Posts Tagged ‘arrestation

21
Déc
08

Anarcho autonome, une invention de magistrat

Après avoir pris partie pour la thèse officielle, Libération tente de se faire pardonner en réalisant une interview de Benjamin Rosoux.

Repris d’ici : http://www.liberation.fr/societe/0101304063-anarcho-autonome-une-invention-de-magistrat

Une version complète de l’interview est à écouter ici .

Benjamin Rosoux, 30 ans, l’un des mis en examen libéré le 2 décembre dans l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF, raconte comment, le 11 novembre, vers 6 heures du matin, policiers et gendarmes débarquent au lieu-dit Le Goutailloux, près de Tarnac (Corrèze), l’emmènent à Paris pour quatre jours de garde à vue et deux semaines de détention provisoire. Témoignage d’un des accusés, – qui par ailleurs nie les faits – dans une enquête qui, à cause de la qualification «terroriste», fait polémique.

L’arrestation

«Ah, vous êtes un gros poisson»

La maison est investie aux cris de «police, police», on entend des bruits de cavalcade dans l’escalier, tout l’étage est investi en quelques secondes, avec une vingtaine de policiers, des gendarmes mobiles. Au début, on ne comprend pas grand-chose, toutes les portes sont ouvertes, tout le monde est tenu en respect, on m’interdit de m’habiller pendant dix minutes. Ils vérifient les identités et on se rend compte qu’ils ont des ordres pour chercher des gens en particulier. Moi, je me présente tout de suite, comme je suis responsable du lieu. Quand ils ont su mon nom, je me suis fait menotter immédiatement, et après seulement, on m’a permis de m’habiller. Toutes les autres personnes ont été mises dans une pièce et moi, j’étais seul dans une autre pièce.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

D’abord, je vois celui qui semble être le chef de l’opération, enquêteur de la sous-direction antiterroriste, assez jeune, mon âge, et qui fait un peu le malin et qui me dit, «Ah, Benjamin, d’une façon très familière. On se connaît bien». Je dis : «Moi, je n’ai pas le plaisir de vous connaître.» – «Si, moi j’te connais bien, t’avais l’air plus gaillard à Vichy [théâtre d’une manifestation début novembre, ndlr].» Ensuite, il me laisse avec des gendarmes. C’était marrant, il y avait une espèce de rivalité. Les gendarmes étaient en train de ronchonner, de dire qu’ils s’étaient fait dessaisir de l’affaire, que c’était la section antiterroriste qui allait récupérer tous les lauriers de l’histoire. Jusque-là, je ne sais toujours pas de quoi il s’agit exactement, le gendarme, qui ne sait pas non plus, regarde le papier et dit : «Ah, vous êtes un gros poisson, il s’agit d’une affaire de terrorisme.» Ils contrôlent les papiers des autres personnes, et là il y a un temps d’attente, et on comprend d’après les communications qu’ils ont entre eux qu’il y a d’autres lieux qui sont perquisitionnés en même temps.

Comment se déroule la perquisition ?

C’est une mise à nu existentielle, les lettres, les photos, les vêtements, tout est sorti et présenté à cette même personne qui semble être celle qui suit le dossier depuis un moment et qui a une idée de ce qu’il faut garder ou pas. On passe de chambre en chambre. Ils cherchent principalement des textes et documents informatiques. Première chose qu’ils me demandent : «Est-ce qu’il y a des armes ici ?» Ils ramènent aussi les chiens renifleurs d’explosifs et ils s’amusent aussi à mesurer plein de choses, notamment toutes les hauteurs des marches pour voir s’il n’y a pas des caches. Ils prennent aussi toutes les brosses à dents, les peignes des enfants.

On fait le tour de toutes les pièces, ils cherchent des textes, tout ce qui pourrait se rapprocher de l’anarchie, de l’autonomie, des brochures, des tracts, des affiches. Ils étaient très fiers d’avoir trouvé un dessin d’enfant qui était censé représenter différentes personnes qui habiteraient au Goutailloux. Pour eux, c’était un élément pour essayer de prouver des liens et même une hiérarchie entre les gens.

A la fin de la perquisition, ils vous disent quoi ?

A la fin, ils refont le tour de la maison avec moi, et ils me demandent de signer. Ils me disent qu’ils ont trouvé dans une pièce deux gilets pare-balles par terre dans un sac en plastique. Je ne les avais jamais vus auparavant. J’ai été surpris de trouver ça. Après, chez nous, il y a toutes sortes de trucs qui traînent. Je me suis dit : «Mais qui a amené ces trucs ?» Ces gilets pare-balles avaient l’air sortis d’un surplus militaire. A partir de là, j’ai refusé de signer les scellés.

