Posts Tagged ‘cellule invisible

13
Avr
09

Législation d’exception : le cas Julien Coupat et Yldune Lévy

Par Michel Terestchenko

Publié le 28 décembre 2008 ici. Nous ne l’avons découvert que récemment et vous proposons de (re)lire avec nous ce très bon texte.

Lors d’un colloque qui se tint à Berlin à la fin des années quatre-vingt-dix, le professeur de droit, Günther Jakobs, recommandait que nos sociétés démocratiques établissent une distinction entre le droit pénal des citoyens et le droit pénal de ceux qu’il appelle « les ennemis de l’ordre public » : « Celui qui veut être traité comme une personne, expliquait-il, doit de son côté donner une certaine garantie explicite qu’il va se comporter comme une personne. Si cette garantie fait défaut, ou même si elle est formellement refusée, le droit pénal n’est plus la réaction de la société contre l’un de ses membres, mais devient la réaction contre un ennemi. »

Une telle distinction, qui entend légitimer l’instauration d’une législation de combat, présuppose que tout citoyen soit en mesure d’apporter la preuve que son comportement – non ses actes, serait-il simplement soupçonné de les avoir commis – ne constitue pas une menace potentielle pour la société. Si l’on devait suivre une telle recommandation s’instaurerait un ordre du soupçon généralisé auquel personne ne pourrait échapper, mettant radicalement en cause la présomption d’innocence et les principes fondamentaux de notre conception du droit. S’agit-il là de simples divagations d’un universitaire, conduisant à appliquer à tout citoyen la distinction établie par le juriste Carl Schmitt entre l’ami et l’ennemi ?

Il y a, hélas, tout lieu de craindre que non si l’on considère l’évolution des mentalités gouvernementales et des pratiques judiciaires. Je parle ici de la France, non de l’Allemagne. On en voit un triste exemple dans le sort réservé à Julien Coupat et à sa compagne, Yldune Lévy. Tous deux ont été incarcérés, le 16 novembre 2008, avec plusieurs membres d’une prétendue « cellule invisible », pour leur responsabilité présumée dans le sabotage contre les lignes TGV, qualifié d’« entreprise terroriste », mais ils sont les seuls à être aujourd’hui encore maintenus en détention sans qu’aucune preuve formelle n’ait pu, semble-t-il, être apportée de leur participation à cette action. Une action, au reste, qui, en seraient-ils responsables, ce qui n’est pas établi, ne relève nullement de l’intention de faire régner la terreur par un attentat contre des civils innocents, sauf à tomber dans une lamentable et effrayante dérive sémantique. C’est pourtant là le point décisif, car c’est principalement sur la base de cette qualification des faits que la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a décidé, vendredi 26 décembre, de maintenir Julien Coupat en détention préventive. Quant à Yldune Lévy, elle n’a toujours pas été auditionnée par un juge d’instruction, un mois et demi après son arrestation.

À l’origine de cette étrange rigueur, une circulaire, datée du 13 juin 2008, de la Direction des affaires criminelles et des grâces du Ministère de la Justice qui s’inquiète de la « multiplication d’actions violentes commises sur différents points du territoire national susceptibles d’être attribuées à la mouvance anarcho-autonome ». Est demandé aux parquets d’« apporter une attention particulière à tous faits (des inscriptions — tags — jusqu’aux manifestations de soutien à des étrangers en situation irrégulière) pouvant relever de cette mouvance afin d’en informer dans les plus brefs délais la section antiterroriste du parquet du tribunal de grande instance de Paris pour apprécier de manière concertée l’opportunité d’un dessaisissement à son profit ». Dans un communiqué intitulé « La Direction des affaires criminelles voit des terroristes partout » (26 juin 2008), le Syndicat de la magistrature soulignait le risque que cette circulaire pouvait faire courir, celui « de permettre une extension quasi illimitée d’une législation d’exception » et « de renforcer la répression à l’encontre des différents acteurs du mouvement social ».

Une inquiétude aujourd’hui amplement justifiée par les faits.

