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29
Juin
09

Julien Coupat est sorti de prison

Publié ici.

L’auteur présumé de sabotages sur des lignes TGV, était incarcéré depuis novembre dernier. Le parquet a soumis cette libération à une caution de 16.000 euros et le jeune homme reste sous « strict contrôle judiciaire ».

De source proche du dossier, on a appris la remise en liberté, jeudi 28 mai après-midi, de Julien Coupat, présenté comme le chef d’une cellule soupçonnée de sabotages de caténaires SNCF et incarcéré depuis le 15 novembre 2008 à la prison parisienne de La Santé. Une Peugeot bleue break, avec une femme seule au volant, est entrée avant de ressortir par une issue située à l’arrière de la maison d’arrêt de la Santé avec le jeune homme de 34 ans dissimulé dans son coffre, rapporte l’AFP.

Caution de 16.000 euros

L’ordonnance de remise en liberté rendue par le juge d’instruction Thierry Fragnoli soumet la libération de Coupat au versement d’une caution de 16.000 euros et impose qu’il demeure chez lui à Montreuil ou chez ses parents à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), a-t-on précisé au parquet de Paris. Le contrôle judiciaire lui interdit de sortir d’Ile-de-France et lui impose d’aller pointer une fois par semaine au commissariat de Montreuil où il devra laisser ses papiers d’identité, a-t-on ajouté de même source.
Enfin, Julien Coupat n’aura pas le droit d’entrer en relation avec les huit autres mis en examen et les témoins du dossier.
Le jeune homme était mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « direction d’une structure à vocation terroriste », des chefs passibles de la cour d’assises. Il a toujours clamé son innocence.

« Une justice du spectacle »

Jointe par nouvelobs.com jeudi matin, l’avocate de Julien Coupat, Me Irène Terrel s’est indignée de la manière dont le parquet avait annoncé sa décision. « Nous étions à peine sortis, à 20h30 mercredi, du cabinet du juge, que j’ai appris la nouvelle, vers 21h », a-t-elle précisé. Cette annonce du parquet, « avant même que l’instruction soit terminée », montre qu' »on est bel et bien dans une justice du spectacle », a-t-elle dénoncé. « Je n’ai jamais vu ça ! » Et d’ajouter : « Le fait que le parquet ait mis autant d’empressement médiatique à annoncer la prochaine libération de Julien Coupat qu’il avait mis d’acharnement juridique à le maintenir en détention prouve que tout cela est une affaire politique ». S’il ne s’oppose plus à la remise en liberté de Julien Coupat, le parquet a cependant requis son placement sous un « strict contrôle judiciaire ».

Une « instrumentalisation politique » dénoncée

On explique de source judiciaire que le juge d’instruction avait demandé mardi au parquet de se prononcer sur une éventuelle remise en liberté de Julien Coupat. Le jeune homme avait ensuite été entendu mercredi après-midi par le juge d’instruction en charge de cette affaire. Le parquet ne s’y est pas opposé à l’issue de l’audition mercredi, estimant qu’il n’y avait plus de risques de « concertation frauduleuse » entre les neuf personnes mises en examen ni de risques de pression sur les témoins.
Le parquet s’était jusqu’à présent opposé plusieurs fois à la remise en liberté de Julien Coupat. Ses avocats et ceux des autres mis en examen ont toujours dénoncé une « instrumentalisation politique » de ce dossier. Sur les neuf mis en examen, cinq sont soupçonnés d’avoir participé à des actes de malveillance ayant visé la SNCF. Proches de la mouvance qualifiée d' »anarcho-autonome » par la police, ces personnes sont suspectées d’avoir formé une « cellule invisible ».

