Posts Tagged ‘anti-terrorisme

29
Mai
09

Gardes à vue dans l’affaire Tarnac : la justice dans un cul-de-sac

Publié ici dans Libération.

Antiterrorisme. Les juges multiplient les arrestations, sans mises en examen.

Par GAËL COGNÉ ROUEN, envoyé spécial

L’affaire de Tarnac vire à l’épisode de Tom et Jerry. D’un côté, la sous-direction antiterroriste (Sdat), un chat qui piétine dans une enquête à rebours où les suspects refusent de s’exprimer tant que Julien Coupat n’est pas libéré. De l’autre, «la bande à Tarnac» (ils se surnomment ainsi), une souris qui ne veut plus se laisser impressionner par les gardes à vue qui se multiplient depuis un mois. Le dernier épisode en date de ce mauvais dessin animé a eu lieu à Rouen. Christian, François et Nouria (1), âgés de 25 à 28 ans, y ont été interpellés et ont passé quatre-vingt-quatre heures en garde à vue avant d’être relâchés sans la moindre mise en examen.

Bélier. Lundi 18 mai, on frappe à la porte. Devant l’entrée, une demi-douzaine de policiers de la Sdat venus de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). A l’intérieur, cinq jeunes de «la bande à Tarnac». Le bélier est prêt, mais la porte est ouverte. Les flics n’ont qu’à pousser. Ils courent dans la maison, s’arrêtent aux étages, ouvrent les portes. «Police ! Police !» Lampe torche braquée sur les visages endormis et main sur le holster.

Il est alors «six heures zéro zéro, l’heure à partir de laquelle ils peuvent perquisitionner», se souvient Mathieu Burnel, mis en examen en novembre et qui vit avec l’une des personnes placées en garde à vue. Deux scène identiques se déroulent, au même moment à Rouen : dans une colocation et chez une famille.

«Encore vous ! Vous savez, on vous aime bien», feignent de s’étonner les policiers. Selon les habitants, ils ont le souci de se montrer sous un bon jour. «Vous avez vu, on n’a pas défoncé la porte»,«parfois on éventre les matelas»,«si ça ne tenait qu’à nous, votre affaire, ça ne serait pas de l’antiterrorisme mais du droit commun». «Ils auraient voulu qu’on les accueille avec des petits gâteaux et du café», soupire Nouria. Après une heure de fouille succinte (quelques bouquins sont embarqués), les trois sont emmenés «à Brisout», le commissariat de Rouen. De là, il partent «à 170 km / h», le deux tons hurlant sur l’autoroute. Direction Levallois-Perret.

A leur arrivée, François et Christian déclinent leur état civil. Nouria, elle, refuse de répondre tant qu’on ne lui a pas signifié pourquoi elle est retenue. Le juge Thierry Fragnoli fera le déplacement le lendemain pour lui expliquer qu’elle est soupçonnée d’association de malfaiteur à visée terroriste. Il les rencontre tous les trois. A Christian, il aurait dit : «Il y en a 4 ou 5 qui ont fait des conneries. Ça serait dommage que d’autres prennent. Il faut qu’ils assument leurs actes.» Et d’ajouter : «Il y a deux vérités. Une vérité vraie et une vérité judiciaire. Moi, je suis payé pour découvrir la vérité judiciaire. A la fin, je l’aurai découverte, même si vous ne parlez pas.» Entre deux interrogatoires, un policier aurait glissé : «Les juges, ils sont énervés». Nouria refuse toujours de répondre. «Tu vas faire une garde à vue de cent vingt ou cent quarante-quatre heures, ça sera une première en France», la menace-t-on.

Listings. Les Rouennais sont interrogés sur leurs idées politiques puis sur la foire internationale de Thessalonique, en Grèce, où ils se seraient trouvés et auraient pu croiser Julien Coupat. Ils le soupçonnent d’y avoir croisé une autonome allemande, spécialiste supposée de sabotages. Christian et Nouria restent muets bien que des noms apparaissent sur des listings de ferries qui font la liaison Italie-Grèce.

«Ils s’en foutaient des fers à béton ou d’avoir de nouveaux éléments, se rappelle Christian. Ils ont leur petit schéma dans la tête et cherchent à le vérifier.» Quand les questions ne portent pas sur la Grèce, les policiers reviennent à leur «obsession maladive» : Julien Coupat. «Tu vois, Juju, je l’ai eu, le ptit Juju. Ce que j’aime pas chez ce type, c’est qu’il a tous les traits d’un dictateur», s’emporte un policier en «off» face à Nouria. Présentés comme des proches de Julien Coupat, les trois restent évasifs sur les liens qu’ils ont pu avoir avec lui.

Les policiers tentent de les séparer entre Nanterre et Levallois. Au terme des soixante-douze heures légales, Me Dominique Vallès rencontre les gardés à vue et dénonce ces méthodes :«Il suffisait de les convoquer.» Pour les Rouennais, si des «personnes périphériques se font interpeller, c’est parce qu’ils se disent : « On va pouvoir les faire cracher »», alors que les auditions des suspects ne donneraient rien.

Les trois seront libérés douze heures plus tard, non sans avoir été avertis : «Vous n’avez pas intérêt à dire de la merde dans les médias.» Nouria se retrouve «avec [son] carton, sur le trottoir» : «Ça fait bizarre. Les flics ont allumé leur deux tons, m’ont klaxonnée et ont fait des signes en partant à 100 à l’heure.»

(1) Les prénoms ont été changés.

21
Mai
09

Tarnac : maintenant, ça suffit !

http://www.rue89.com/2009/05/21/tarnac-maintenant-ca-suffit

Par N. Mamère D. Voynet et C. Duflot | Verts | 21/05/2009 | 10H07

Décidément, la justice antiterroriste ne plaisante pas avec le ridicule, elle le défie : depuis lundi, cinq nouvelles garde à vue ont eu lieu dans l’affaire Tarnac. Une manière d’épaissir un peu plus le dossier, toujours vide de quoi que ce soit pouvant se rapporter au complot terroriste dénoncé par la ministre de l’Intérieur, qui sonnait tambours et trompettes en novembre dernier.

Sans doute déçue depuis d’une affaire qui tend chaque jour à faire pschiiit, Mme Alliot-Marie s’est faite plus discrète, pariant sur la vieille leçon selon laquelle ses excès de langage s’oublieraient en parlant d’autre chose.

Reste que Julien Coupat est maintenu en détention, depuis sept mois. Reste que huit autres sont avec lui poursuivis pour une prétendue entreprise terroriste que la machine policière, si prompte d’ordinaire à grossir le trait, semble avoir peine à rendre crédible.

Reste que les seuls faits tangibles de ce dossier, le sabotage de voies ferrées, ont été revendiqués par d’autres, ce qui achève s’il le fallait encore de jeter le trouble sur la totalité de cette opération, dont on devine aisément le bénéfice médiatique et politique escompté, et bien moins la pertinence judiciaire.

Chaque jour passé en détention par Julien Coupat est un jour de trop

Depuis sept mois, d’abord parce que nous doutions des accusations portées en place publique par la ministre de l’Intérieur, puis lorsque nous avons pu vérifier combien nous avions raison de douter, nous avons dénoncé le sort réservé aux accusés de Tarnac.

Nous ne partageons sans doute pas les mêmes idées, et sommes résolument hostiles à toute forme de violence politique. Mais, précisément, nous sommes amenés à constater que de violence, il n’y eut point. Et que, si des textes ont été écrits et diffusés (ce qui, à ce stade, reste à débattre), la République ne nous a pas habitué à enfermer des gens pour ce qu’ils écrivent, encore moins sous l’accusation de terrorisme.

