête. Il me l’a pointé sur la tempe. Il me l’a pratiquement entré dans le cerveau…»

Son avocate, Irène Terrel, ramasse la scène en une phrase : «C’est Mesrine, moins les balles.» Et Tessa Polak n’est pas non plus Mesrine. Bien sûr, la jeune femme est une militante, bien sûr elle est une photographe engagée, une silhouette fine qu’on retrouve dans bien des manifestations. Elle est aussi une amie de ceux de la ferme du Goutailloux de Tarnac. «J’y suis allée deux fois», dit-elle. Mais c’est tout. Rien qui justifie une telle débauche d’armes et de cris, là où une simple convocation aurait pu suffire. Elle ressortira d’ailleurs libre des 72 heures de garde à vue.

Alors, devant un petit square parisien, la semaine dernière, elle consent à parler. Parce que «la rage», parce qu’il faut tenter d’«être à la hauteur» des événements. D’abord, l’arrestation. «La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est un car-jacking. Ensuite, à un film. Et après, j’ai demandé “qu’est-ce qui se passe ?” J’entendais hurler, hurler… “Tu sais très bien pourquoi ! terroriste! terroriste!”» A ses côtés dans la voiture, Benjamin Rosoux, l’un des mis en examen dans cette affaire (qui sur son blog, à Mediapart, avait immédiatement témoigné de la violence de l’interpellation., cf. onglet Prolonger). Et dans le coffre, des centaines d’exemplaires de L’Insurrection qui vient, ouvrage attribué à Julien Coupat and Co., que la militante était allée chercher la veille chez l’éditeur en vue d’une opération de mobilisation des comités de soutien dans toute la France. Rappelons que le livre en question est en vente libre depuis mars 2007, téléchargeable gratuitement sur Internet, qu’il a été versé intégralement au dossier d’instruction et qu’enfin, son éditeur, Eric Hazan, a passé à son sujet plus de trois heures dans les locaux de la Sdat, le 9 avril dernier.

«Le dispositif anti-terroriste fonctionne très bien tout seul…»

Ensuite, les interrogatoires. La petite cellule blanche à caméra et lumière criarde de la Sous-direction de l’anti-terrorisme à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Le tutoiement des enquêteurs («ça nous amuse», auraient-ils dit). Les questions en rafale qui «portaient essentiellement sur mes relations avec ceux de Tarnac». Et parmi ses relations, trois des futurs mis en examen, à qui Tessa Polak a prêté sa voiture le soir des sabotages. Les trois ont été contrôlés à plusieurs centaines de kilomètres de la première dégradation, mais à quelques kilomètres d’une autre ligne SNCF (qui ne sera pas sabotée). La jeune femme poursuit: « J’ai prêté ma voiture comme je la prête en permanence, comme mon appartement est ouvert, comme mon frigo est ouvert, comme je partage tout avec ceux que je côtoie. Ce n’était pas un problème pour moi…» Elle évoque la vie «en commun», ces choses que les policiers «ne peuvent pas comprendre…». Son témoignage est à prendre aussi pour cela: comme si les mois passants et le désarroi passé, il y avait chez certains proches des mis en examen une volonté de faire face. Sur le front juridique mais surtout politique.

Puis, entre deux moments de pause, entre deux respirations, entre chien et loup, vient le temps de l’analyse : «C’est quand j’éprouve [cette violence policière] dans mon corps que je comprends qu’il y a quelque chose qui bascule. Que je suis dans une machine que je ne maîtrise pas, que je suis pris dans un rouage (…) Au fur et à mesure des trois jours de garde à vue, je me suis rendu compte combien le dispositif [anti-terroriste] peut fonctionner très bien tout seul. Un dispositif dans lequel je me retrouvais partie prenante mais qui n’était pas ni mon film, ni les solidarités qu’ils essayent de briser…» Puis, elle allume une cigarette comme on s’accroche à une épaule. «Je suis fatiguée», dit-elle. Mais déterminée, aussi. Assurément.