« Toujours et encore la colère »

Jeudi, le comité de soutien aux neuf mis en examen du dossier a indiqué dans un communiqué qu’en dépit d’une probable libération, « le sentiment qui domine, c’est toujours et encore la colère, pour l’incarcération de Julien et les autres, les arrestations en pleine rue, les gardes-à-vue de 96 heures ».
« C’est ça qui est magnifique : on maintient envers et contre tout quelqu’un en détention pendant six mois et parce que soudain, sans aucune explication, on le libère, il faudrait que l’on soit content, que l’on remercie la justice d’être si juste et les juges d’être si cléments ? » a demandé le comité, auto-baptisé Comité du 11 novembre, date des interpellations.
La durée de la détention de Julien Coupat et la qualification terroriste de la procédure engagée contre
lui ont suscité de nombreuses critiques de la part d’intellectuels, de partis de gauche ou d’associations comme la Ligue des droits de l’Homme.

« Il n’y a pas d »affaire de Tarnac »

Dans un entretien publié lundi par Le Monde, Julien Coupat a qualifié de « petite vengeance » la prolongation de sa détention. Répondant par écrit aux questions du quotidien, il a dénoncé une « fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au coeur de l’Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires ».
Par ailleurs, Julien Coupat a nié être l’auteur du livre « L’insurrection qui vient », versé au dossier d’instruction, dont il dit être « un lecteur ». « Il n’y a pas d »affaire de Tarnac’, pas plus que d »affaire Coupat' », a-t-il poursuivi dans cet entretien. Mercredi, Benjamin Rosoux, un autre mis en examen dans cette affaire et présenté comme le « bras droit » de Julien Coupat, a réagi à cette tribune sur nouvelobs.com.

Toujours soupçonné

En dépit de cette remise en liberté, Julien Coupat reste néanmoins soupçonné d’avoir saboté, dans la nuit du 7 au 8 novembre, avec sa compagne, Yldune Levy, une ligne du TGV Est à Duisy (Seine-et-Marne), un des quatre sabotages commis en France cette nuit-là.
Des investigations sont également toujours en cours concernant d’éventuels liens entre Julien Coupat et des autonomistes allemands soupçonnés d’avoir saboté des lignes ferroviaires outre-Rhin à l’aide de crochets similaires à ceux utilisés en France.
(Nouvelobs.com)

16
Déc
08

Interview d’Eric Hazan : 9 de Tarnac, Grèce, etc…

Nous publions un extrait d’interview d’Eric Hazan trouvé ici : http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Eric Hazan : « Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. »

mercredi 10 décembre 2008, par JBB

Que vous inspire l’attitude des médias dans l’affaire dite de Tarnac ?

Elle est très éclairante, parce qu’elle illustre précisément la relation qu’il existe entre le journaliste spécialisé des affaires judiciaires et la police. Dans un premier temps, les journalistes de tous les quotidiens ont repris sans aucun recul les communiqués de la police. C’est humain, d’une certaine manière : ils sont comme des journalistes embedded dans des unités combattantes, ils ne peuvent mettre en doute les déclarations de la police sans perdre leur source.
Cette tendance à reprendre telles quelles les déclarations de la police a duré une semaine. Puis, au bout d’un moment, les journalistes ont quand même commencé à se poser des questions sur ce qui leur était présenté comme des preuves, soit un horaire des chemins de fer, une lampe frontale, une échelle et L’insurrection qui vient. Là, ils se sont mis à trouver le dossier assez foireux et à se demander s’il ne s’agissait pas d’un montage.

Vous comprenez qu’ils aient mis tant de temps à questionner la version officielle ?

Encore une fois, c’est humain. Les gens ne sont pas forcément très courageux ni indépendants d’esprit. Le sous-ensemble des journalistes est juste représentatif : prenez n’importe quel échantillon de population, il n’y aura pas parmi eux un nombre extravagant de gens à la fois courageux et capables de discriminations.

C’est pourtant justement ce qu’on demande aux journalistes…

Il faut prendre en compte l’énorme changement qui s’est produit en une vingtaine d’années dans leur recrutement. Il y a 20 ans, les journalistes étaient issus de tous les milieux, origines, formations : c’était un agglomérat de gens très hétéroclites. Aujourd’hui, ils sont formatés par les écoles de journalisme à l’esprit sciences-po et au moule républicain laïc et libéral… Et il n’y a même plus besoin de censure tant ceux qui sont aux postes de responsabilité, quadragénaires en bonne partie, sont formatés [2]. Il s’agit là de l’une de ces grandes tendances lourdes, si progressive que les gens n’en prennent pas conscience.