Depuis sept mois, chaque jour passé en détention par Julien Coupat est un jour de trop. S’il s’agissait d’entreprise terroriste, comment justifier que les autres accusés aient été libérés ? Et si ceux-là ont été libérés, pourquoi Julien Coupat, qui présente toutes les conditions de représentation et dont la liberté serait de toute façon surveillée, est-il maintenu en détention ?

Une société anesthésiée par le pouvoir personnel

Quel argument de droit peut-il justifier le maintien d’un régime d’exception pour un accusé dont le plus grand crime, s’il était prouvé, serait d’avoir ralenti un train, et ce alors même que les spécialistes s’accordent à dire qu’une telle action, pour stupide qu’elle soit, n’aurait mis en danger aucune vie humaine ? Et que signifie une justice qui, sourde au traumatisme d’Outreau, persiste à incarcérer des justiciables lorsqu’ils pourraient attendre leur procès en liberté ?

Depuis sept mois, nous considérons que la France se déshonore. L’affaire Tarnac n’est pas une anecdote, une petite affaire qui devrait être abandonnée aux seuls mouvements radicaux et contestataires.

Elle est un symptôme terrifiant de ce qu’une société anesthésiée par le pouvoir personnel, la recherche de boucs émissaires et l’accélération médiatique perpétuelle, peut laisser faire au nom de l’antiterrorisme. Il est plus que temps de se réveiller, d’ouvrir les yeux et de refuser la « justice » d’exception.

Noël Mamère, Dominique Voynet et Cécile Duflot

29
Mar
09

135 jours – ya basta – libérez Julien Coupat !

Alors que Julien Coupat est incarcéré depuis plus de 135 jours, nous devons être nombreux à exiger sa libération immédiate. Ya basta. Ca suffit.

Le Monde vient de démontrer que le dossier est vide (voir ici).

Faisons monter la pression pour exiger sa libération, pour exiger que les faits reprochés soient requalifiés en actes de malveillance, et pour que la vérité soit donnée sur ces actes de malveillance…

Occasion de publier deux vidéos que nous n’avions pas encore publiées :

Un reportage avec une lettre ouverte des parents et des interviews :


Une interview du père de Julien Coupat

25
Mar
09

Ce que contient le dossier d’instruction de l’affaire Tarnac (Le Monde)

Alors que Julien Coupat est emprisonné depuis plus de 130 jours…, Le Monde dévoile ce 25 mars 2009 le dossier de l’instruction et démontre qu’il ne contient ni preuves ni aveux.

Reproduit ci-dessous l’article d’Isabelle Mandraud, également accessible ici. La journaliste fait également un rappel des faits ici

——

L‘ensemble atteint déjà la hauteur de sept à huit Bottin. Le dossier de l’affaire Tarnac, que Le Monde a pu consulter, près de mille pièces et procès-verbaux numérotés, peut être scindé en deux. D’un côté, sept mois de filatures, d’écoutes, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte le 16 avril 2008; de l’autre, quatre mois d’instruction, toujours en cours depuis la mise en examen, le 15 novembre 2008, de neuf personnes accusées de terrorisme et pour certaines, de sabotage contre des lignes SNCF en octobre et en novembre 2008.

Bertrand Deveaux, 22 ans, Elsa Hauck, 24 ans, Aria Thomas, 27 ans, Mathieu Burnel, 27 ans, puis Gabrielle Hallez, 30 ans, Manon Glibert, 25 ans, Benjamin Rosoux, 30 ans, et Yildune Lévy, 25 ans, ont tous, depuis, recouvré la liberté sous contrôle judiciaire. Seul, Julien Coupat, 34 ans, considéré comme le chef, reste incarcéré.

Le dossier a beau être dense, il ne contient ni preuves matérielles ni aveux, et un seul témoignage à charge, sous X, recueilli le 14 novembre. Les rares confidences lâchées lors des gardes à vue ont été corrigées depuis. « Ils [les policiers] ont tout fait pour me faire dire que Julien Coupat était un être abject, manipulateur », affirme le 22janvier Aria Thomas à Yves Jannier, l’un des trois juges instructeurs du pôle antiterroriste. « Pour que les choses soient claires, poursuit-elle, je n’ai jamais pensé, ni cru ou eu le sentiment que Benjamin Rosoux ou Julien Coupat soient prêts à commettre des actes de violence. » Suit cet échange, le 13février, entre le juge Thierry Fragnoli et Julien Coupat, dépeint par le témoin sous X comme un «gourou quasi sectaire», enclin à la violence politique.

« UNE ESPÈCE DE CHARLES MANSON DE LA POLITIQUE »

– Le juge: « Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier l’atteinte de celle-ci?
– Julien Coupat: « Ça fait partie (…) du caractère délirant de la déposition du témoin 42 [sous X] tendant à me faire passer pour une espèce de Charles Manson de la politique (…) Je pense que c’est une erreur métaphysique de croire qu’une justification puisse avoir le même poids qu’une vie d’homme. »

Il arrive parfois que le juge tâte le terrain à ses dépens. – « J’imagine que votre ami Coupat et vous-même, de par vos formations et vos goûts, vous vous intéressez à l’histoire (…) des grands mouvements révolutionnaires. Est-ce le cas? », demande-t-il le 8 janvier à Yildune Lévy, la compagne de Julien Coupat.
« Pour ce qui me concerne, je m’intéresse plus à la préhistoire », rétorque l’étudiante en archéologie.

Séparément, le couple Lévy-Coupat livre une même version pour justifier, au terme de multiples détours, leur présence, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, à proximité d’une des lignes SNCF endommagées. Elle: « On a fait l’amour dans la voiture comme plein de jeunes. » Lui: « On s’est enfoncés dans la campagne pour voir si nous étions suivis et nous n’avons eu aucun répit, puisque, où que nous allions, 30 secondes après s’être arrêtés, même dans les endroits les plus reculés, il y avait des voitures qui surgissaient. »

Tous deux s’accordent sur leur voyage de « tourisme », en janvier 2008, et le franchissement clandestin de la frontière des Etats-Unis depuis le Canada. Cette information, transmise par les Américains, motivera l’ouverture de l’enquête préliminaire. « Pour moi, refuser de se soumettre volontairement au fichage biométrique est un principe éthique », justifie Julien Coupat.

Les neuf reconnaissent leur engagement militant et leur présence lors de manifestations qui ont pu donner lieu à des affrontements, tel le contre sommet de l’immigration à Vichy en novembre2008. Mais ils récusent l’étiquette de « structure clandestine anarcho-autonome entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l’étranger » que leur attribue la sous-direction à la lutte antiterroriste (SDAT), sur la « base des informations communiquées par la direction centrale du renseignement intérieur », non jointes. Les sabotages ont été revendiqués le 9 novembre 2008 à Berlin. – « Si ce sont des Allemands qui revendiquent, ça semble être une explication », relève Yildune Lévy.

La police a déployé d’importants moyens comme en témoignent les très nombreuses écoutes téléphoniques et interceptions de courriers électroniques des mis en examen et parfois de leurs parents, bien avant les interpellations. Une enveloppe à bulle contenant une clé, envoyée par Julien Coupat depuis la Grèce en septembre 2008, au domicile de son père à Rueil-Malmaison, est ainsi ouverte avant d’être distribuée. Des caméras de surveillance ont été posées autour de la ferme du Goutailloux à Tarnac (Corrèze) – considérée comme la base du groupe – et au domicile parisien de Yildune Levy et Julien Coupat.