Nous apprenons, en effet, que Julien Coupat et Yldune Lévy, incarcérés l’un à la prison de la Santé et l’autre à Fleury-Mérogis, sont traités comme des Détenus Particulièrement Surveillés (DPS), auxquels s’appliquent des mesures de précaution liées à leur prétendue dangerosité.

C’est ainsi que, selon une révélation du Canard enchaîné du 17 décembre, « depuis un mois, à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis, la nuit, toutes les deux heures, la lumière s’allume dans la cellule d’Yldune Lévy, présumée d’« ultragauche » saboteuse de caténaires SNCF. (…) Officiellement, c’est « pour la protéger d’elle-même ». En réalité, comme le concèdent des juges en privé, il s’agit d’abord d’« attendrir la viande » de cette « dangereuse terroriste ».

À la question posée par le journal Libération (11 décembre) : « Comment s’expriment leurs velléités terroristes ? », le contrôleur général Christian Chaboud, responsable de la lutte antiterroriste, a répondu : « De par leur attitude et leur mode de vie. » »

Avec l’altération des rythmes de sommeil, c’est ainsi une des méthodes de privation sensorielle utilisée à grande échelle par les forces américaines dans le cadre de la guerre contre la terreur, qui serait employée en France à l’endroit d’une personne présumée innocente. Le but est toujours le même : briser la résistance psychique du détenu. Or de telles pratiques dont la capacité destructrice est indéniable sont qualifiées, en droit international, d’actes de torture . C’est à ce titre qu’elles font l’objet d’une prohibition inconditionnelle.

Nul besoin d’entrer dans le fond du dossier ni d’être lié à la mouvance de l’ultra-gauche, pour dénoncer et condamner ces méthodes dont l’apparition et la légitimation sont inévitables dans une société où le discours de la menace et de la peur conduit à bafouer les règles de la justice ordinaire. À quoi bon s’indigner de la législation d’exception mise en œuvre par l’administration Bush à Guantanamo sur des centaines de prétendus terroristes si nous entrons à notre tour dans la même régression, serait-elle de moindre gravité, à la faveur d’un consensus plus ou moins tacite ? Au-delà de décisions de justice qui éveillent, pour le moins, notre perplexité – même si nous ne savons pas tout et qu’une certaine prudence s’impose -, au-delà du traitement carcéral réservé à ces détenus, qui sont toujours, faut-il le rappeler, présumés innocents, et qui soulève notre indignation, au-delà même du développement de l’esprit sécuritaire dont nous devons refuser les pièges parce qu’il ébranle la garantie que la démocratie doit apporter à la défense des libertés publiques fondamentales, c’est d’abord la métaphorisation de la notion de terrorisme qu’il faut rejeter absolument. Lorsque le langage cesse d’établir et de garantir notre relation de confiance avec le monde, il y a tout lieu de craindre que la société vacille dans son ensemble. La justice en particulier. Notre devoir de vigilance a dans les temps présents, ici et ailleurs, trouvé assez de raisons de s’exercer pour que nous exigions que notre démocratie demeure respectueuse des principes qui la constituent et qu’aucune forme de torture, serait-elle psychologique, ne s’exerce à l’endroit de quiconque. L’extension immodérée de la justice d’exception est une dérive dont personne ne peut désormais être assuré qu’il n’en soit un jour victime.

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17
Jan
09

Communiqué de presse Syndicat Magistrature

Reprise ci-dessous du communiqué de presse du Syndicat de la Magistrature

Paris, le 15 janvier 2009

COMMUNIQUE DE PRESSE

Affaire de Tarnac : de la « cellule invisible » au terrorisme invisible

Depuis plusieurs mois, le Syndicat de la magistrature dénonce l’utilisation de qualifications pénales outrancières aux fins d’intimidation et de répression des mouvements sociaux (communiqués des 26 juin, 27 novembre et 4 décembre 2008).

Dans l’affaire du « groupe de Tarnac », l’instrumentalisation consentie de la justice – à la suite d’une opération de « police réalité » opportunément médiatisée par la ministre de l’Intérieur – semble avoir atteint son paroxysme.