Cela renvoie d’ailleurs à un autre phénomène, qui sort un brin de notre sujet : on entend souvent dire qu’il n’y aurait plus de grande pensée française, comparable à la génération des Deleuze et Foucault. Et qu’après Badiou ou Rancière, il n’y aura plus de relève. Mais il y a une raison à cela : ce n’est pas que les Français soient devenus des crétins, mais simplement que le mode de recrutement des universités a évolué. Au premier filtre du mandarinat traditionnel – qui a toujours existé – est venu se superposer le filtre politique : si tu as une étiquette « marxiste », « bourdieusien » ou « trotskiste », tu n’auras jamais de poste universitaire important. Tous les gens qui sont catalogués comme des enseignants potentiellement dangereux pour leurs étudiants sont exclus des universités de sciences humaines. Les esprits féconds, fertiles, curieux et travailleurs – qui ne peuvent néanmoins vivre de leurs écrits – deviennent ainsi souvent professeurs de lycée, profession qui ne leur laisse que peu de temps libre. Et ils n’ont plus la possibilité de maturer, de ciseler leur pensée.

Cet univers de conformisme laisse quand même quelques marges de liberté…

Heureusement ! Sur l’affaire de Tarnac, il y a quelques journaux qui ont senti le truc et ont réagi dans le bon sens : L’humanité, le Canard Enchaîné et Politis, plus les gens du Monde et de l’AFP qui ont assez rapidement émis quelques doutes. A part ça… Libération, il leur aura fallu un temps fou pour se montrer un peu critique ; c’est d’ailleurs frappant de voir que c’est le même journaliste qui a écrit un article infâme sur L’insurrection qui vient et qui signe le long entretien d’aujourd’hui… [3]
Tout n’est pas toujours tranché, pourtant : après la manchette « L’ultra-gauche déraille » de Joffrin, il y a eu une émeute à Libé, une vague de protestation des journalistes qui ne partageaient pas ce point de vue.
Quant au Figaro… C’est un vrai flic qui a écrit les articles. Lui, c’est vraiment une erreur de casting, il aurait dû faire l’école de la police… Mais même dans ce quotidien, il y a des gens qui ne sont pas convaincus, qui n’en pensent pas moins.

Quels leçons tirez-vous de cette histoire ?

Elle montre plusieurs choses. C’est d’abord la preuve qu’avec la législation antiterroriste, on peut arrêter n’importe qui pour n’importe quoi, puisqu’on inculpe les gens sur des intentions ; c’était d’ailleurs le but de cette législation.
Ensuite se pose une question : pourquoi maintenant ? En fait, je crois que le pouvoir pète de trouille… Regardez ce qui se passe en Grèce : c’est de ça dont ils ont peur. Il se trouve que ça a explosé en Grèce, mais la police aurait aussi bien pu tuer un adolescent ici. Ce ne serait pas si exceptionnel…
Enfin : pourquoi eux ? Je pense que les gens de Tarnac sont dangereux aux yeux de l’appareil d’Etat parce qu’ils peuvent représenter un lien entre la jeunesse étudiante et la jeunesse populaire. Ils sont un peu l’un et un peu l’autre, et cette liaison-là est quelque chose que le pouvoir craint terriblement. Sarkozy l’avait dit quand il était ministre de l’Intérieur : « Si la jeunesse étudiante et la jeunesse des quartiers font la jonction, la fin du quinquennat [4]sera épouvantable. »

Vous pensez qu’on est dans une situation pré-insurrectionnelle ?

Le pouvoir le craint. Et il n’a pas tort…

La suite sur http://www.article11.info/spip/spip.php?article226

Notes

[1] La citation est de Lémi, collaborateur émérite de ce site qui avait publié en 2007, sur le blog Zapa, un passionnant entretien avec Eric Hazan. A lire ICI.

[2] Ce dont fait état le très bon livre de François Ruffin, Les petits soldats du journalisme, édifiante description du fonctionnement de la machine à décérébrer les apprentis journalistes.