LA SURVEILLANCE DU GROUPE NE DATE PAS D’HIER

Les filatures s’enchaînent, minutieuses mais peu démonstratives. Au fil des pages, on découvre les «albums photos» de tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Les manifestations de soutien recensées à l’étranger sont maigres: un engin incendiaire devant la porte de l’AFP à Athènes, des boules de Noël contre le consulat français à Hambourg.

L’interpellation des neuf, le 11 novembre 2008, trois jours après le sabotage constaté sur plusieurs lignes TGV, donne lieu à de nouvelles investigations: brosses à dents, rasoirs, sacs de couchage, manteaux, bouteilles, mégots sont examinés au plus près pour récupérer les ADN. Un sac poubelle noir contenant deux gilets pare-balles coincés dans une cheminée au Goutailloux est trouvé. « Je n’ai jamais vu ce sac auparavant », dira Benjamin Rosoux au juge. Les expertises des gendarmes sur les crochets métalliques fixés aux caténaires n’ont rien donné, pas plus que l’étude des lieux. Un responsable de la maintenance SNCF précise que le dispositif malveillant « ne peut en aucun cas provoquer un accident entraînant des dommages corporels ».

La surveillance du groupe ne date pourtant pas d’hier comme l’atteste, en 2005, l’enquête pour blanchiment versée à l’instruction. Elle fait suite au signalement opéré par Tracfin dès l’achat du Goutailloux. « Julien Coupat et Benjamin Rosoux seraient membres de mouvances anarcho-libertaires et auraient participé, à ce titre, à de nombreuses actions contestataires », justifie la cellule antiblanchiment de Bercy. La police financière note que Julien Coupat fait l’objet d’une fiche RG créée le 26 décembre 2002 [date qui correspond à l’occupation de Nanterre par des étudiants], modifiée le 28 octobre 2005 pour « mise sous surveillance ». Même chose pour Gabrielle Hallez et Benjamin Rosoux. Jusqu’ici, aucun n’a fait l’objet d’une condamnation.

Les enquêteurs ont saisi et décortiqué les lectures du groupe. Le livre l’Insurrection qui vient, attribué à Julien Coupat, – ce qu’il nie –, figure dans le dossier. Il voisine avec un document Internet, traduit de l’allemand sur des produits AEG « sans sueur, sans sciage, le crochet en forme de griffe pour les bricoleurs ».

Conscients que les résultats des commissions rogatoires internationales lancées par les juges vont prendre du temps, les avocats, Irène Terrel, défenseure de quatre des mis en examen et William Bourdon, conseil de Yildune Lévy, s’apprêtaient, mercredi 25 mars, à adresser un courrier au juge Thierry Fragnoli lui demandant de se déclarer incompétent et de se dessaisir du dossier. Un dossier qu’ils ont l’intention, avec leurs confrères Dominique Vallés et Philippe Lescène, de commenter, le 2 avril, devant la presse dans les locaux de la Ligue des droits de l’homme.

Isabelle Mandraud
16
Mar
09

Face à un pouvoir toujours plus absurde, nous ne dirons plus rien

Une excellente tribune publiée par nos neuf camarades de tarnac…


LE MONDE | 16.03.09 | 14h04  •

oilà quatre mois que le feuilleton médiatico-judiciaire intitulé l' »affaire de Tarnac » ne cesse de ne plus vouloir finir. Julien (Coupat) va-t-il sortir à Noël ? Pour le Nouvel An ? Aura-t-il plus de chance vendredi 13 ? Non, finalement on le gardera encore un peu en prison, enfermé dans son nouveau rôle de chef d’une cellule invisible. Puisqu’il semble que quelques personnes aient encore intérêt à faire perdurer cette mascarade, même au-delà du grotesque, il va nous falloir endosser, encore une fois, le rôle que l’on nous a taillé (« les 9 de Tarnac »), pour un nécessaire éclaircissement collectif. Alors voilà.

Primo. Pendant que des journalistes fouillaient jusque dans nos poubelles, les flics reluquaient jusqu’à l’intérieur de nos rectums. C’est assez désagréable. Depuis des mois vous ouvrez notre courrier, vous écoutez nos téléphones, vous traquez nos amis, vous filmez nos maisons. Vous jouissez de ces moyens.Nous, les neuf, nous les subissons, comme tant d’autres. Atomisés par vos procédures, neuf fois un, alors que vous, vous êtes toute une administration, toute une police et toute la logique d’un monde. Au point où nous en sommes, les dés sont un peu pipés, le bûcher déjà dressé. Aussi, qu’on ne nous demande pas d’être beaux joueurs.

Deuzio. Bien sûr vous avez besoin d' »individus », constitués en « cellule », appartenant à une « mouvance » d’une fraction de l’échiquier politique. Vous en avez besoin, car c’est votre seule et dernière prise sur toute une part grandissante du monde, irréductible à la société que vous prétendez défendre. Vous avez raison, il se passe quelque chose en France, mais ce n’est certainement pas la renaissance d’une « ultragauche ». Nous ne sommes ici que des figures, qu’une cristallisation somme toute plutôt vulgaire d’un conflit qui traverse notre époque. La pointe médiatico-policière d’un affrontement sans merci que mène un ordre qui s’effondre contre tout ce qui prétend pouvoir lui survivre.

Il va sans dire qu’à la vue de ce qui se passe en Guadeloupe, en Martinique, dans les banlieues et les universités, chez les vignerons, les pêcheurs, les cheminots et les sans-papiers, il vous faudra bientôt plus de juges que de profs pour contenir tout ça. Vous n’y comprenez rien. Et ne comptez pas sur les fins limiers de la DCRI pour vous expliquer.

Tertio. Nous constatons qu’il y a plus de joie dans nos amitiés et nos « associations de malfaiteurs » que dans vos bureaux et vos tribunaux.

Quarto. S’il semble aller de soi pour vous que le sérieux de votre emploi vous amène jusqu’à nous questionner sur nos pensées politiques et sur nos amitiés, nous ne nous sentons pas, quant à nous, le devoir de vous en parler. Aucune vie ne sera jamais absolument transparente aux yeux de l’Etat et de sa justice. Là où vous avez voulu y voir plus clair, il semble plutôt que vous ayez propagé l’opacité. Et l’on nous dit que, désormais, pour ne pas subir votre regard, ils sont toujours plus nombreux ceux qui se rendent à des manifestations sans téléphone portable, qui cryptent les textes qu’ils écrivent, qui font d’habiles détours en rentrant chez eux. Comme on dit : c’est ballot.

Quinto. Depuis le début de cette « affaire », vous avez semblé vouloir accorder beaucoup d’importance au témoignage d’un mythomane, aussi appelé « sous X ». Vous vous obstinez, c’est courageux, à accorder un peu de foi à ce ramassis de mensonges, et à cette pratique qui a fait l’honneur de la France il y a quelques décennies – la délation. C’en serait presque touchant, si ça ne conditionnait pas l’accusation de chef à l’encontre de Julien, et donc son maintien en détention. Si ce genre de « témoignage » ne justifiait pas des arrestations arbitraires, comme à Villiers-le-Bel après les émeutes.

Enfin, étant entendu que la marge de liberté qu’il nous reste est désormais fort réduite, que le seul point à partir duquel nous pouvons nous soustraire à votre emprise réside dans les interrogatoires auxquels vous nous soumettez à intervalles réguliers. Que Julien s’est déjà vu refuser quatre demandes de remise en liberté. Qu’il est notre ami. Qu’il n’est rien de plus que ce que nous sommes. Nous décidons qu’à partir de ce jour, dans l’héroïque tradition d’un Bartleby, « nous préférerons ne pas ». En gros, nous ne vous dirons plus rien et cela jusqu’à ce que vous le libériez, jusqu’à ce que vous abandonniez la qualification de chef pour lui et de terrorisme pour nous tous. En résumé, jusqu’à ce que vous abandonniez les poursuites.