Et après ?

Ils m’emmènent, je comprends ou plutôt je devine qu’ils emmènent aussi Manon (une proche du Goutailloux). A moi, ils me disent : «En voiture, on t’amène à Paris.» Il est 15 heures. Ils évitent le village pour partir. Ils avaient toujours leurs cagoules. On roule à 160 km/h. Dans la voiture, on discute peu. C’est assez sec. Je suis menotté tout au long du trajet. Je demande à boire, l’un me donne du coca. On repart. J’essaye de dormir dans la voiture. Je suis assez serein. Ce n’est pas la première fois que je vois des flics, cela ne m’inquiétait pas trop. Surpris mais pas angoissé. Dans la voiture, je cogite, je me demande qui a pu être arrêté.

En garde à vue

«C’est le moment le plus angoissant»

On est à Paris vers 21 heures. On double tout le monde, ils remettent leurs cagoules. Et on arrive à la Direction centrale du renseignement intérieur, à Levallois. On sort de la voiture, veste sur la tête, j’arrive dans une salle avec des cellules et des stores baissés. Et là, je m’aperçois qu’il y a des gens dans les autres cellules, mais je ne vois pas qui. Ils me laissent une heure dans la cellule puis ils viennent me chercher pour une prolongation de garde à vue. Je retourne dans la cellule, et, peut-être deux heures après, je suis transféré à Nanterre avec une autre personne. Nous sommes placés en garde à vue dans des locaux du ministère de l’Intérieur.

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17
Déc
08

L’ultra-gauche, « un pur montage », enquête de Médiapart

Nous reprenons ici les vidéos réalisées par Médiapart ainsi que les liens vers les différents articles :

1er article : « Un pur montage »

2ème article : Retour sur un emballement médiatique

04
Déc
08

Arrestation et perquisition en Belgique


25 novembre, 20H : création à Bruxelles d’un Comité de soutien aux inculpés du 11 novembre arrêtés dans le cadre de l’enquête sur les sabotages des TGV en France. Les neuf inculpés sont poursuivis pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et cinq d’entre eux sont maintenus en détention provisoire après une garde à vue de 96 heures et une opération très médiatisées dans le petit village de Tarnac.

27 novembre, 10H45 : lors d’un contrôle routier sous caméras de repérage, un membre du Comité fraîchement créé est interpellé à Bruxelles parce que la voiture qu’il conduit est signalée dans le fichier Schengen. Alors que lui-même ne fait l’objet d’aucun signalement de recherche, il est immédiatement arrêté et menotté lorsque les policiers découvrent des documents relatifs au Comité. La voiture, un rétroprojecteur et tous les documents trouvés dans le véhicule sont saisis. L’automobiliste est emmené au commissariat de la rue Marché au Charbon et maintenu menotté à un banc et sans pouvoir manger de 11 H du matin à 20H. Il est interrogé par des inspecteurs du Parquet fédéral qui l’interrogent au sujet du Comité et cherchent à savoir qui est le responsable du Comité de soutien. A 20H il est emmené avec trois voitures de police place du Jeu de Balle.

27 novembre, 20H : sept inspecteurs du Parquet fédéral font irruption au domicile de Philippe Simon, au-dessus de la librairie « Imaginaire », place du Jeu de Balle à Bruxelles. Pendant deux heures, en l’absence de Philippe Simon, munis d’un mandat de perquisition sur lequel était mentionnées apparemment les infractions « association de malfaiteurs » et « détérioration en réunion », les policiers fouillent minutieusement l’appartement et copient tous les fichiers de son ordinateur pour finalement emporter celui-ci. Des revues politiques et des cd ont également été saisis.

28 novembre, 1H : le membre du comité est relâché mais la voiture, la liste d’adresse électronique et tout le matériel du Comité sont saisis.

Cette arrestation, cette perquisition et ces saisies laissent présumer qu’une procédure pour faits de terrorisme a été ouverte en Belgique en relation avec les événements français. S’organiser en vue de soutenir des personnes incriminées pour terrorisme est désormais criminalisé. Détenir des documents relatifs à un Comité de soutien est directement prétexte à arrestation, perquisition. La saisie des documents du Comité et d’un fichier d’adresses est inacceptable. Les adresses des personnes reprises dans le fichier saisi apparaissent dorénavant dans une enquête pour faits de terrorisme ! Dorénavant ils peuvent craindre d’être poursuivis eux-mêmes. Philippe Simon et le membre du Comité de soutien arrêté se voient également, tous deux, associés avec l’enquête menée en France. Ceci est excessivement grave.