[3] Il s’agit d’une longue interview, publiée en date du 9 décembre, de Benjamin Rosoux, l’un des cinq mis en examen dans le cadre de l’enquête sur les sabotages des lignes SNCF.

[4] Il s’agit du quinquennat de Chirac, donc.

14
Déc
08

Libération – Stéphane Rials – «Ne pas oublier l’héritage du droit»

«Ne pas oublier l’héritage du droit»

Publié ici. Le 3 décembre

STÉPHANE RIALS, professeur (universitaire de France-Paris-II). Auteur d’«Oppressions et résistances» (PUF)

En France, le 2 décembre n’est pas un jour faste… Une chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a partiellement suivi les réquisitions du parquet en maintenant en détention Julien Coupat et sa compagne. Il est trop tôt pour juger avec sérieux un choix dont les motifs sont ignorés. Mais, s’il s’agit des libertés et des droits, il est permis de ne pas se sentir très bien ces temps-ci.

Chacun admet qu’il n’est pas souhaitable – si la preuve en est administrée – qu’une poignée d’enfants tristes persistent à jouer au train électrique à un âge où ils devraient jouer en Bourse. Nul ne nie que le sabotage de caténaires avec des fers à béton ne doit pas être encouragé. Mais, à l’heure de Bombay, la conscience commune est troublée par la caractérisation de l’épisode du Lille-Paris comme «terroriste». La presse audiovisuelle avait immédiatement évoqué des «actes de malveillance». C’est bien de cela qu’il s’agissait : ni terreur, ni effroi, ni épouvante, rien qui évoquât une «entreprise terroriste», si les mots ont un sens.

Le parquet a d’ailleurs cru bon d’évoquer l’insoutenable violence programmatique des textes du Parti imaginaire et du Comité invisible. Ce qui frappe à la lecture de ceux qui sont accessibles, ce n’est pourtant pas un ton prometteur de sang. Ce sont plutôt des ambitions littéraires, philosophiques ou sociologiques, inégalement couronnées de succès. L’insurrection qui vient (titre laforguien car l’on refusera de croire qu’il s’agisse d’une pénible réponse à Alain Finkielkraut) amuse par ses «cercles» dantesques ou par son «en route !» huysmansien… Quant à l’Appel, que certains évoquent avec un air entendu, l’on pourra juger inadaptée la présentation plus ou moins spinoziste retenue pour un texte peu serré. Mais pas qu’il s’agit d’un brûlot.

J’évoquais le sens des mots. Mais celui-ci est conventionnel (et pour finir soumis au rapport de forces). L’affaire du TGV n’est pas terroriste selon nos usages ordinaires. Mais autre est la langue du législateur («au sens de la loi du», écrivent volontiers les juristes…) Les articles 421-1 et suivants du code pénal sont très préoccupants. Ils disposent en effet que «constituent des actes de terrorisme», non seulement beaucoup d’actes dont le lien avec toute perspective violente pourrait être ténu, mais nombre de situations objectives très vagues. En lisant l’article 421-2-1, ainsi, on se dit que le dimanche, ceux qui ne travailleront pas feront bien de consommer sagement et de fuir toute vie associative…

N’en doutons pas : il y a aujourd’hui un danger terroriste qui n’est pas le fruit de la seule imagination manipulatrice de certains gouvernants. Il n’est pas impossible qu’il ne faille des mesures particulières pour le combattre. Il est assurément préférable de prévenir des actions terroristes dont certaines pourraient emporter des effets qu’on ne saurait guérir. Nous n’aurions pas dû pour autant oublier l’héritage de notre culture du droit, renoncer à concilier plus justement les impératifs, à mieux proportionner les moyens aux fins et aux risques. En permettant qu’on applique un très sévère régime d’exception à des situations qui ne sont pas des situations d’exception, le législateur nous a conduits, nous le savons aujourd’hui, hors de toute modération.

08
Déc
08

Tarnac: «La ministre de l’Intérieur est dans une construction idéologique du terrorisme»

De Libération.fr (voir ici)

Un entretien avec le député vert européen Daniel Cohn-Bendit et les parents d’une des mises en examen dans l’affaire de destruction des caténaires SNCF.