Pour tous ceux qui, là où ils sont, se battent et ne se résignent pas. Pour tous ceux que le ressentiment n’étouffe pas et qui font de la joie une question d’offensive. Pour nos amis, nos enfants, nos frères et nos soeurs, les comités de soutien. Pas de peur, pas d’apitoiement. Pas de héros, pas de martyrs. C’est précisément parce que cette affaire n’a jamais été juridique qu’il faut transporter le conflit sur le terrain du politique. Ce que la multiplication des attaques d’un pouvoir toujours plus absurde appelle de notre part, ce n’est rien d’autre que la généralisation de pratiques collectives d’autodéfense partout où cela devient nécessaire.

Il n’y a pas neuf personnes à sauver mais un ordre à faire tomber.


Aria, Benjamin, Bertrand, Elsa, Gabrielle, Manon, Matthieu, Yldune sont, avec Julien Coupat, mis en examen dans l' »affaire de Tarnac ».

08
Mar
09

des documents subversifs pour être arrêté-e-s…

Un début de recueil de textes et documentsqui peuvent susciter les soupçons de terroristes ou terroristes en puissance :

04
Mar
09

En Grèce, un groupe anarchisant dédie une attaque au « camarade Julien Coupat »

Repris d’ici.

Un groupe anarchisant grec a revendiqué l’attaque d’une rame de métro dans la nuit de lundi à mardi 3 mars, dans une station au nord d’Athènes. Dans un texte envoyé sur un site Internet, le groupe a dédié cette action à une syndicaliste bulgare récemment agressée et à Julien Coupat, un Français emprisonné.

Une vingtaine de jeunes portant des cagoules et des masques ont incendié à coups de cocktail Molotov et en jetant des bidons d’essence, neuf wagons d’une rame de métro de la ligne Pirée-Kifissia au terminus de Kifissia. Selon la police, huit des wagons ont été totalement détruits et la station a subi des dégâts et a été fermée. Mais les passagers ont pu évacuer la rame sains et saufs.

Dans un texte publié sur le site « Centre des médias indépendants » (indymedia Athènes), le groupe, intitulé « Bandes de conscience/Extrémistes de Pérama », revendique l’action en rendant hommage à une syndicaliste bulgare victime d’une agression en décembre 2008. Des inconnus ont jeté du vitriol au visage de la syndicaliste, Constantina Kouneva, 42 ans, et l’ont forcée à en avaler. Elle est hospitalisée dans un état grave à Athènes, et a perdu l’usage d’un œil.

Il « dédie » également son action au « camarade français Julien Coupat », incarcéré à la maison d’arrêt de la Santé à Paris car soupçonné d’être le chef d’un groupe à l’origine de dégradations sur des lignes TGV en France début novembre.

08
Fév
09

Miguel Benasayag, Tarnac et l’anti-terrorisme

Une vidéo très intéressante de Miguel Benasayag.

04
Fév
09

Tarnac ou l’antiterrorisme à grand spectacle

Tarnac ou l’antiterrorisme à grand spectacle

LE MONDE | 02.02.09 | 14h16 • Mis à jour le 02.02.09 | 14h16

Plus de deux mois après l’opération à grand spectacle menée par la police dite « antiterroriste » sur le plateau de Millevaches, que reste-t-il du battage orchestré par les autorités gouvernementales ?

On avait annoncé le démantèlement d’un dangereux réseau de terroristes de l’ultragauche, baptisés « anarcho-autonomes », dont les actes de sabotage mettaient en danger des milliers de vies. Des centaines de policiers avaient investi, à l’aube du 11 novembre, le paisible village de Tarnac en Corrèze, pour y arrêter un groupe de jeunes gens qui, on l’a appris peu à peu au gré de fuites distillées, avaient pour premier tort de ne pas bien penser et de ne pas vivre comme tout le monde : lisant des livres jugés subversifs, menant une vie qualifiée par le parquet de « dissolue », n’ayant pas – circonstance aggravante – de téléphone portable, et donc plus difficiles à écouter à leur insu, ces dangereux révoltés ont été présentés comme les auteurs de dégradations récurrentes du réseau de caténaires alimentant les trains en électricité. Ils étaient, en réalité, si « clandestins » qu’ils géraient l’épicerie du village et étaient appréciés de tout le voisinage…

Au nom de lois d’exception qui depuis vingt-trois ans sacrifient le respect de l’Etat de droit à la gesticulation antiterroriste, on a mené une sorte d’opération de commando militaire ; on a violé la présomption d’innocence et le secret de l’instruction en ne communiquant à la presse que des éléments à charge et souvent déformés, dont certains, de surcroît, n’étaient même pas communiqués aux avocats des personnes interpellées ; on a qualifié d’actes terroristes des actes qui, s’ils ont retardé des trains et causé un préjudice à la SNCF, n’ont menacé la vie de personne. On a soumis ces jeunes gens à une garde à vue de 96 heures, on les a mis au secret et traités comme des détenus à très haut risque.

Heureusement, la justice a peu à peu contribué à décrédibiliser la dramatisation politico-policière. Au bout de quelques semaines, du réseau terrifiant annoncé (déjà réduit à cinq mises en examen), il n’est resté qu’une personne en détention provisoire. Yldune Lévy, malgré l’acharnement d’un parquet tenu de près, a été à son tour libérée. Mais Julien Coupat, présenté comme le « chef » de ces « anarchos-autonomes » (au nom d’une conception assez hiérarchisée de l’anarchie…) reste derrière les barreaux, sans doute pour tenter de masquer l’inanité de la thèse ministérielle initiale. Ce qui ne relève en rien des motifs de recours à la détention provisoire tels que les énonce le code de procédure pénale.

Plus les jours passent, et plus cette affaire évoque, non pas la lutte, évidemment nécessaire, contre le terrorisme, mais la volonté de faire admettre une extension insoutenable du champ de cette notion. Le « terrorisme » ne peut se définir sérieusement que comme le fait de chercher à terroriser les populations civiles par des actes de violence dirigés contre les personnes. Si les dégradations des caténaires doivent sans aucun doute faire l’objet de poursuites, rien ne justifie une assimilation qui étend potentiellement à l’infini le champ de lois d’exception déjà détestables dans leur principe. Et ni un mode de vie atypique ni des opinions minoritaires ne font de ces jeunes gens des délinquants.

La mise en scène de Tarnac n’est que l’aboutissement d’une stratégie de communication définie dans une circulaire ministérielle de juin 2008 lançant la chasse aux fantomatiques « anarchos-autonomes ». Comment expliquer autrement la communication illégale et très sélective à des journalistes de pièces du dossier classées « secret défense », ainsi que l’argument sidérant selon lequel la participation à une manifestation parfaitement légale à Vichy contre la politique de l’immigration constituerait un indice de culpabilité de l’une des personnes arrêtées ?

On voit comment une procédure d’exception, mise au service de postures politiciennes, débouche sur la violation de principes fondamentaux de l’Etat de droit : la disproportion évidente entre les moyens mis en oeuvre et la situation réelle sur le terrain reflète la distorsion délibérée de la qualification d’acte terroriste ; la méconnaissance des limitations légales du recours à la détention provisoire ne sert qu’à tenter de justifier la dramatisation initiale de la présentation ministérielle de l’opération.