Il y a clairement amalgame entre lutte politique et terrorisme. Le Comité de soutien bruxellois aux inculpés du 11 novembre s’est constitué non seulement pour obtenir la remise en liberté des personnes arrêtées en France mais également pour dénoncer les législations anti-terroristes qui prolifèrent partout en Europe. L’utilisation du terme « terrorisme » pour qualifier les idées portées par certaines personnes constitue une épée de Damoclès qui plane au-dessus de toutes les formes d’actions politiques et sociales. Cet incident en est une nouvelle preuve.

Selon nous, les opérations de police de ce 27 novembre sont clairement une tentative d’intimidation à l’encontre du Comité de soutien bruxellois. Nous dénonçons catégoriquement ces pratiques. Nous exigeons la restitution immédiate des objets et documents saisis. Nous protestons à nouveau contre l’existence et l’utilisation de ces législations anti-terrorisme ainsi que la libération des inculpés français.

Comité de soutien bruxellois aux inculpés du 11 novembre

29
Nov
08

«Je savais qu’ils n’avaient rien contre moi», interview de Mathieu

Publiée par le Paris Normandie, cette interview revient sur l’arrestation musclée, la garde à vue et les raisons de cette arrestation (un peu). Prise ici.

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Placé en garde à vue pendant quatre jours, le Rouennais Mathieu tente de comprendre aujourd’hui les raisons qui ont poussé la justice à s’intéresser à lui et à ses amis (photo Boris Maslard)

«Le troisième jour de garde à vue a été le plus dur à vivre. Je commençais à vraiment être éprouvé et sans commencer à voir le bout du tunnel.» Après une centaine d’heures de garde à vue vécue la semaine passée dans le cadre de l’enquête sur les sabotages à la SNCF, Mathieu B. est plutôt en forme.

Même s’il confie «avoir perdu cinq kilos», il est le moins marqué des trois Rouennais éprouvés nerveusement et psychologiquement par cette épreuve qui s’est déroulée dans les locaux de la sous-division anti-terroriste à Levallois et Nanterre.

Fragiles depuis leur libération samedi après-midi, notamment victimes de troubles du sommeil, Elsa B. et Bertrand D. ne souhaitent pas s’exprimer publiquement. Dans un autre état d’esprit, Mathieu B. a répondu aux sollicitations des médias. Filmé hier après-midi par une équipe de Sept à huit, l’émission de reportages de TF1, l’étudiant âgé de 27 ans, fraîchement diplômé de l’école des Hautes études en sciences sociales, s’est aussi longuement confié à notre journal.

Dans quelles conditions avez-vous été libéré?
Mathieu B.: « Tard samedi soir. Je suis passé le dernier devant le juge d’instruction (NDLR, au palais de justice de Paris, sur l’île de la Cité). Cela a duré cinq minutes. L’avocat commis d’office m’avait prévenu un peu avant que mon dossier était vide. Un peu embarrassé, le juge m’a signifié mon placement sous contrôle judiciaire et ma mise en examen. Une fois dehors, j’ai retrouvé les autres qui venaient d’être libérés et des amis venus nous accueillir.»

Ensuite?
«Avec ma compagne (Aria T., arrêtée avec lui à Tarnac et qui a aussi vécu la garde à vue), nous sommes rentrés à Rouen par le dernier train. Et le lendemain matin, nous sommes allés chercher notre fils de neuf mois qui était chez mes parents. Nous avons raconté à nos proches l’enchaînement des événements.»
Que retenez-vous des premiers moments de la perquisition?
«Nous avons été braqués nus par des policiers cagoulés, et menottés. Le lit de notre fils a été retourné, les pots de confiture de ma mère vidés. Cela a duré des heures, sans qu’ils ne trouvent rien de compromettant.»

Quand avez-vous été conduits à Paris?
« Le convoi de véhicules est parti en fin d’après-midi. Transportés à 180 km/h sur l’autoroute, nous avons dû arriver vers 20 h à Paris. Je me suis retrouvé dans une cellule de 5 m² sans fenêtre, avec pour seul mobilier un banc en béton, le tout baigné d’une très faible lumière.»