Tarnac: «La ministre de l\’Intérieur est dans une construction idéologique du terrorisme»

07
Déc
08

Onfray, ou l’inconséquence politique

Il y a 15 jours, Michel Onfray publie une tribune inacceptable, tant sur le fond que sur la forme, dans Siné Hebdo (reproduite ci-dessous).

  • Tout d’abord, il prend pour acquis que les 9 arrêtés seraient bel et bien coupables ; loin de lui de remettre en cause l’hypothèse qu’ils pourraient être innocents et victimes d’une opération qui, en cette période, profite largement au gouvernement ; Onfray est au mieux victime du lynchage médiatique, au pire acteur de ce même lynchage ; dans tous les cas, le penseur de la gauche radicale qui se veut libertaire est discrédité pour un bon moment ! Comment prétendre révolutionner le monde quand on n’est même pas capable d’un peu de discernement politique sur une histoire qui semble montée de toute pièce ;
  • Ensuite, il sépare le bon révolutionnaire du mauvais, celui qui est légitime de celui qui ne l’est pas ! Ne faudrait-il pas une seconde s’interroger sur ces catégories de pensée qui sont en large partie imposées par la doxa dominante ! Si toute forme de sabotage devient du terrorisme, ne faut-il pas d’inquiéter de voir demain toute action politique et syndicale être interdite sous prétexte d’atteinte à l’ordre public ?

Depuis, Onfray s’est excusé dans une nouvelle tribune dans Libération. Comme quoi, on est aimé de la presse ou on ne l’est pas…

Que dit cette tribune ? Pas grand chose si ce n’est qu’il a été victime de la cabale médiatique. Comme beaucoup de nos concitoyens, sans doute. Mais quel est le propre de celui qui se veut intellectuel et penseur de la radicalité ? Justement prendre du recul par rapport à l’actualité médiatique… Rien de tout cela ici. Onfray, acteur du système médiatique plus que le libertaire qu’il prétend être vient faire preuve, une nouvelle fois, qu’on ne peut être aimé des médias et capable de recul et de discernement. C’est cette attitude qui mériterait excuses et remise en cause. Allez encore un effort…

Pour juger sur pièce, nous reproduisons ci-dessous les deux tribunes :

  • Tribune dans Libération, 3 décembre :

http://www.liberation.fr/politiques/0101302670-c-est-criminaliser-la-pensee

«C’est criminaliser la pensée»

Michel Onfray Philosophe, auteur de la Philosophie féroce (Galilée).

Lorsque la presse a rapporté l’arrestation des présumés responsables des actes de sabotage des lignes TGV, la présomption d’innocence fonctionnait, certes, mais la présentation des faits par les médias, relayant à chaud,faute de mieux, la version policière, ne semblait faire aucun doute : il s’agissait là des personnes qui posaient les fameux fers à béton sur les caténaires.

Informé par cette seule source, dont la une de Libération, qui titrait «L’ultragauche déraille», j’ai rédigé mon billet hebdomadaire dans Siné Hebdo en déplorant les actes de sabotages, qui ne profitaient pas au peuple, mais qui, bien plutôt, le pénalisaient. Soit de manière individuelle, par les dommages causés ; soit de façon collective, par la légitimation d’une réponse répressive des gouvernements en place.

Or, comme toujours lorsque la presse annonce avec force une information réellement fausse (jadis, par exemple, le clonage d’un enfant chez les raëliens…), sinon incomplète, fragmentaire, parcellaire, donc partiellement fausse, il n’y a pas beaucoup d’autocritique ensuite. Dans le cas de Tarnac, par exemple, on constate que, le temps de la garde à vue et à défaut de plus amples informations, la presse est restée proche de la position du ministère de l’Intérieur, qui s’avère grandement fautive. Car le dossier ne comporte rien.