La violation massive de la présomption d’innocence ne vise de même qu’à persuader l’opinion de l’importance et de la gravité prétendues de l’affaire. Justice et politique ne font pas bon ménage ; lois d’exception et respect des droits non plus. Les habitants de Tarnac et des alentours en ont fait une expérience qu’ils ne sont pas près d’oublier. Tôt ou tard, la gestion invraisemblable de cette affaire politico-judiciaire devra revenir au traitement raisonnable de ses proportions réelles. Le plus tôt, non seulement pour Julien Coupat et pour les autres personnes visées, mais aussi pour nos libertés à tous, sera le mieux.

Anne-Cécile Antoni, présidente de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) ;
Martine Billard, députée de Paris ;
Jean-Louis Borie, président du Syndicat des avocats de France ;
Nicole Borvo Cohen-Seat, sénatrice de Paris ;
Bernadette Bourzai, sénatrice de Corrèze ;
Patrick Braouezec, député de Seine-Saint-Denis ;
Daniel Cohn-Bendit, député européen ;
Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des droits de l’homme ;
Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts ;
Noël Mamère, député de Gironde ;
Emmanuelle Perreux, présidente du Syndicat de la magistrature ;
Jack Ralite, sénateur de Seine-Saint-Denis ;
Martine Roure, députée européenne, vice-présidente du Parlement européen.

01
Fév
09

Laurent Bonelli, Tarnac et les logiques de l’anti-terrorisme

Reprise ici d’une interview de Laurent Bonelli réalisée fin décembre.

26
Jan
09

Interview d’André Vallini : «Ceux de Tarnac n’ont jamais été violents»

Paru dans Libération, aussi incroyable que cela puisse paraître. Voir ici.

«Ceux de Tarnac n’ont jamais été violents»

Interview

André Vallini, député PS, dénonce une utilisation politique de l’affaire par le gouvernement :

Recueilli par FABRICE TASSEL

Député de l’Isère et ex-secrétaire national du Parti socialiste à la justice, André Vallini dénonce «l’exploitation politique de l’affaire de Tarnac par le gouvernement» alors que la libération d’Yldune Lévy est examinée aujourd’hui sur le fond. La jeune femme a en effet été remise en liberté sous contrôle judiciaire vendredi par la cour d’appel de Paris.

Comment sensibiliser vos collègues députés à l’affaire de Tarnac ?

Après une réunion hier soir à l’Assemblée nationale, je vais faire circuler auprès de tous mes collègues une motion afin d’interpeller le gouvernement sur les menaces qui pèsent sur un principe sacro-saint de notre démocratie : celui de la présomption d’innocence. Les leçons d’Outreau n’ont pas été tirées, et on continue à abuser de la détention provisoire qui conduit à enfermer des présumés innocents sans casier judiciaire. Mais il y a pire ! C’est l’exploitation politique de cette affaire par le gouvernement : la ministre de l’Intérieur n’a pas hésité à communiquer abondamment avec la presse alors que les perquisitions n’étaient même pas achevées !

Estimez-vous que les magistrats ont été instrumentalisés par le pouvoir politique ?

C’est évident pour le parquet de Paris, et je demande à la garde des Sceaux, qui rappelle souvent qu’elle est la chef des procureurs, de dire clairement si elle a donné des consignes au parquet dans cette affaire, et si oui lesquelles. Quant aux magistrats du siège, ils sont certes indépendants, mais il est curieux que le juge des libertés et de la détention ait changé en cours d’affaire.

Pourquoi la classe politique n’a-t-elle pas réagi sur cette affaire ?

Il y a une grande frilosité y compris chez les politiques dès que le mot «terrorisme» est lâché. D’autant que Nicolas Sarkozy a réussi à instaurer une psychose sécuritaire et, comme la délinquance ne lui suffit plus pour impressionner l’opinion publique, il cherche à utiliser la menace terroriste en essayant de l’amalgamer avec la mouvance de l’ultragauche. Le zèle de Michèle Alliot-Marie rappelle furieusement Raymond Marcellin [ministre de l’Intérieur sous de Gaulle, ndlr] qui, dans les années 70, voyait des gauchistes partout. Les jeunes de Tarnac n’ont jamais été violents. La vérité est qu’en leur infligeant de tels traitements judiciaires, on risque de les radicaliser vraiment.

Vous dénoncez l’usage de la qualification pénale d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» ?

Cette notion floue permet d’englober des faits qui ne relèvent en rien du terrorisme, et de leur appliquer un régime dérogatoire qui réduit les droits de la défense. Dès la loi Perben 2, j’avais dénoncé la porosité qui allait s’établir entre procédure de droit commun et procédure exceptionnelle. Je pense qu’il faut revoir toutes les dérogations au droit commun. Toutes proportions gardées, avant de dénoncer les Etats-Unis à cause de Guantánamo, on devrait ouvrir les yeux sur nos propres dérives. Et il faut réagir avant que cette affaire de Tarnac se termine par un fiasco politico-judiciaire.

22
Jan
09

Gabrielle Hallez : Tarnac ou les fantasmes du pouvoir

Tribune de l’une des inculpés.

Tarnac ou les fantasmes du pouvoir, par Gabrielle Hallez

LE MONDE | 20.01.09 | 09h13 • Mis à jour le 20.01.09 | 09h13


J’ai été mise en examen et mise sous contrôle judiciaire suite aux arrestations du 11 novembre 2008. Sur les neuf personnes inculpées, Julien [Coupat] reste encore incarcéré. L’appel pour sa libération aura lieu dans les jours à venir. A nouveau l’attente. Le lent dégonflement de l’affaire continue, et une nouvelle étape a été franchie, vendredi 16 janvier, avec la sortie d’Yildune [Lévy]. Il en faudra d’autres.

Cette triste affaire aura au moins rappelé l’obsession du pouvoir : écraser tout ce qui s’organise et vit hors de ses normes.

Je ne voudrais pas qu’on puisse prendre cette histoire comme un événement isolé. Ce qui nous est arrivé est arrivé à d’autres, et peut arriver encore.

6h40 : braquée dans mon lit. Cagoulés, des hommes de la sous-direction de la lutte antiterroriste (SDAT) cherchent désespérément des armes en hurlant. Menottée sur une chaise, j’attends la fin des perquisitions, ballet absurde, pendant des heures, d’objets ordinaires mis sous scellés. Sachez-le, si cela vous arrive, ils embarquent tout le matériel informatique, vos brosses à dents pour les traces ADN, vos draps pour savoir avec qui vous dormez.

Après plus de huit heures de perquisition, ils me chargent dans une voiture. Direction : Paris-Levallois-Perret. Les journalistes cernent le village. Personne ne pourra manquer d’admirer le spectacle de la police en action, et les moyens imposants du ministère de l’intérieur quand il s’agit de sécuriser le territoire. Quand cinq flics arrêtent un type, ça peut sembler arbitraire, quand ils sont 150 et avec des cagoules, ça a l’air sérieux, c’est l’état d’urgence. La présence des journalistes fait partie de la même logique. Ce qui s’est passé là, comme les arrestations à Villiers-le-Bel, ce n’est pas un dérapage, c’est une méthode.

Levallois-Perret, locaux de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) et de la SDAT. Des préfabriqués sur trois étages, superposition de cellules spéciales, caméras panoptiques braquées en permanence sur toi. Quatre-vingt-seize heures de garde à vue. Mais le temps n’est vite plus un repère. Ni heure ni lumière du jour. Je ne sais pas combien de personnes ont été arrêtées. Je sais seulement, après notre arrivée, les motifs de mon arrestation.