Pour mémoire, après avoir subi une garde à vue dérogatoire de 96 heures, de jeunes épiciers libertaires ont été mis en examen du chef d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et, deux d’entre eux, sont incarcérés depuis plus de trois mois.

Pourtant, les éléments ayant permis d’identifier et de démanteler une structure clandestine anarcho-autonome se livrant à des opérations de déstabilisation de l’Etat « avec pour objet la lutte armée » n’ont manifestement pas ébloui la plupart des intervenants du dossier. Outre les avocats de la défense qui semblent considérer que l’essentiel des charges repose sur la possession d’un livre subversif et sur la critique d’un mode de vie alternatif, plusieurs décisions de justice ont paru émettre de sérieuses réserves sur le contenu réel de la procédure.

Comment interpréter autrement la libération de plusieurs mis en examen quelques jours après leur incarcération ? Comment ne pas s’étonner également, dans une affaire qui comporte des qualifications pénales aussi graves, qu’un juge de la liberté et de la détention ait pris le risque de libérer, dès le mois de décembre, le « chef incontesté » de la « cellule invisible » ? Même si cette décision a été rapidement infirmée à la suite d’un « référé détention » zélé du parquet anti-terroriste, il y a tout lieu de redouter que le traitement de cette affaire n’aboutisse à une nouvelle déconfiture judiciaire.

Manifestement conscient de ce risque, le juge d’instruction en charge de l’enquête a ordonné hier la mise en liberté d’un jeune fille incarcérée. Tel un automate procédurier insensible aux réalités du dossier, le parquet antiterroriste s’est empressé de faire appel et de déposer un nouveau « référé détention »…

Le Syndicat de la magistrature observe que cette affaire est la parfaite illustration des risques que comportent le transfert des compétences du juge d’instruction vers un parquet statutairement dépendant du pouvoir politique, spécialement lorsque la collusion avec le ministère de l’intérieur est si clairement affichée.

Le Syndicat de la magistrature dénonce l’entêtement de la ministre de l’Intérieur et du parquet de Paris à vouloir maintenir une qualification des faits volontairement disproportionnée.

21
Déc
08

Anarcho autonome, une invention de magistrat

Après avoir pris partie pour la thèse officielle, Libération tente de se faire pardonner en réalisant une interview de Benjamin Rosoux.

Repris d’ici : http://www.liberation.fr/societe/0101304063-anarcho-autonome-une-invention-de-magistrat

Une version complète de l’interview est à écouter ici .

Benjamin Rosoux, 30 ans, l’un des mis en examen libéré le 2 décembre dans l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF, raconte comment, le 11 novembre, vers 6 heures du matin, policiers et gendarmes débarquent au lieu-dit Le Goutailloux, près de Tarnac (Corrèze), l’emmènent à Paris pour quatre jours de garde à vue et deux semaines de détention provisoire. Témoignage d’un des accusés, – qui par ailleurs nie les faits – dans une enquête qui, à cause de la qualification «terroriste», fait polémique.

L’arrestation

«Ah, vous êtes un gros poisson»

La maison est investie aux cris de «police, police», on entend des bruits de cavalcade dans l’escalier, tout l’étage est investi en quelques secondes, avec une vingtaine de policiers, des gendarmes mobiles. Au début, on ne comprend pas grand-chose, toutes les portes sont ouvertes, tout le monde est tenu en respect, on m’interdit de m’habiller pendant dix minutes. Ils vérifient les identités et on se rend compte qu’ils ont des ordres pour chercher des gens en particulier. Moi, je me présente tout de suite, comme je suis responsable du lieu. Quand ils ont su mon nom, je me suis fait menotter immédiatement, et après seulement, on m’a permis de m’habiller. Toutes les autres personnes ont été mises dans une pièce et moi, j’étais seul dans une autre pièce.

Qu’est-ce qu’il se passe ?