Les interrogatoires ont-ils débuté tout de suite?

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// «Non, seulement le lendemain matin. J’ai répondu à des questions très précises sur ma vie, mes études, mes parents. Les policiers m’ont ensuite interrogé sur mes opinions, au sujet de Sarkozy, de livres comme L’Insurrection qui vient. Ensuite, j’ai été questionné sur ma participation à la manifestation de Vichy (le 3 novembre en marge d’une réunion européenne sur l’immigration) puis sur les sabotages SNCF. J’ai raconté en détail cette soirée-là, que j’ai passée à Rouen en ville et à une fête avec des amis.»
Avez-vous subi des atteintes physiques durant votre garde à vue?
« Non, il s’agissait plutôt d’intimidation du genre : »On sait que tu mens » ou  »tu ne reverras jamais ton fils ». A partir du jeudi, les policiers ont cessé de m’interroger sur les faits et m’ont questionné sur mes lectures, les gens croisés dans ma vie, les manifestations auxquelles j’ai participé. Ils m’ont sorti ma lampe frontale, l’adresse de mon ancien proprio… le moindre objet insignifiant était sujet à interprétation.»

Avez-vous eu peur?
« Le troisième jour a été très difficile. Je savais qu’ils n’avaient rien contre moi mais les idées s’embrouillaient dans ma tête sous l’effet de la fatigue, du manque de nourriture. La situation était si surréaliste que j’avais l’impression d’être dans les Bronzés à Guantanamo (sic).»

Avez-vous compris le pourquoi de votre arrestation?
« Je pense que l’on a payé notre activité intellectuelle et nos opinions, notre critique de la société de consommation, notre mode de vie basé sur le partage et l’entraide. Pour moi, il s’agissait d’une arrestation politique.»

propos recueillis par Paul Mouchel
« Etranger aux sabotages »
Pour Mathieu B., qui se dit « étranger aux sabotages SNCF », cette arrestation était une « opération politique ». « Vivre en communauté (NDLR : les Rouennais vivent à huit dans deux maisons), partager plutôt que de vivre chacun dans son coin, faire un pas de côté vis-à-vis de rapports dominants serait potentiellement terroriste ? », s’interroge Mathieu. « Nous avons une autre idée de la politique qui s’applique à notre mode de vie. Alors que tout va mal, on cherche à s’organiser localement en produisant des légumes, partageant le peu qu’on a, joyeusement. » « Notre activisme se concrétise dans l’écriture, l’édition de textes disponibles en librairie, mais aussi dans la participation à des manifestations comme beaucoup d’autres organisations. » Et si les idées de partage et communautaires sont plutôt estampillées de gauche, Mathieu et
ses amis ne se revendiquent d’aucun courant politique. Ils sont d’ailleurs en passe de créer à Rouen une cantine solidaire qui sera également un lieu d’échanges.

Article paru le : 21 novembre 2008

21
Nov
08

Enquête : Les neuf de Tarnac

Vu dans l’édition du Monde du 21 novembre 2008.

Quand Mathieu B., 27 ans, se souvient de son arrestation, il a cette image, à la fois drôle et amère, d’hommes encagoulés de la police antiterroriste cherchant « des explosifs dans les pots de confiture de (sa) mère ». Etudiant il y a encore peu en mastère de sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il fait partie des neuf jeunes arrêtés le 11 novembre et mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Cinq d’entre eux – « le noyau dur », pour le parquet – doivent, en plus, répondre du chef d’accusation de « dégradations en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d’action terroriste », les fameux sabotages de caténaires de la SNCF.

Ce n’est pas le cas de Mathieu. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire, comme trois autres, après quatre jours de garde à vue. Des heures et des heures d’interrogatoire dont il retient ceci : « On est ton pote. On va te foutre en taule. On est d’accord avec toi. Tu as de la merde dans le cerveau parce que tu as lu des livres. On va aller te chercher un sandwich. Tu reverras jamais ton fils. » Lorsque nous l’avons contacté, il a demandé un peu de temps pour réfléchir parce que « ce type d’expérience est assez difficile à relater ».