Les interrogatoires s’enchaînent. Une fois huit heures sans pause, va-et-vient de nouveaux officiers qui se relaient. Mauvaises blagues, pressions, menaces : « Ta mère est la dixième personne mise en garde à vue dans le cadre de l’opération Taïga, on va la mettre en détention », « Tu ne reverras plus ta fille ». Leur bassesse n’est pas une surprise. Ils me questionnaient sur tout : « Comment vivez-vous? », « Comment êtes-vous organisés pour manger? », « Est-ce que tu écris? », « Qu’est-ce que tu lis? » Ils voulaient des aveux pour donner corps à leur fantasme de cellule terroriste imaginaire.

Un des officiers de la police judiciaire (PJ) m’a annoncé, lors de la perquisition : « Nous sommes ennemis. » Ennemis peut-être, mais nous ne sommes pas leur reflet. Il n’y a jamais eu de cellule invisible, et nous n’avons que faire de « chefs » et de « bras droits ». La police croit toujours que ce qu’elle traque est organisé à son image, comme en d’autres temps, où elle brandissait le spectre du syndicat du crime.

Un gendarme me lit un communiqué allemand, diffusé le 10 novembre en Allemagne, qui revendique les sabotages dans le cadre d’une action antinucléaire. Sabotages dont ils veulent nous accuser. Le communiqué apparaîtra dans le rapport de la SDAT transmis à la presse dès la première semaine, puis sera quasiment oublié.

Au bout de trois jours, un avocat peut venir assister le prévenu retenu sous le coup d’une procédure antiterroriste. Trois jours pendant lesquels tu n’es au courant de rien d’autre que de ce que la police veut bien te dire, c’est-à-dire rien ou des mensonges. Alors oui, ce fut vraiment un soulagement quand on m’a annoncé que je pouvais voir mon avocate. Enfin des nouvelles de ma fille et de l’ampleur médiatique de l’affaire. Nouvelles aussi du village et du comité de soutien créé dans les premiers jours qui ont suivi l’arrestation.

Puis ce fut le dépôt (lieu de détention avant de comparaître devant le juge). Là s’entassent des centaines d’hommes et de femmes dans la crasse et l’attente. Une pensée pour Kafka dans le dédale de la souricière, infinité de couloirs gris et humides dont les portes s’ouvrent sur les rutilantes salles d’audience. Je suis amenée jusqu’aux galeries toutes neuves de la section antiterroriste pour comparaître devant le juge d’instruction. Puis la prison.

Fleury-Mérogis – la plus grande d’Europe. Tous les charognards gardent cette prison, pigeons, corneilles, mouettes et de nombreux rats. Nous y sommes arrivées, Manon (Gilbert), Yildune et moi en tant que détenues particulièrement surveillées (DPS), ce qui implique des mesures de surveillance plus soutenues, comme, d’être chaque nuit réveillées toutes les deux heures, lumières allumées et sommées de faire signe. Fouilles intensives et répétées. Ce statut, seules les prisonnières politiques basques l’ont à Fleury, et Isa l’avait eu aussi, en détention depuis bientôt un an sous le coup d’une procédure antiterroriste [cette personne est soupçonnée d’avoir posé un explosif sous une dépanneuse de la Préfecture de police de Paris, en mai 2007]. Les fouilles au corps, le mitard, les petites humiliations, le froid et la nourriture dégueulasse : le quotidien de la prison est fait pour écraser.

Par un concours de circonstances favorables, Manon et moi sommes sorties assez rapidement. Circonstances favorables, c’est-à-dire : nous sommes blanches, issues de la classe moyenne, ayant eu l’opportunité de faire des études; grâce aussi à la multiplication des comités de soutien. Et puis, il y avait l’actualité, marquée par des événements révélateurs du climat politique actuel qui ne sont pas passés inaperçus (par exemple cette descente policière musclée dans un collège).

Je dis « rapidement », par rapport aux détentions préventives qui durent, pour la plupart, des mois et des années. Qui durent, notamment, pour ceux pour qui ne jouent jamais ces « circonstances favorables ». La plupart immigrés, voués au mépris de la police et des magistrats.

Mais ce qui est encore séparé au-dehors arrive à se reconnaître entre les murs de la prison. Des solidarités se nouent dans l’évidence d’une hostilité commune. La radicalisation de la situation amène de plus en plus de gens à subir la répression et la détention. Des rafles dans les banlieues aux peines de plus en plus nombreuses pour des grévistes ou des manifestants lors de mouvements sociaux.

Finalement, la prison est peut-être en passe de devenir un des rares lieux où s’opère la jonction tant redoutée par M. Sarkozy : « S’il y avait une connexion entre les étudiants et les banlieues, tout serait possible. Y compris une explosion généralisée et une fin de quinquennat épouvantable », avait-il dit en 2006.


Gabrielle Hallez, mise en examen dans l’affaire de Tarnac

01
Jan
09

L’affaire de Tarnac :un ordre psychotique

Parue ici.

Réflexion sur le fonctionnement de l’accusation de terrorisme.

Le 11 novembre 2008, dans le cadre de l’opération « Taïga », cent cinquante policiers encerclaient le petit village de Tarnac, en Corrèze. Simultanément, des perquisitions étaient menées à Rouen, Paris, Limoges et Metz. L’interpellation de dix jeunes gens était avant tout un spectacle destiné à créer l’effroi.

Leur arrestation serait en rapport avec des actes de sabotage de lignes de la SNCF, qui ont causé, le 8 novembre, le retard de certains TGV sur la ligne Paris-Lille. Les actes malveillants – l’arrachage de plusieurs caténaires – ont été qualifiés de « terroristes » alors qu’ils n’ont, à aucun moment, menacé la vie humaine. L’accusation, qui dit disposer de nombreux indices, reconnaît n’avoir aucun élément matériel de preuve.

C’est le profil des jeunes interpellés qui justifie leur mise en examen. Ils ont été arrêtés parce qu’« ils tiennent des discours très radicaux et ont des liens avec des groupes étrangers », et que nombre d’entre eux « participaient de façon régulière à des manifestations politiques », par exemple « aux cortèges contre le fichier Edvige et contre le renforcement des mesures sur l’immigration ». Quant à leur logement, il est désigné comme « un lieu de rassemblement, d’endoctrinement, une base arrière pour les actions violentes ».

Bien qu’accusés de constituer le « noyau dur d’une cellule qui avait pour objet la lutte armée », ils seront rapidement libérés, certains sous condition, d’autres assignés à résidence. Seul le « chef » et sa compagne resteront emprisonnés. Ce 26 décembre, la cour d’appel de Paris a, à la requête du parquet, annulé l’ordonnance de mise en liberté de Julien Coupat. La demande de libération de sa compagne avait été préalablement rejetée.

Le discours du pouvoir procède à un double déplacement : de simples actes de sabotage, comme il peut, par exemple, y en avoir dans un mouvement social, sont qualifiés de « terroristes », et ces actes sont nécessairement attribués aux jeunes de Tarnac, bien que la police reconnaisse l’absence de tout élément matériel de preuve. L’image du terrorisme érigée par le pouvoir crée un réel qui se substitue aux faits. Ceux-ci ne sont pas niés, mais toute capacité explicative leur est déniée. Les actes de sabotage ne peuvent être que le fait de personnes désignées comme terroristes. L’acte de nommer, antérieur à toute procédure d’évaluation objective, renverse celle-ci et l’enferme dans une forme vide.