D’abord, je vois celui qui semble être le chef de l’opération, enquêteur de la sous-direction antiterroriste, assez jeune, mon âge, et qui fait un peu le malin et qui me dit, «Ah, Benjamin, d’une façon très familière. On se connaît bien». Je dis : «Moi, je n’ai pas le plaisir de vous connaître.» – «Si, moi j’te connais bien, t’avais l’air plus gaillard à Vichy [théâtre d’une manifestation début novembre, ndlr].» Ensuite, il me laisse avec des gendarmes. C’était marrant, il y avait une espèce de rivalité. Les gendarmes étaient en train de ronchonner, de dire qu’ils s’étaient fait dessaisir de l’affaire, que c’était la section antiterroriste qui allait récupérer tous les lauriers de l’histoire. Jusque-là, je ne sais toujours pas de quoi il s’agit exactement, le gendarme, qui ne sait pas non plus, regarde le papier et dit : «Ah, vous êtes un gros poisson, il s’agit d’une affaire de terrorisme.» Ils contrôlent les papiers des autres personnes, et là il y a un temps d’attente, et on comprend d’après les communications qu’ils ont entre eux qu’il y a d’autres lieux qui sont perquisitionnés en même temps.

Comment se déroule la perquisition ?

C’est une mise à nu existentielle, les lettres, les photos, les vêtements, tout est sorti et présenté à cette même personne qui semble être celle qui suit le dossier depuis un moment et qui a une idée de ce qu’il faut garder ou pas. On passe de chambre en chambre. Ils cherchent principalement des textes et documents informatiques. Première chose qu’ils me demandent : «Est-ce qu’il y a des armes ici ?» Ils ramènent aussi les chiens renifleurs d’explosifs et ils s’amusent aussi à mesurer plein de choses, notamment toutes les hauteurs des marches pour voir s’il n’y a pas des caches. Ils prennent aussi toutes les brosses à dents, les peignes des enfants.

On fait le tour de toutes les pièces, ils cherchent des textes, tout ce qui pourrait se rapprocher de l’anarchie, de l’autonomie, des brochures, des tracts, des affiches. Ils étaient très fiers d’avoir trouvé un dessin d’enfant qui était censé représenter différentes personnes qui habiteraient au Goutailloux. Pour eux, c’était un élément pour essayer de prouver des liens et même une hiérarchie entre les gens.

A la fin de la perquisition, ils vous disent quoi ?

A la fin, ils refont le tour de la maison avec moi, et ils me demandent de signer. Ils me disent qu’ils ont trouvé dans une pièce deux gilets pare-balles par terre dans un sac en plastique. Je ne les avais jamais vus auparavant. J’ai été surpris de trouver ça. Après, chez nous, il y a toutes sortes de trucs qui traînent. Je me suis dit : «Mais qui a amené ces trucs ?» Ces gilets pare-balles avaient l’air sortis d’un surplus militaire. A partir de là, j’ai refusé de signer les scellés.

Et après ?

Ils m’emmènent, je comprends ou plutôt je devine qu’ils emmènent aussi Manon (une proche du Goutailloux). A moi, ils me disent : «En voiture, on t’amène à Paris.» Il est 15 heures. Ils évitent le village pour partir. Ils avaient toujours leurs cagoules. On roule à 160 km/h. Dans la voiture, on discute peu. C’est assez sec. Je suis menotté tout au long du trajet. Je demande à boire, l’un me donne du coca. On repart. J’essaye de dormir dans la voiture. Je suis assez serein. Ce n’est pas la première fois que je vois des flics, cela ne m’inquiétait pas trop. Surpris mais pas angoissé. Dans la voiture, je cogite, je me demande qui a pu être arrêté.

En garde à vue

«C’est le moment le plus angoissant»

On est à Paris vers 21 heures. On double tout le monde, ils remettent leurs cagoules. Et on arrive à la Direction centrale du renseignement intérieur, à Levallois. On sort de la voiture, veste sur la tête, j’arrive dans une salle avec des cellules et des stores baissés. Et là, je m’aperçois qu’il y a des gens dans les autres cellules, mais je ne vois pas qui. Ils me laissent une heure dans la cellule puis ils viennent me chercher pour une prolongation de garde à vue. Je retourne dans la cellule, et, peut-être deux heures après, je suis transféré à Nanterre avec une autre personne. Nous sommes placés en garde à vue dans des locaux du ministère de l’Intérieur.