Comme lui, la plupart des neuf interpellés sont des étudiants brillants ultradiplômés. Tous fichés pour leur appartenance, selon les mots de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, à « l’ultragauche, mouvance anarcho-autonome ». Julien Coupat – présenté par la police comme le chef de file et dont le nom a été mis en avant -, 34 ans, a fait une grande école de commerce, l’Essec, puis un DEA, avant d’enchaîner un début de doctorat à l’EHESS en histoire et civilisation. Au dire de son père, il envisageait de se lancer bientôt dans des études de médecine. Son amie, Yldune L., 25 ans, fille d’universitaire, a eu la mention très bien à son master d’archéologie. Benjamin R., 30 ans, a fait Sciences Po Rennes et a passé un an à l’université d’Edimbourg en sociologie du développement et responsabilité environnementale. A Rouen, Les plus jeunes, Elsa H., 23 ans, et Bertrand D., 22 ans, sont respectivement en première année de master d’anglais et en licence de sociologie. Trois se distinguent : Gabrielle H., 29 ans, inscrite depuis septembre dans une école d’infirmières, Manon G., 25 ans, musicienne, premier prix de clarinette dans son conservatoire, et Aria T., 26 ans, qui a longtemps joué le rôle d’une ado un peu rebelle dans une sitcom populaire en Suisse, Les Pique-Meurons.

Aucun n’est en rupture familiale. Les parents, dirigeant de laboratoire pharmaceutique, médecin, ingénieur, universitaire, prof ou de la classe moyenne, continuaient à les voir régulièrement. Yldune, l’étudiante en archéologie, incarcérée depuis sa mise en examen le 15 novembre, habitait encore chez son père et sa mère. Pas de rupture donc. Mais tous avaient décidé de vivre selon des canons différents de ceux de leur milieu, à l’écart de la société marchande.

Un jour de 2003, en quête d’une ferme « pas trop chère », Julien Coupat débarque dans le bureau de Jean Plazanet, alors maire communiste de Tarnac, un village de 335 habitants sur le plateau de Millevaches, en Corrèze. L’affaire est vite conclue : une bâtisse, des dépendances, 40 hectares. Le Goutailloux. « Ensuite, j’ai vu arriver un groupe de jeunes, très sympas, serviables », raconte avec enthousiasme Jean Plazanet.

Ils reprennent l’épicerie du hameau. La gérance est confiée à Benjamin R., qui a l’expérience de l’animation d’un lieu de vie alternatif pour avoir fait fonctionner un squat – l’Ekluserie – à Rennes. C’est le plus écolo de la bande. Entre 16 et 19 ans, il a travaillé bénévolement dans des associations de protection du gibier d’eau, des rapaces et des loutres. Il a brièvement présidé la fédération des Jeunes Verts européens.

A Tarnac, le groupe élève des moutons, des poules, des canards, ravitaille les personnes âgées alentour. « Je ne crois pas me tromper en disant que l’un des buts était de se donner les moyens matériels et affectifs de fuir la frénésie métropolitaine pour élaborer des formes de partage », dit Mathieu B.

Ils fuient le travail salarié, rejettent le système capitaliste et l’hyperconsommation. Sans concessions, ils bannissent les téléphones portables. Par refus de la sujétion, plaident-ils. Par souci de clandestinité, pense la police. Leur radicalité est dans leurs écrits, leurs lectures, leurs comportements, estiment amis et réseaux. Elle s’est traduite en actes, soupçonnent les enquêteurs qui les surveillaient depuis le printemps et affirment avoir vu deux d’entre eux à proximité d’une des caténaires endommagées la nuit du 8 novembre. Des « projets d’attentats consommés », a estimé le procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

« Je suis un communiste, du temps de la Commune de Paris », a dit un jour Julien Coupat à son père. Les neuf se réservent de longues heures pour la lecture et l’écriture. Mais bougent aussi beaucoup. Certains font des milliers de kilomètres pour visiter des squats politiques, participer à des contre-rassemblements à l’occasion de G8 ou de sommets européens. Le 3 novembre, plusieurs se sont retrouvés à Vichy lors de la réunion des ministres de l’intégration des Vingt-Sept. Autant de manifestations qui se sont soldées par des heurts avec la police.

Julien Coupat ne réside pas à demeure à Tarnac, où est née la petite fille qu’il a eue avec Gabrielle H., il y a trois ans. A Paris, il fréquente les milieux intellectuels. Il a tissé des vrais liens avec le philosophe italien Giorgio Agamben, rencontré lors d’un séminaire. Ils jouent de temps à autre au football, le philosophe l’a aidé au moment du lancement de la revue Tiqqun en lui trouvant un imprimeur en Italie. Julien Coupat était membre du comité de rédaction de cette publication éphémère influencée par le situationnisme.