L’absence d’éléments matériels permettant de poursuivre les inculpés n’est pas niée, mais la nécessaire prévalence des faits est renversée au profit de la primauté de l’image construite par le pouvoir. La position de la ministre de l’Intérieur, Mme Alliot-Marie, est particulièrement intéressante : « Ils ont adopté la méthode de la clandestinité. Ils n’utilisent jamais de téléphones portables et résident dans des endroits où il est très difficile à la police de mener des inquisitions sans se faire repérer. Ils se sont arrangés pour avoir, dans le village de Tarnac, des relations amicales avec les gens, qui pouvaient les prévenir de la présence d’étrangers. » Mais la ministre en convient : « Il n’y a pas de traces d’attentat contre des personnes. »

Ces déclarations résument bien l’affaire. Ce qui fait de ces jeunes gens des terroristes, c’est leur mode de vie, le fait qu’ils tentent d’échapper à la machine économique et qu’ils n’adoptent pas un comportement de soumission « proactive » aux procédures de contrôle. Ne pas avoir de téléphone portable devient un indice établissant des intentions terroristes. Rétablir le lien social est également un comportement incriminé, puisque cette pratique permet de poser un cran d’arrêt au déploiement de la toute-puissance de l’État.

Dans ces déclarations, la référence aux faits, en l’absence de tout indice matériel probant, ne peut être intégrée rationnellement et engendre une phase de délire, une reconstruction du réel avec l’image du terrorisme comme support.

Ce processus est également visible dans les rapports de police, dans lesquels s’opère, au niveau du langage, toute une reconstruction fantasmatique de la réalité. Ainsi, comme indice matériel prouvant la culpabilité des inculpés, la police parle de « documents précisant les heures de passage des trains, commune par commune, avec horaire de départ et d’arrivée dans les gares ». Un horaire de la SNCF devient ainsi un document particulièrement inquiétant, dont la possession implique nécessairement la participation à des dégradations contre la compagnie de chemins de fer.

La mise en scène de l’arrestation et de l’inculpation des « autonomes de Tarnac » est un phénomène qui révèle une mutation profonde de l’ordre symbolique de la société.

Le pouvoir a la possibilité de créer un nouveau réel, une virtualité qui ne supprime pas mais qui supplante les faits. La faiblesse du mouvement social, la faillite de la fonction symbolique expliquent l’absence de frein opposé à la toute-puissance de l’État qui se montre en tant qu’image englobante, en tant que figure maternelle.

À un ordre social qui se révèle contradictoire se substitue une structure psychotique, un ordre qui supprime tout conflit, toute possibilité de confrontation avec le réel.

Tribune de Jean-Claude Paye pour L’Humanité

20
Déc
08

Bonelli, interview dans l’Humanité

Société – Article paru le 10 décembre 2008

Tarnac. « On criminalise la contestation »
Libertés . Le sociologue Laurent Bonelli décrypte les logiques du dispositif antiterroriste qui s’est mis en oeuvre dans l’affaire de Tarnac.

Alors que se tient à partir d’aujourd’hui et jusqu’à vendredi le Forum des droits et libertés (1), Laurent Bonelli, maître de conférences en sciences politiques à Paris-X

Nanterre et codirecteur de l’ouvrage collectif Au nom du 11 septembre, les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme (2), analyse la mécanique qui s’est mise en oeuvre à Tarnac. Entretien.

Que vous inspire l’affaire de Tarnac ?

Laurent Bonelli. Le traitement de cette affaire n’est en rien un dysfonctionnement, mais au contraire l’illustration du fonctionnement ordinaire du dispositif antiterroriste français. Un système qui, en 1986, voit se mettre en place des forces de police spécialisées, une justice antiterroriste spécifique, qui bénéficient d’une figure juridique inédite : l’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste (l’AMT). Cette colonne vertébrale se renforcera avec les attentats de 1995, tant et si bien que, lorsque surviennent les attentats de New York, l’essentiel du système antiterroriste français est déjà en place. Ce qu’il faut noter, c’est le dilemme permanent de l’antiterrorisme. En effet, contrairement à ce qui se passe en matière de police criminelle où l’on arrête quelqu’un parce qu’il a commis un acte, là, on cherche à arrêter de manière préventive, c’est-à-dire avant le passage à l’acte. D’où la tension permanente entre le fait de vouloir prévenir un acte et celui d’avoir des preuves, et pas seulement des suspicions. Voilà pourquoi policiers et magistrats antiterroristes sont ravis du système français : alors que partout ailleurs, il y a protection juridique des prévenus tant que n’a pas été prouvée leur culpabilité, en France, la simple suspicion est intégrée dans le système judiciaire grâce à l’AMT qui permet d’incriminer des gens qui n’ont pas encore commis d’actes. C’est l’intention qui est pénalisée. Or, en plus, l’AMT ouvre bien des facilités.

Lesquelles ?

Laurent Bonelli. La première, c’est d’arrêter de manière très large toute personne soupçonnée d’être liée à un réseau. Une simple commission rogatoire permet de l’arrêter, de le maintenir jusqu’à 144 heures en garde à vue puis en détention préventive. Qu’importe s’il est, comme c’est souvent le cas, relâché ou blanchi lors du procès. L’AMT permet par ailleurs de condamner des gens contre lesquels on n’a pas d’autre élément d’accusation : d’après la chancellerie, entre 50 % et 80 % des condamnations pour terrorisme le sont au nom de l’AMT ! C’est donc un outil extrêmement puissant qui, de surcroît, a été renforcé en 2006. De délit, il est devenu un crime. L’affaire de Tarnac s’inscrit donc parfaitement dans ce dispositif.

Comment jugez-vous la volonté du ministère de signaler tout acte de la « mouvance anarcho-autonome » à la « section antiterroriste du parquet de Paris » ?

Laurent Bonelli. Ce dispositif s’adapte à la conjoncture. Or on est dans un contexte politique qui conjugue crise économique lourde et affaiblissement de la gauche institutionnelle. D’où une radicalisation de la contestation et donc, en réponse, sa criminalisation, une mécanique ancienne à laquelle s’ajoute la volonté revancharde d’une certaine partie de la droite contre l’extrême gauche. De plus, d’un point de vue bureaucratique, on est dans une redéfinition, non pas seulement de l’antiterrorisme, mais aussi des services de renseignements qui ont toujours été dans une logique de concurrence. Cela joue dans la définition de ce qui constitue, ou non, une menace. Or ces services ne s’intéressent pas qu’aux « terroristes » mais aussi aux mouvements sociaux et politiques.

Que penser de la mobilisation autour de cette affaire ?

Laurent Bonelli. Légitime et nécessaire, elle renvoie en creux au silence qui entoure le fonctionnement ordinaire du système antiterroriste lorsqu’il touche d’autres cibles. Interrogeons-nous donc sur nos propres aveuglements alors que, théoriquement, n’importe qui peut être pris dans le filet. Sauf qu’en pratique, ce n’est pas n’importe qui, mais des groupes définis comme dangereux ou menaçants par les services de renseignements et le pouvoir politique. C’est d’ailleurs le fondement de la légitimité du dispositif antiterroriste : ce système ne fonctionne que parce qu’il sépare « ceux qui le méritent » et les autres. Là, on assiste à une mobilisation importante (comme autour du fichier Edvige) parce qu’un certain nombre de gens, qui ne se considéraient pas eux-mêmes comme dangereux, se rendent compte qu’aux yeux des autorités ils pourraient le devenir. D’où la nécessité d’avoir un véritable débat sur ce dispositif. Et pas seulement sur son efficacité. Car, de fait, si mettre un coup de pied de la fourmilière peut désorganiser un réseau, tout montre que l’action répressive de l’État est un puissant facteur de radicalisation. Au-delà de l’innocence ou de la culpabilité des jeunes de Tarnac, cette affaire devrait être l’occasion de poser publiquement la question des mesures qu’un État peut, veut et doit accepter pour combattre des formes de contestation politique.