16
Déc
08

Acte de terrorisme ? 92.500 foyers sans électricité !

Trouvé sur Mediapart.fr

Lundi 15 décembre, 21h45 (PAF)

Plus de 92.000 foyers étaient privés d’électricité, lundi après-midi 15 décembre, dans le Massif central. Une réunion de crise se tient ce soir à l’Elysée avec notamment la ministre de l’Intérieur et le tout nouveau ministre de la relance, M. Deviedjian. Des contacts permanents ont lieu avec les préfets de la région et des départements concernés, eux-mêmes coordonnant secours et chasse aux fauteurs de trouble.


En effet, plusieurs témoignages, dignes de foi, recueillis par les agents de la surveillance des territoires et des policiers du RAID héliporté, portent à croire que de petits groupes munis de congélateurs portables dernier cri et de canons à neige auraient volontairement gelé et enneigé plusieurs kilomètres de lignes électriques. Visant des installations difficiles d’accès pour les équipes de l’ERDF qui ont mission de réparer les dégâts, il est impossible, pour l’heure, de dire quand l’alimentation électrique pourra être rétablie.

.

Mme Alliot-Marie a déclaré sur le perron de l’Elysée : « Les premiers éléments de l’enquête tendent à prouver qu’un réseau d’autonomes, jouissant de complicités locales et professionnelles, ont délibérément privé la population de l’Auvergne de courant électrique. Ces actions, non revendiquées, sont à rapprocher de celles de la « cellule invisible » ultra-gauche arrêtée à Tarnac. Les modes opératoires, néanmoins, diffèrent totalement. Aucun rapprochement ne peut être fait à cette heure même s’il s’agit d’actions terroristes de même nature. L’ensemble du dispositif épervier nocturne a été mis en place et tout sera fait, croyez-le bien, pour arrêter ces éléments nocifs».

03
Déc
08

Tarnac : un des inculpés libérés s’exprime

Vu ici :

28
Nov
08

Des vidéos supplémentaires…

Publiées il y a quelques temps, on les avait ratées…

On les publie ici, également pour montrer comment la presse a pu instrumentaliser l’arrestation des 9 !

Tout d’abord, une vidéo scandaleuse, amalgamant tous les manifestants des G8 ou autres contre-sommets de Vichy à des terroristes : de telles désinformations devraient pousser certains journalistes à changer de métier.

Une interview du père de Julien Coupat sur France 5, avec un animateur (on ne peut pas appeler ça du journalisme…) très limite…

Extrait de l’émission Arrêt sur Image qui essaie de démêler les pratiques douteuses de certains médias

Le lien vers un radiozapping réalisé par le Monde.fr du 12 novembre : à écouter ici.

Pour rappel, on avait déjà publié :

Interview d’Eric Hazan ;

les J’espère des Guignols ;

des vidéos de France 3 Limousin ; ;

le comité de soutien sur France 2 ; ;

la bataille du rail ; ;

une parodie du Journal de TF1 ; ;

– une chronique de Didier Porte sur France Inter ici et ici ;

24
Nov
08

Comité invisible : l’affaire du sabotage des lignes SNCF

Vu sur la République des Lettres.