Ainsi, l’ADN des dits suspects, qui, habituellement, agit en maître de justice incontestable, n’a pas été retrouvé sur le lieu des forfaits. Les accusations sont portées sur des hypothèses qui ne tiennent pas : un passé de militant et d’activisme international, ce qui ne saurait constituer un délit ; un matériel qui aurait pu servir aux actes de sabotage, mais qui pourrait tout aussi bien s’expliquer par les besoins du pur et simple bricolage dans une maison ; des horaires de TGV, mais on peut en avoir besoin pour les prendre à l’heure sans vouloir les stopper ; mais aussi, et surtout, des livres ! Péché mortel, une bibliothèque subversive ! Et la présence de l’Insurrection qui vient, un ouvrage sans nom d’auteur dont on dit qu’il a peut-être été signé par le principal protagoniste, transformé en «chef».

Devant un dossier vide et une totale absence de preuves, que peut faire la police pour ne pas se déjuger ? En appeler au terrorisme et à la possibilité d’un acte terroriste potentiel induit par le profil intellectuel. Autrement dit : criminaliser la pensée. Une version du délit de sale gueule : ils auraient pu le faire, donc ils l’ont fait. Le terrorisme, sauf cas avéré – les attentats qui ont visé Bombay, par exemple – est souvent le mot qu’on utilise pour fustiger l’ennemi quand on a envie de le condamner sans preuves ou avant même instruction du dossier. Fasciste, stalinien et pédophile servent selon les mêmes logiques.

Devant un dossier vide et une totale absence de preuves, que peut le journalisme pour ne pas se déjuger plus que de raison ? En appeler au débat et aux dossiers – plus tard…

J’y contribue d’autant plus volontiers que, dans Siné Hebdo, j’ai moi-même donné le change en emboîtant le pas aux journalistes d’en face ! Le temps d’une chronique, certes, mais quand même. Une leçon sur le journalisme qui est un pouvoir comme les autres et que le libertaire que je tente d’être ne se rappelle probablement pas assez…

06
Déc
08

Le Monde : « Un désaveu assez radical »

« Un désaveu assez radical »
LE MONDE | 03.12.08 | 14h46

ls faisaient partie du « noyau dur » d’un groupe soupçonné de terrorisme : trois ont été remis en liberté, le temps de l’instruction. Gabrielle H., Manon G. et Benjamin R. sont sortis de prison, mardi 2 décembre dans la soirée, sur décision de la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris, rejoignant ainsi quatre autres jeunes, également mis en examen pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et placés sous contrôle judiciaire. Sur les neuf personnes interpellées le 11 novembre à Tarnac (Corrèze) et Paris, il n’en reste que deux en détention provisoire : Julien Coupat, 34 ans, présenté par la police comme le chef du groupe, et son amie Yldune, 25 ans. Tous deux, comme Gabrielle H., sont soupçonnés d’avoir commis des dégradations sur les voies ferroviaires.

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« C’est un premier pas fondamental, et surtout un désaveu assez radical de la manière dont cette affaire a été présentée politiquement et médiatiquement », s’est félicitée Irène Terrel, l’avocate de quatre des cinq personnes jusqu’ici incarcérées. Les trois jeunes qui ont recouvré la liberté ont rejoint leur famille avec l’interdiction de se voir, et aucun d’entre eux ne devrait, du moins dans l’immédiat, retourner à Tarnac, où s’est formé un comité de soutien.

Mardi, un membre d’un autre comité de soutien, en Belgique cette fois, a révélé avoir été interpellé le 27 novembre. Adrien X. affirme avoir été arrêté à Bruxelles alors qu’il circulait à bord d’un véhicule français qui lui avait été prêté par « une amie de sa cousine ». Faisant l’objet d’un signalement européen, la voiture a été confisquée. La police y aurait trouvé des documents relatifs à l’affaire de Tarnac. Le domicile d’Adrien X., libéré sans explications, après une douzaine d’heures, celui de son amie et celui de son employeur, un libraire, ont été perquisitionnés par la police antiterroriste en l’absence des intéressés. Le comité belge dénonce un « amalgame entre contestation politique et terrorisme ».

