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29
Mai
09

Gardes à vue dans l’affaire Tarnac : la justice dans un cul-de-sac

Publié ici dans Libération.

Antiterrorisme. Les juges multiplient les arrestations, sans mises en examen.

Par GAËL COGNÉ ROUEN, envoyé spécial

L’affaire de Tarnac vire à l’épisode de Tom et Jerry. D’un côté, la sous-direction antiterroriste (Sdat), un chat qui piétine dans une enquête à rebours où les suspects refusent de s’exprimer tant que Julien Coupat n’est pas libéré. De l’autre, «la bande à Tarnac» (ils se surnomment ainsi), une souris qui ne veut plus se laisser impressionner par les gardes à vue qui se multiplient depuis un mois. Le dernier épisode en date de ce mauvais dessin animé a eu lieu à Rouen. Christian, François et Nouria (1), âgés de 25 à 28 ans, y ont été interpellés et ont passé quatre-vingt-quatre heures en garde à vue avant d’être relâchés sans la moindre mise en examen.

Bélier. Lundi 18 mai, on frappe à la porte. Devant l’entrée, une demi-douzaine de policiers de la Sdat venus de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). A l’intérieur, cinq jeunes de «la bande à Tarnac». Le bélier est prêt, mais la porte est ouverte. Les flics n’ont qu’à pousser. Ils courent dans la maison, s’arrêtent aux étages, ouvrent les portes. «Police ! Police !» Lampe torche braquée sur les visages endormis et main sur le holster.

Il est alors «six heures zéro zéro, l’heure à partir de laquelle ils peuvent perquisitionner», se souvient Mathieu Burnel, mis en examen en novembre et qui vit avec l’une des personnes placées en garde à vue. Deux scène identiques se déroulent, au même moment à Rouen : dans une colocation et chez une famille.

«Encore vous ! Vous savez, on vous aime bien», feignent de s’étonner les policiers. Selon les habitants, ils ont le souci de se montrer sous un bon jour. «Vous avez vu, on n’a pas défoncé la porte»,«parfois on éventre les matelas»,«si ça ne tenait qu’à nous, votre affaire, ça ne serait pas de l’antiterrorisme mais du droit commun». «Ils auraient voulu qu’on les accueille avec des petits gâteaux et du café», soupire Nouria. Après une heure de fouille succinte (quelques bouquins sont embarqués), les trois sont emmenés «à Brisout», le commissariat de Rouen. De là, il partent «à 170 km / h», le deux tons hurlant sur l’autoroute. Direction Levallois-Perret.

A leur arrivée, François et Christian déclinent leur état civil. Nouria, elle, refuse de répondre tant qu’on ne lui a pas signifié pourquoi elle est retenue. Le juge Thierry Fragnoli fera le déplacement le lendemain pour lui expliquer qu’elle est soupçonnée d’association de malfaiteur à visée terroriste. Il les rencontre tous les trois. A Christian, il aurait dit : «Il y en a 4 ou 5 qui ont fait des conneries. Ça serait dommage que d’autres prennent. Il faut qu’ils assument leurs actes.» Et d’ajouter : «Il y a deux vérités. Une vérité vraie et une vérité judiciaire. Moi, je suis payé pour découvrir la vérité judiciaire. A la fin, je l’aurai découverte, même si vous ne parlez pas.» Entre deux interrogatoires, un policier aurait glissé : «Les juges, ils sont énervés». Nouria refuse toujours de répondre. «Tu vas faire une garde à vue de cent vingt ou cent quarante-quatre heures, ça sera une première en France», la menace-t-on.

Listings. Les Rouennais sont interrogés sur leurs idées politiques puis sur la foire internationale de Thessalonique, en Grèce, où ils se seraient trouvés et auraient pu croiser Julien Coupat. Ils le soupçonnent d’y avoir croisé une autonome allemande, spécialiste supposée de sabotages. Christian et Nouria restent muets bien que des noms apparaissent sur des listings de ferries qui font la liaison Italie-Grèce.