« Il est de la mouvance postsituationniste avec le langage qui va avec, c’est un très bon connaisseur de Guy Debord », souligne Luc Boltanski, directeur d’études à l’EHESS. « C’était un étudiant brillant, quelqu’un d’extrêmement gentil », poursuit le sociologue qui l’a distingué nommément dans la préface de son livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (avec Eve Chiapello, Gallimard 1999). « Le genre de type qui en sait plus que ses profs, assure Eric Hazan, son ami depuis six ans. Pour lui, les modes d’action et les mots du passé sont à laisser tomber. Ce n’est pas un philosophe spéculatif. » Cet éditeur parisien a publié L’insurrection qui vient (éd. La Fabrique, 2007), un ouvrage signé « Comité invisible », qui excite la curiosité policière depuis plusieurs mois. Le style relève de la littérature « situ » fascinée par l’émeute. Il y est évoqué le sabotage des voies de TGV pour bloquer la machine économique et créer un état de chaos « régénérateur ». Julien Coupat est désigné comme l’auteur principal du livre. Le parquet de Paris lui attribue le rôle de penseur et de dirigeant d’un groupe terroriste. A ce titre, il encourt vingt ans de prison.

« Julien m’a dit : « Moi je veux vivre dans la frugalité », confie son père, un ancien médecin qui a cofondé un laboratoire pharmaceutique, aujourd’hui à la retraite. Il aurait pu devenir directeur financier de Barclay’s. » Mais ce fils unique qui vit avec 1 000 euros par mois a tourné le dos à l’univers très cossu où il a grandi, dans les Hauts-de-Seine. « Quelque part, cela a dû être un formidable accélérateur de sa réflexion », réfléchit le père à haute voix, au milieu des riches demeures nichées dans une sorte d’enclave boisée. M. Coupat, qui a découvert Tarnac il y a un an, a acheté la maison jouxtant l’épicerie. Il a également acquis pour son fils, dans le 20e arrondissement de Paris, un ancien atelier d’artisan de 50 m2 qui devait héberger un futur projet de journal militant. Indûment présenté dans la presse comme un loft luxueux, il servait pour l’heure de refuge à Julien et Yldune.

Effondrés, choqués par l’étiquette « terroristes », les parents tentent de faire face, tétanisés à l’idée de « trahir » leurs enfants par une phrase maladroite, un mot de trop. En une semaine, ils ont dû tout apprendre : les avocats, les couloirs du palais, la pression des médias. La mère de Gabrielle H. a passé 72 heures en garde à vue. Celle d’Yldune revit en permanence la scène de sa fille tirée du lit, menottée, et tremblant si fort que les policiers ont appelé SOS-Médecins. A l’association d’archéologie dont elle est membre depuis huit ans, on s’offusque que des « pinces de forge », saisies lors des perquisitions, puissent être retenues comme des pièces à charge pour le sabotage des voies ferroviaires. « C’est une spécialiste du néolithique et du coulage du bronze, on l’a vue des dizaines de fois manier ces pinces pour ses recherches ! », s’insurge un ami.

« J’ai lu tous les textes de Julien, je n’y ai jamais trouvé le moindre appel à homicide ou violence contre un individu, je suis révolté par tout ça », proteste le journaliste et chercheur Olivier Pascault, ancien condisciple de l’EHESS. Pour Giorgio Agamben, « on ne va pas les traiter comme les Brigades rouges, ça n’a rien à voir ! On cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout ça pour répandre la peur chez les jeunes gens ». Les avocats Irène Terrel, Steeve Montagne, Cédric Alepée, Dominique Vallès, dénoncent une incrimination terroriste « démesurée », la « faiblesse » des dossiers et rappellent l’absence de casier judiciaire de leurs jeunes clients.

A l’intérieur de l’atelier du 20e arrondissement, tout est figé, humide, en désordre. Sur la porte en contreplaqué, d’une écriture un peu enfantine, est inscrit : « Ceci est ma maison, éphémère comme les précédentes. Les objets sont à la place que je leur ai désigné. Demain je déménagerai et ils me suivront. D’eux ou de moi qui est le plus exilé ? » Un peu plus loin : « Je suis comme un soldat qui ne porte pas d’uniforme, qui a choisi de ne pas combattre mais qui se bat toute la nuit pour d’autres causes. »

Isabelle Mandraud et Caroline Monnot