De nouvelles commissions rogatoires internationales

Quant au reste de l’affaire, voici les derniers éléments. Il y a quelques jours, l’ultime demande de remise en liberté de Julien Coupat vient de lui être refusée. Et une ultime fois, son avocate, Irène Terrel, doit faire appel (demain mardi) de cette décision. Depuis, elle ne décolère pas, d’autant, comme elle le révèle à Mediapart, que son client n’a pas été entendu par le juge depuis… le 13 février. Soit trois mois, en plus des trois premiers de sa détention (de novembre 2008 à février 2009). Trois mois supplémentaires à la prison de la Santé, trois mois à se voir refuser d’être à nouveau interrogé, trois mois à se voir refuser la communication de son dossier, trois mois de plus à attendre : «Trop c’est trop, lâche-t-elle. Julien n’a pas accès à son dossier, alors qu’il s’étale dans la presse… Il a quand même le droit de savoir ce qu’on lui reproche !»

Pour l’avocate, l’affaire serait (presque) entendue : «C’est une instruction à charge, et c’est ne faire outrage à personne que de l’affirmer.» C’est aussi une instruction à clé. Comme, par exemple, celle qui consiste à finalement convoquer, vendredi, Julien Coupat dans le bureau du juge d’instruction. C’est-à-dire après l’appel pour sa remise en liberté. Comme si, tout était joué d’avance et que le juge Fragnoli pariait sur un suivi sans faille de la cour d’appel de la chambre d’instruction (qui doit décider ou non de la libération de Coupat)… Pour mémoire, un premier juge des libertés et de la détention avait, dès décembre, considéré que la libération de Julien Coupat ne gênerait pas le bon déroulement de l’enquête… Et l’avait libéré avant que le parquet ne fasse immédiatement appel.

Il y a également quelques jours, le juge a rendu sa décision sur la demande de requalifier les faits que lui formulaient tous les avocats des mis en examen: non, le juge Thierry Fragnoli ne se déclare pas incompétent. Et oui, à ses yeux, l’affaire relève bien du terrorisme là où, depuis des mois, le débat fait rage. Tout sabotage est-il terreur ? Toute dégradation non violente est-elle intimidation ? Outre que la justice aura à prouver éventuellement l’implication de tel ou tel, c’est bien ici l’une des questions centrales de l’affaire. De celles qui la rendent emblématique de l’époque. Jusqu’où l’anti-terrorisme peut-il traquer les soupçons de terrorisme ?

Prouver. Trouver des éléments. Recouper. C’est précisément la mission des enquêteurs de la Sdat soumis, d’après ce que l’on croit comprendre, à une «forte pression». Semaine après semaine, leur travail prend d’ailleurs des allures de grande enquête policière internationale. Une source proche de l’enquête raconte : «Nous cherchons en Allemagne, en Grèce, en Italie, toutes les relations que le groupe pouvait entretenir, mais surtout ses éventuels “projets”.» Tout ce qui peut apparaître comme «documents préparatoires» est exploité en ce sens. C’est ainsi que Le Point révélait, la semaine dernière, le retour d’une commission rogatoire internationale au Canada. La police montée canadienne aurait envoyé à ses homologues français quelques effets saisis dans le sac à dos de Julien Coupat à la frontière américaine, frontière qu’il avait franchie illégalement en janvier 2008 (ne voulant pas se soumettre aux passeports biométriques exigés par les autorités américaines, Yildune Lévy et son compagnon Coupat avaient en effet choisi de couper à travers bois) : «Dans un carnet de notes figure une liste manuscrite de fournitures susceptibles de constituer la panoplie du parfait saboteur, écrit l’hebdomadaire : y apparaissent notamment les “tubes et ficelles” généralement utilisés pour poser des crochets métalliques sur les caténaires sans risquer l’électrocution. Plus explicite encore, la mention “gants spéciaux, 25.000 v” laisse nettement supposer que Julien Coupat se préparait à participer à une action contre des lignes électriques. (…) Plusieurs documents retrouvés dans le même sac accréditent les contacts avec de tels groupes ; dans des échanges de messages entre eux, certains correspondants souhaitaient – en anglais, en allemand et en italien – à leurs camarades français « bonne chance pour (leur) projet« .»