Petit conte ordinaire de la paranoïa antiterroriste dans la France éminemment démocratique de Nicolas Sarkozy. Neuf personnes, quatre hommes et cinq femmes âgés de 22 à 34 ans, supposées être les auteurs d’actes de malveillance contre la SNCF, ont été déférées samedi 15 novembre devant les juges d’instruction Thierry Fragnoli et Yves Jannier de la section antiterroriste de Paris. Le Parquet les accuse d’avoir constitué une « association de malfaiteurs » et d’être responsables de « dégradations en réunion », le tout « en relation avec une entreprise terroriste », délit passible de dix ans d’emprisonnement. Quatre d’entre elles ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire mais les cinq autres, considérées par la police comme le noyau dur d’un groupe révolutionnaire dénommé « Cellule invisible » ou « Comité invisible », ont été placées en détention provisoire et mises en examen. Julien Coupat, leader présumé du groupe, est poursuivi à titre de dirigeant d’une « structure à vocation terroriste », crime passible lui de vingt ans de réclusion. L’instruction judiciaire doit déterminer si les jeunes gens sont bien les auteurs des sabotages de cinq caténaires de voies ferroviaires, commis fin octobre et début novembre dans l’Oise, l’Yonne, la Seine-et-Marne et la Moselle. Les dégradations avaient perturbé une partie du trafic SNCF, entraînant des retards dans la circulation de quelques dizaines de TGV.

Après une série de perquisitions qui ont mobilisé pas de moins de 150 policiers dans toute la France, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, se félicite du succès de son opération « Taïga » pilotée par la sous-direction antiterroriste (SDAT). Elle offre en pâture à la presse une dizaine de suspects qu’elle présente comme des « nihilistes » membres d’un réseau de « l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome ». Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris, lui emboîte le pas, affirmant disposer « d’indices graves et concordants » contre cette « cellule qui avait pour objet la lutte armée ». Ministre et Procureur restent toutefois assez vagues sur les preuves matérielles.

Et pour cause, lors des perquisitions, les policiers n’ont trouvé aucune arme ni aucun élément matériel permettant de confondre les suspects. À leurs domiciles, ils n’ont saisi que du matériel d’escalade, des outils de bricolage, un plan du réseau SNCF, une perruque de fête, un fugimène, quelques banderoles et talkies-walkies et divers documents de littérature anarchiste disponibles dans le commerce. Aucune preuve formelle, pas de témoin, pas de trace ADN, pas d’empreinte digitale sur les lieux des sabotages. En outre les accusés restent muets pendant leur garde à vue prolongée (96 heures en matière d’enquête antiterroriste). Enfin, malgré l’étroite surveillance policière dont était l’objet la fameuse « cellule invisible » — une enquête préliminaire avait déjà été ouverte sur Julien Coupat et sa compagne Yldune en avril dernier dernier, à la suite d’un signalement du FBI aux autorités françaises car ils avaient été repérés lors d’une manifestation anti-militariste à New York — aucune preuve tangible, pas même une écoute téléphonique ne permettent de les impliquer directement.

Qu’à cela ne tienne, d’autres éléments qualifiés de « troublants » sont mis en avant par Jean-Claude Marin: les membres de la dite « cellule invisible » auraient été aperçus début novembre « par des policiers » en Seine-et-Marne, à proximité des lieux où les dégradations ont été commises. Il n’y a donc aucun doute. Quant au repaire des « anarcho-autonomes », la ferme dite du Goutailloux à Tarnac en Corrèze, c’est à coup sûr pour le Procureur de la République « un lieu d’endoctrinement et une base arrière pour des actions violentes contre des personnes ». D’ailleurs, le fait que les suspects restent murés dans le silence pendant les interrogatoires « n’est pas une preuve mais il montre que ce ces gens sont déjà ancrés dans un parcours de marginalisation et de radicalisation violente ».

Le lendemain des mises en examen, Michèle Alliot-Marie en rajoute une couche sur une radio juive sarkozyste, Radio J, afin de justifier les incarcérations et le déploiement des forces antiterroristes. Selon elle, « la justice dispose d’éléments suffisamment convaincants », sans préciser lesquels. Elle « sait » qu’il existe en France d’autres groupes de la mouvance anarcho-autonome, « probablement de l’ordre de 300 personnes », où « il peut y avoir une radicalisation allant jusqu’à des actions violentes ». Pour la ministre de l’Intérieur, ces groupes anarchistes « qui refusent le dialogue démocratique » auraient en outre des « relais à l’étranger », notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique en Grèce, au Canada et aux USA. Elle s’inquiète enfin de la sortie de certains films récents comme ceux sur Jacques Mesrine ou la Bande à Baader, craignant leur effet sur les « esprits fragiles ».