(1) À 15 heures aujourd’hui à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (14, rue Bonaparte, Paris 6e) puis jeudi et vendredi à l’université Paris-VIII Saint-Denis (http://bigbrotherawards. eu.org).

(2) Éditions La Découverte. 2008, 420 pages, 23 euros.

Entretien réalisé par Sébastien Homer

16
Déc
08

Interview d’Eric Hazan : 9 de Tarnac, Grèce, etc…

Nous publions un extrait d’interview d’Eric Hazan trouvé ici : http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Eric Hazan : « Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. »

mercredi 10 décembre 2008, par JBB

Que vous inspire l’attitude des médias dans l’affaire dite de Tarnac ?

Elle est très éclairante, parce qu’elle illustre précisément la relation qu’il existe entre le journaliste spécialisé des affaires judiciaires et la police. Dans un premier temps, les journalistes de tous les quotidiens ont repris sans aucun recul les communiqués de la police. C’est humain, d’une certaine manière : ils sont comme des journalistes embedded dans des unités combattantes, ils ne peuvent mettre en doute les déclarations de la police sans perdre leur source.
Cette tendance à reprendre telles quelles les déclarations de la police a duré une semaine. Puis, au bout d’un moment, les journalistes ont quand même commencé à se poser des questions sur ce qui leur était présenté comme des preuves, soit un horaire des chemins de fer, une lampe frontale, une échelle et L’insurrection qui vient. Là, ils se sont mis à trouver le dossier assez foireux et à se demander s’il ne s’agissait pas d’un montage.

Vous comprenez qu’ils aient mis tant de temps à questionner la version officielle ?

Encore une fois, c’est humain. Les gens ne sont pas forcément très courageux ni indépendants d’esprit. Le sous-ensemble des journalistes est juste représentatif : prenez n’importe quel échantillon de population, il n’y aura pas parmi eux un nombre extravagant de gens à la fois courageux et capables de discriminations.

C’est pourtant justement ce qu’on demande aux journalistes…

Il faut prendre en compte l’énorme changement qui s’est produit en une vingtaine d’années dans leur recrutement. Il y a 20 ans, les journalistes étaient issus de tous les milieux, origines, formations : c’était un agglomérat de gens très hétéroclites. Aujourd’hui, ils sont formatés par les écoles de journalisme à l’esprit sciences-po et au moule républicain laïc et libéral… Et il n’y a même plus besoin de censure tant ceux qui sont aux postes de responsabilité, quadragénaires en bonne partie, sont formatés [2]. Il s’agit là de l’une de ces grandes tendances lourdes, si progressive que les gens n’en prennent pas conscience.

Cela renvoie d’ailleurs à un autre phénomène, qui sort un brin de notre sujet : on entend souvent dire qu’il n’y aurait plus de grande pensée française, comparable à la génération des Deleuze et Foucault. Et qu’après Badiou ou Rancière, il n’y aura plus de relève. Mais il y a une raison à cela : ce n’est pas que les Français soient devenus des crétins, mais simplement que le mode de recrutement des universités a évolué. Au premier filtre du mandarinat traditionnel – qui a toujours existé – est venu se superposer le filtre politique : si tu as une étiquette « marxiste », « bourdieusien » ou « trotskiste », tu n’auras jamais de poste universitaire important. Tous les gens qui sont catalogués comme des enseignants potentiellement dangereux pour leurs étudiants sont exclus des universités de sciences humaines. Les esprits féconds, fertiles, curieux et travailleurs – qui ne peuvent néanmoins vivre de leurs écrits – deviennent ainsi souvent professeurs de lycée, profession qui ne leur laisse que peu de temps libre. Et ils n’ont plus la possibilité de maturer, de ciseler leur pensée.

Cet univers de conformisme laisse quand même quelques marges de liberté…

Heureusement ! Sur l’affaire de Tarnac, il y a quelques journaux qui ont senti le truc et ont réagi dans le bon sens : L’humanité, le Canard Enchaîné et Politis, plus les gens du Monde et de l’AFP qui ont assez rapidement émis quelques doutes. A part ça… Libération, il leur aura fallu un temps fou pour se montrer un peu critique ; c’est d’ailleurs frappant de voir que c’est le même journaliste qui a écrit un article infâme sur L’insurrection qui vient et qui signe le long entretien d’aujourd’hui… [3]
Tout n’est pas toujours tranché, pourtant : après la manchette « L’ultra-gauche déraille » de Joffrin, il y a eu une émeute à Libé, une vague de protestation des journalistes qui ne partageaient pas ce point de vue.
Quant au Figaro… C’est un vrai flic qui a écrit les articles. Lui, c’est vraiment une erreur de casting, il aurait dû faire l’école de la police… Mais même dans ce quotidien, il y a des gens qui ne sont pas convaincus, qui n’en pensent pas moins.

Quels leçons tirez-vous de cette histoire ?

Elle montre plusieurs choses. C’est d’abord la preuve qu’avec la législation antiterroriste, on peut arrêter n’importe qui pour n’importe quoi, puisqu’on inculpe les gens sur des intentions ; c’était d’ailleurs le but de cette législation.
Ensuite se pose une question : pourquoi maintenant ? En fait, je crois que le pouvoir pète de trouille… Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. Il se trouve que ça a explosé en Grèce, mais la police aurait aussi bien pu tuer un adolescent ici. Ce ne serait pas si exceptionnel…
Enfin : pourquoi eux ? Je pense que les gens de Tarnac sont dangereux aux yeux de l’appareil d’Etat parce qu’ils peuvent représenter un lien entre la jeunesse étudiante et la jeunesse populaire. Ils sont un peu l’un et un peu l’autre, et cette liaison-là est quelque chose que le pouvoir craint terriblement. Sarkozy l’avait dit quand il était ministre de l’Intérieur : « Si la jeunesse étudiante et la jeunesse des quartiers font la jonction, la fin du quinquennat [4]sera épouvantable. »

Vous pensez qu’on est dans une situation pré-insurrectionnelle ?

Le pouvoir le craint. Et il n’a pas tort…

La suite sur http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Notes

[1] La citation est de Lémi, collaborateur émérite de ce site qui avait publié en 2007, sur le blog Zapa, un passionnant entretien avec Eric Hazan. A lire ICI.

[2] Ce dont fait état le très bon livre de François Ruffin, Les petits soldats du journalisme, édifiante description du fonctionnement de la machine à décérébrer les apprentis journalistes.

[3] Il s’agit d’une longue interview, publiée en date du 9 décembre, de Benjamin Rosoux, l’un des cinq mis en examen dans le cadre de l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF.

[4] Il s’agit du quinquennat de Chirac, donc.

27
Nov
08

L’anti-terrorisme menace-t-il nos libertés ? (vidéos Le Monde)

Nous publions ici trois vidéos, réalisées en septembre pour Le Monde, d’interviews de Laurent Bonelli, Maître de conférences en sciences politiques à l’Université Paris X-Nanterre, spécialisé dans l’étude des discours publics sur le maintien de l’ordre et la répression. Il est notamment l’auteur de La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité (La Découverte, 2008), et de Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’anti-terrorisme (La Découverte, 2008) où trente auteurs y analysent les politiques anti-terroristes mises en place au sein des pays occidentaux, et les menaces que ces politiques feraient peser sur les libertés des citoyens.




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