Côté police, on justifie l’apparition tardive de ces nouveaux éléments dans le dossier par des raisons… administratives. A dire vrai, les policiers connaissaient le contenu du sac à dos en question bien avant les arrestations de Tarnac. Puisque le début de la surveillance de Coupat et de ses amis datait, précisément, de cet épisode canadien. Des mois avant les sabotages qui leur sont imputés. Seulement voilà, «les informations opérationnelles, qu’on obtient par téléphone par exemple, de flic à flic, ne peuvent pas être mises en procédure judiciaire comme ça… Tout doit être vérifié et acté par les différentes autorités», souffle un policier. Autrement dit : tout ça n’était pas si neuf. Et, surtout, si l’on en croit quelques indiscrétions, pas si clair. Ainsi, les indices canadiens expédiés à la Sdat ne seraient que des clichés de qualité moyenne. Et pour cause : le sac à dos et son contenu avaient été restitués à Julien Coupat quelques semaines après son passage à la frontière. Quant à la liste elle-même, elle comporterait des éléments très hétéroclites : achat de livres, de caban, d’outils divers. Et daterait d’un certain temps : elle était griffonnée au dos d’un papier à en-tête de l’épicerie de Tarnac, alors en travaux. Dans le genre discret, on a vu mieux. Dans le genre terroriste, cette liste-de-course-estampillée serait une incroyable première…

Enfin, selon nos informations, les compléments d’expertises des fameux crochets, retrouvés sur les lignes de chemin de fer en France, n’auraient rien donné.


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    Tessa Polak a 36 ans. Et «la rage». Tessa Polak est membre du comité de soutien parisien aux «Neuf de Tarnac». Pour Mediapart, elle a accepté de parler. Parce que, dit-elle, «c’est une manière de répondre politiquement à ce qui nous arrive». Ce qui lui arrive à elle, c’est une arrestation en pleine rue, d’une violence rare, le 28 avril dernier, dans le XXe arrondissement de Paris. «Arrivée à hauteur de chez moi, je vois une dizaine de mecs surarmés qui se jettent sur ma voiture, et l’un d’eux me braque directement un flingue sur la tête. Il me l’a pointé sur la tempe. Il me l’a pratiquement entré dans le cerveau…»

    Son avocate, Irène Terrel, ramasse la scène en une phrase : «C’est Mesrine, moins les balles.» Et Tessa Polak n’est pas non plus Mesrine. Bien sûr, la jeune femme est une militante, bien sûr elle est une photographe engagée, une silhouette fine qu’on retrouve dans bien des manifestations. Elle est aussi une amie de ceux de la ferme du Goutailloux de Tarnac. «J’y suis allée deux fois», dit-elle. Mais c’est tout. Rien qui justifie une telle débauche d’armes et de cris, là où une simple convocation aurait pu suffire. Elle ressortira d’ailleurs libre des 72 heures de garde à vue.

    Alors, devant un petit square parisien, la semaine dernière, elle consent à parler. Parce que «la rage», parce qu’il faut tenter d’«être à la hauteur» des événements. D’abord, l’arrestation. «La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est un car-jacking. Ensuite, à un film. Et après, j’ai demandé “qu’est-ce qui se passe ?” J’entendais hurler, hurler… “Tu sais très bien pourquoi ! terroriste! terroriste!”» A ses côtés dans la voiture, Benjamin Rosoux, l’un des mis en examen dans cette affaire (qui sur son blog, à Mediapart, avait immédiatement témoigné de la violence de l’interpellation., cf. onglet Prolonger). Et dans le coffre, des centaines d’exemplaires de L’Insurrection qui vient, ouvrage attribué à Julien Coupat and Co., que la militante était allée chercher la veille chez l’éditeur en vue d’une opération de mobilisation des comités de soutien dans toute la France. Rappelons que le livre en question est en vente libre depuis mars 2007, téléchargeable gratuitement sur Internet, qu’il a été versé intégralement au dossier d’instruction et qu’enfin, son éditeur, Eric Hazan, a passé à son sujet plus de trois heures dans les locaux de la Sdat, le 9 avril dernier.