Bref, ces monstrueux « nihilistes clandestins potentiellement très violents » (pour employer cette fois la terminologie du Figaro et de France 2, entre autres) sont coupables, même sans preuves. Identifiés par leur « philosophie d’insurrection contre les institutions », ils sont, c’est clair, membres d’une « entreprise terroriste » aux ramifications internationales dont le but est de « troubler l’ordre politique, économique et social et d’atteindre l’appareil d’Etat par la violence ». Là encore, on a des preuves, et quelles preuves ! Tous les suspects arrêtés ont au moins bac + 5 et un casier judiciaire vierge.
Mieux, Julien Coupat, 34 ans, diplômé de l’École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales (Essec) et doctorant en histoire et civilisation à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHSS) jusqu’en 1999, a écrit un livre. Il est l’auteur avec Benjamin Rosoux d’un essai néo-situationniste intitulé L’Insurrection qui vient, publié en 2007 sous le nom de « Comité invisible » à La Fabrique éditions. Le livre s’est vendu à ce jour à quelque 7.000 exemplaires, mais il est également téléchargeable gratuitement sur internet. Pour les autorités judiciaires comme pour les principaux grands médias cet ouvrage est un dangereux manuel pratique de terrorisme. Il appellerait à la lutte armée, préconiserait les actions de sabotage et donnerait des consignes militantes à tenir face aux forces de police. Pourtant, pour qui sait lire et dispose de trois notions d’histoire littéraire, L’insurrection qui vient est un texte plus métaphorique et littéraire que théorique.

Construit comme L’Enfer de Dante en sept cercles ou « impasses » (Le soi, les rapports sociaux, le travail, l’économie, l’urbain, l’environnement et la civilisation), il explique que « sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue, ce n’est pas la moindre de ses vertus« ; « Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise« ; « Le désert ne peut plus croître: il est partout, mais il peut encore s’approfondir« . Quelques petites phrases ont surtout retenu l’attention des fins lettrés de la brigade antiterroriste: « Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? A chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose » suivies d’un « Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire« . Sur la question de la violence et de la lutte armée, ils ont également pu lire ceci: « Il n’y a pas d’insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires: il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu« , et en conclusion: « Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire« . L’ambiguïté et le polysémantisme poétique, mais c’est bien sûr, voilà une preuve flagrante. Julien Coupat co-animait également une revue de métaphysique critique, Tiqqun, Organe conscient du Parti Imaginaire (autodissoute en 2001), inspirée par le Situationnisme et les travaux de Gilleles Manifeste du Surréalismes Deleuze, Giorgio Agamben et Toni Negri, où l’on peut découvrir le même style de textes poétiques ironiques entre deux utopiques Théorie du Bloom et Théorie de la jeune fille. Toutes ces publications se trouvent facilement en librairie ou sur internet aux côtés d’autres livres de même nature: les Manifeste du Surréalisme d’André Breton, La Société du Spectacle de Guy Debord, La Critique sociale d’Auguste Blanqui, La Vie Innommable de Michel Bounan, Du progrès dans la domestication de René Riesel, La haine de la démocratie de Jacques Rancière, L’abîme se repeuple de Jaime Semprun, le TAZ d’Hakim Bey, Le Sabotage d’Émile Pouget, La vie sur terre de Baudoin de Bodinat, la Critique de la violence de Walter Benjamin, le Précis de décomposition d’Emil Cioran ou encore Le Gai Savoir de Nietzsche, preuve définitive s’il en est de l’existence d’un vaste réseau d’anarcho-autonomes en train de s’attaquer à l’Etat français. Reste à espérer que les magistrats qui jugeront Julien Coupat et ses amis ne s’exposeront pas au ridicule d’une lecture au premier degré d’un texte poétique, ce qui n’est pas gagné d’avance étant donné le niveau de haute culture du régime sarkozyste.