Isabelle Mandraud et Jean-Pierre Stroobants (à Bruxelles)
Article paru dans l’édition du 04.12.08
28
Nov
08

Non à l’ordre nouveau – Tribune Le Monde

Non à l’ordre nouveau

LE MONDE | 27.11.08 | 13h55 – publié ici

ne opération récente, largement médiatisée, a permis d’arrêter et d’inculper neuf personnes, en mettant en oeuvre la législation antiterroriste. Cette opération a déjà changé de nature : une fois établie l’inconsistance de l’accusation de sabotage des caténaires, l’affaire a pris un tour clairement politique. Pour le procureur de la République, « le but de leur entreprise est bien d’atteindre les institutions de l’Etat, et de parvenir par la violence – je dis bien par la violence et non pas par la contestation qui est permise – à troubler l’ordre politique, économique et social ».

La cible de cette opération est bien plus large que le groupe des personnes inculpées, contre lesquelles il n’existe aucune preuve matérielle, ni même rien de précis qui puisse leur être reproché. L’inculpation pour « association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste » est plus que vague : qu’est-ce au juste qu’une association, et comment faut-il entendre ce « en vue de » sinon comme une criminalisation de l’intention ? Quant au qualificatif de terroriste, la définition en vigueur est si large qu’il peut s’appliquer à pratiquement n’importe quoi – et que posséder tel ou tel texte, aller à telle ou telle manifestation suffit à tomber sous le coup de cette législation d’exception.Les personnes inculpées n’ont pas été choisies au hasard, mais parce qu’elles mènent une existence politique. Ils et elles ont participé à des manifestations – dernièrement, celle de Vichy, où s’est tenu le peu honorable sommet européen sur l’immigration. Ils réfléchissent, ils lisent des livres, ils vivent ensemble dans un village lointain.

On a parlé de clandestinité : ils ont ouvert une épicerie, tout le monde les connaît dans la région, où un comité de soutien s’est organisé dès leur arrestation. Ce qu’ils cherchaient, ce n’est ni l’anonymat ni le refuge, mais bien le contraire : une autre relation que celle, anonyme, de la métropole.

Finalement, l’absence de preuve elle-même devient une preuve : le refus des inculpés de se dénoncer les uns les autres durant la garde à vue est présenté comme un nouvel indice de leur fond terroriste.

LIBÉRATION IMMÉDIATE

En réalité, pour nous tous cette affaire est un test. Jusqu’à quel point allons-nous accepter que l’antiterrorisme permette n’importe quand d’inculper n’importe qui ? Où se situe la limite de la liberté d’expression ? Les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont-elles compatibles à long terme avec la démocratie ? Sommes-nous prêts à voir la police et la justice négocier le virage vers un ordre nouveau ? La réponse à ces questions, c’est à nous de la donner, et d’abord en demandant l’arrêt des poursuites et la libération immédiate de celles et ceux qui ont été inculpés pour l’exemple.


Giorgio Agamben, philosophe ;
Alain Badiou, philosophe ;
Jean-Christophe Bailly, écrivain ;
Anne-Sophie Barthez, professeur de droit ;
Miguel Benasayag, écrivain ;
Daniel Bensaïd ;
Luc Boltanski, sociologue ;
Judith Butler ;
Pascale Casanova, critique littéraire ;
François Cusset ;
Christine Delphy ;
Isabelle Garo ;
François Gèze, éd. La Découverte ;
Jean-Marie Gleize, professeur de littérature ;
Eric Hazan, éd. La Fabrique ;
Rémy Hernu, professeur de droit ;
Hugues Jallon ;
Stathis Kouvelakis ;
Nicolas Klotz, réalisateur ;
Frédéric Lordon, économiste ;
Jean-Luc Nancy ;
Bernard Noël, poète ;
Dominique Noguez, écrivain ;
Yves Pagès, éd. Verticales ;
Karine Parrot ;
Jacques Rancière ;
Jean-Jacques Rosat ;
Carlo Santulli ;
Rémy Toulouse, éd. Les Prairies ordinaires ;
Enzo Traverso, historien ;
Jérôme Vidal, éd. Amsterdam ;
Slavoj Zizek, philosophe.

La liste complète des signataires peut être consultée sur www.soutien11novembre.org. Les signatures de soutien sont collectées sur le même site ou en envoyant un mail avec votre nom et votre profession à l’adresse: petition.tarnac@gmail.com