  • «Le dispositif anti-terroriste fonctionne très bien tout seul…»

    Ensuite, les interrogatoires. La petite cellule blanche à caméra et lumière criarde de la Sous-direction de l’anti-terrorisme à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Le tutoiement des enquêteurs («ça nous amuse», auraient-ils dit). Les questions en rafale qui «portaient essentiellement sur mes relations avec ceux de Tarnac». Et parmi ses relations, trois des futurs mis en examen, à qui Tessa Polak a prêté sa voiture le soir des sabotages. Les trois ont été contrôlés à plusieurs centaines de kilomètres de la première dégradation, mais à quelques kilomètres d’une autre ligne SNCF (qui ne sera pas sabotée). La jeune femme poursuit: « J’ai prêté ma voiture comme je la prête en permanence, comme mon appartement est ouvert, comme mon frigo est ouvert, comme je partage tout avec ceux que je côtoie. Ce n’était pas un problème pour moi…» Elle évoque la vie «en commun», ces choses que les policiers «ne peuvent pas comprendre…». Son témoignage est à prendre aussi pour cela: comme si les mois passants et le désarroi passé, il y avait chez certains proches des mis en examen une volonté de faire face. Sur le front juridique mais surtout politique.

    Puis, entre deux moments de pause, entre deux respirations, entre chien et loup, vient le temps de l’analyse : «C’est quand j’éprouve [cette violence policière] dans mon corps que je comprends qu’il y a quelque chose qui bascule. Que je suis dans une machine que je ne maîtrise pas, que je suis pris dans un rouage (…) Au fur et à mesure des trois jours de garde à vue, je me suis rendu compte combien le dispositif [anti-terroriste] peut fonctionner très bien tout seul. Un dispositif dans lequel je me retrouvais partie prenante mais qui n’était pas ni mon film, ni les solidarités qu’ils essayent de briser…» Puis, elle allume une cigarette comme on s’accroche à une épaule. «Je suis fatiguée», dit-elle. Mais déterminée, aussi. Assurément.

  • Quant au reste de l’affaire, voici les derniers éléments. Il y a quelques jours, l’ultime demande de remise en liberté de Julien Coupat vient de lui être refusée. Et une ultime fois, son avocate, Irène Terrel, doit faire appel (demain mardi) de cette décision. Depuis, elle ne décolère pas, d’autant, comme elle le révèle à Mediapart, que son client n’a pas été entendu par le juge depuis… le 13 février. Soit trois mois, en plus des trois premiers de sa détention (de novembre 2008 à février 2009). Trois mois supplémentaires à la prison de la Santé, trois mois à se voir refuser d’être à nouveau interrogé, trois mois à se voir refuser la communication de son dossier, trois mois de plus à attendre : «Trop c’est trop, lâche-t-elle. Julien n’a pas accès à son dossier, alors qu’il s’étale dans la presse… Il a quand même le droit de savoir ce qu’on lui reproche !»

    Pour l’avocate, l’affaire serait (presque) entendue : «C’est une instruction à charge, et c’est ne faire outrage à personne que de l’affirmer.» C’est aussi une instruction à clé. Comme, par exemple, celle qui consiste à finalement convoquer, vendredi, Julien Coupat dans le bureau du juge d’instruction. C’est-à-dire après l’appel pour sa remise en liberté. Comme si, tout était joué d’avance et que le juge Fragnoli pariait sur un suivi sans faille de la cour d’appel de la chambre d’instruction (qui doit décider ou non de la libération de Coupat)… Pour mémoire, un premier juge des libertés et de la détention avait, dès décembre, considéré que la libération de Julien Coupat ne gênerait pas le bon déroulement de l’enquête… Et l’avait libéré avant que le parquet ne fasse immédiatement appel.