Pendant ce temps, il est inutile de préciser que, des journaux dits « de référence » aux chaines et radios publiques ou privées, l’affaire des « anarcho-autonomes » tourne en boucle, générant les pires délires sur la présence de « l’ultra-gauche », ce nouvel ennemi intérieur qui réunirait les enfants d’Action Directe, des Brigades rouges, d’Al-Quaïda, de l’ETA et de la Fraction Armée Rouge réunis. Spécialistes es Anarchie et Terrorisme occupent les plateaux entre deux flashs d’info TGV pour expliquer que la France risque bientôt de sombrer sous l’action violente des terroristes de « l’ultra-gauche ».

Au vu des premiers éléments du dossier, les avocats des inculpés ramènent bientôt l’affaire de la « Cellule invisible » à ce qu’elle est réellement, à savoir plutôt une affaire politico-judiciaire pour délit d’opinion. Me Dominique Vallès, avocate de deux accusés estime qu’il y a « une disproportion totale entre la qualification d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et ce qu’on peut réellement leur reprocher« , ajoutant qu’il est « choquant de stigmatiser à ce point à partir de données floues ». Pour Me Cédric Alépée, avocat d’un autre accusé, « il n’y a strictement aucune charge » pouvant être reprochée à son client concernant des activités terroristes. « On a ratissé large, on a interpellé des gens sans prendre le temps de vérifier, de faire les investigations complémentaires pour être sûr qu’on avait des choses à leur reprocher », déclare-t-il. Me Steeve Montagne a lui aussi de son côté « le sentiment d’une instrumentalisation par le pouvoir de l’appareil judiciaire aux fins de restreindre la liberté d’opinion« . Pour Me Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, c’est également une « affaire aux dimensions totalement démesurées » […] « Il n’y a aucune proportionnalité entre les faits reprochés qui ne sont en rien établis et qui, quand bien même ne seraient que des dégradations qui n’ont même pas mis en danger de vies, et une procédure terroriste », estime-t-elle. De fait, il semble bien que les faits reprochés au groupe « anarcho-autonome » de Julien Coupat sont montés en épingle par le régime et que ce dont on l’accuse réellement via des lois antiterroristes scélérates, c’est surtout de réunir des militants libertaires intelligents participant activement à la contestation du capitalisme et du contrôle social par des écrits, des pratiques de vie alternatives et d’improbables actions poétiques de désobéissance civile comme celles de ralentir les TGV (ceci avec suffisamment de précautions pour ne pas causer de victimes).

Pour Eric Hazan, éditeur de L’Insurrection qui vient et auteur notamment de Changement de propriétaire, la guerre civile continue, interrogé sur le site Médiapart, l’opération « Taïga » de Michèle Alliot-Marie est l’illustration d’un « antiterrorisme comme moyen de gouvernement » qui menace sérieusement la démocratie et les libertés fondamentales en France. Selon lui, l’Etat doit aujourd’hui « justifier l’empilement de lois antiterroristes qui n’ont plus rien à voir avec le droit » et « tous les moyens sont bons pour construire l’ennemi intérieur ». Du côté de la ferme de Tarnac où vivait en communauté une partie des membres du groupe, les villageois ont pour leur part créé un un comité de soutien. Les inculpés étaient en effet parfaitement intégrés. Ils vivaient de façon ouverte, entretenaient d’excellentes relations avec le tout le monde et avaient même relancé l’exploitation de l’épicerie du village qu’ils ont transformé en bar magasin restaurant ouvrier, station-service et salle de spectacles fonctionnant sur un mode autogeré par plus de 150 habitants du village. Pour ceux-ci, « la façon dont on les présente est différente de la réalité partagée ici » et l’opération de police est « une rafle » doublée d’une cabale médiatique qui tombe bien pour Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie. « Avec les actes de malveillance qui se passent sur le réseau SNCF [27.500 en 2007, ndlr], ça tombe à pic d’aller à Tarnac et de rafler quelques gauchistes. Souvenez-vous de l’affaire des Irlandais de Vincennes, cela tombait à pic aussi ! » explique l’un deux. Un train peut en cacher un autre.

Copyright © Noël Blandin / La République des Lettres, dimanche 16 novembre 2008