    Il y a également quelques jours, le juge a rendu sa décision sur la demande de requalifier les faits que lui formulaient tous les avocats des mis en examen: non, le juge Thierry Fragnoli ne se déclare pas incompétent. Et oui, à ses yeux, l’affaire relève bien du terrorisme là où, depuis des mois, le débat fait rage. Tout sabotage est-il terreur ? Toute dégradation non violente est-elle intimidation ? Outre que la justice aura à prouver éventuellement l’implication de tel ou tel, c’est bien ici l’une des questions centrales de l’affaire. De celles qui la rendent emblématique de l’époque. Jusqu’où l’anti-terrorisme peut-il traquer les soupçons de terrorisme ?

    Prouver. Trouver des éléments. Recouper. C’est précisément la mission des enquêteurs de la Sdat soumis, d’après ce que l’on croit comprendre, à une «forte pression». Semaine après semaine, leur travail prend d’ailleurs des allures de grande enquête policière internationale. Une source proche de l’enquête raconte : «Nous cherchons en Allemagne, en Grèce, en Italie, toutes les relations que le groupe pouvait entretenir, mais surtout ses éventuels “projets”.» Tout ce qui peut apparaître comme «documents préparatoires» est exploité en ce sens. C’est ainsi que Le Point révélait, la semaine dernière, le retour d’une commission rogatoire internationale au Canada. La police montée canadienne aurait envoyé à ses homologues français quelques effets saisis dans le sac à dos de Julien Coupat à la frontière américaine, frontière qu’il avait franchie illégalement en janvier 2008 (ne voulant pas se soumettre aux passeports biométriques exigés par les autorités américaines, Yildune Lévy et son compagnon Coupat avaient en effet choisi de couper à travers bois) : «Dans un carnet de notes figure une liste manuscrite de fournitures susceptibles de constituer la panoplie du parfait saboteur, écrit l’hebdomadaire : y apparaissent notamment les “tubes et ficelles” généralement utilisés pour poser des crochets métalliques sur les caténaires sans risquer l’électrocution. Plus explicite encore, la mention “gants spéciaux, 25.000 v” laisse nettement supposer que Julien Coupat se préparait à participer à une action contre des lignes électriques. (…) Plusieurs documents retrouvés dans le même sac accréditent les contacts avec de tels groupes ; dans des échanges de messages entre eux, certains correspondants souhaitaient – en anglais, en allemand et en italien – à leurs camarades français « bonne chance pour (leur) projet« .»

    Côté police, on justifie l’apparition tardive de ces nouveaux éléments dans le dossier par des raisons… administratives. A dire vrai, les policiers connaissaient le contenu du sac à dos en question bien avant les arrestations de Tarnac. Puisque le début de la surveillance de Coupat et de ses amis datait, précisément, de cet épisode canadien. Des mois avant les sabotages qui leur sont imputés. Seulement voilà, «les informations opérationnelles, qu’on obtient par téléphone par exemple, de flic à flic, ne peuvent pas être mises en procédure judiciaire comme ça… Tout doit être vérifié et acté par les différentes autorités», souffle un policier. Autrement dit : tout ça n’était pas si neuf. Et, surtout, si l’on en croit quelques indiscrétions, pas si clair. Ainsi, les indices canadiens expédiés à la Sdat ne seraient que des clichés de qualité moyenne. Et pour cause : le sac à dos et son contenu avaient été restitués à Julien Coupat quelques semaines après son passage à la frontière. Quant à la liste elle-même, elle comporterait des éléments très hétéroclites : achat de livres, de caban, d’outils divers. Et daterait d’un certain temps : elle était griffonnée au dos d’un papier à en-tête de l’épicerie de Tarnac, alors en travaux. Dans le genre discret, on a vu mieux. Dans le genre terroriste, cette liste-de-course-estampillée serait une incroyable première…

    Enfin, selon nos informations, les compléments d’expertises des fameux crochets, retrouvés sur les lignes de chemin de fer en France, n’auraient rien donné.

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