«Ils s’en foutaient des fers à béton ou d’avoir de nouveaux éléments, se rappelle Christian. Ils ont leur petit schéma dans la tête et cherchent à le vérifier.» Quand les questions ne portent pas sur la Grèce, les policiers reviennent à leur «obsession maladive» : Julien Coupat. «Tu vois, Juju, je l’ai eu, le ptit Juju. Ce que j’aime pas chez ce type, c’est qu’il a tous les traits d’un dictateur», s’emporte un policier en «off» face à Nouria. Présentés comme des proches de Julien Coupat, les trois restent évasifs sur les liens qu’ils ont pu avoir avec lui.

Les policiers tentent de les séparer entre Nanterre et Levallois. Au terme des soixante-douze heures légales, Me Dominique Vallès rencontre les gardés à vue et dénonce ces méthodes :«Il suffisait de les convoquer.» Pour les Rouennais, si des «personnes périphériques se font interpeller, c’est parce qu’ils se disent : « On va pouvoir les faire cracher »», alors que les auditions des suspects ne donneraient rien.

Les trois seront libérés douze heures plus tard, non sans avoir été avertis : «Vous n’avez pas intérêt à dire de la merde dans les médias.» Nouria se retrouve «avec [son] carton, sur le trottoir» : «Ça fait bizarre. Les flics ont allumé leur deux tons, m’ont klaxonnée et ont fait des signes en partant à 100 à l’heure.»

(1) Les prénoms ont été changés.

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12
Mai
09

« Les policiers ont fait ‘Bingo !’ comme s’ils avaient découvert une cache d’armes »

Il est plus que tenps de se bouger… si ce n’est pas encore le cas !Entrons en résistance active.

LE MONDE | 11.05.09 | 10h32  •  Mis à jour le 11.05.09 | 13h16
Tessa Polak a « la rage ». Interpellée le 28 avril par la police antiterroriste (SDAT), placée en garde à vue 72 heures puis relâchée sans aucune charge, cette femme de 36 ans, photographe de profession, dénonce aujourd’hui une « manœuvre d’intimidation ».Membre active d’un comité de soutien aux neuf personnes mises en examen dans l’affaire des sabotages de voies SNCF, elle en connaît quelques-unes, en a croisé d’autres à Tarnac, en Corrèze, où elle s’est déjà rendue. Mais elle ne s’attendait pas, six mois après l’arrestation des neuf le 11 novembre 2008, a être, à son tour, interpellée de la sorte dans la rue. Depuis lors, elle collecte les témoignages.

Ce 28 avril, en début d’après-midi, Tessa Polak circule en voiture dans le 20e arrondissement à Paris avec Benjamin Rosoux, l’un des mis en examen de Tarnac, à ses côtés. « A l’angle de la rue des Pyrénées et de la rue du Jourdain, alors que je ralentissais, une nuée de types a surgi, dit-elle. Ma vitre était ouverte, je me suis retrouvée avec un pistolet sur la tempe tandis que deux autres me braquaient de face. J’ai cru à un car-jacking. » Il s’agit en fait de policiers en civil. Eberluée, elle ne se souvient que de ces mots : « Terroriste ! Terroriste ! »

Menottée, elle est embarquée dans une autre voiture, tandis que Benjamin Rosoux est planté sur le trottoir, et emmenée à son propre domicile où a lieu une perquisition. Sur place, la police saisit ses ordinateurs et deux piles de L’insurrection qui vient. Ce livre collectif et anonyme, en vente libre, est perçu par la police, qui l’attribue à Julien Coupat, comme la doctrine du groupe. Il a été versé, dans son intégralité, au dossier d’instruction et vaudra d’ailleurs à son éditeur, Eric Hazan, d’être entendu le 9 avril par la police antiterroriste.

Dans le coffre de la voiture de Tessa Polak, la SDAT en découvre 400 autres exemplaires. « Ils ont fait ‘Bingo !’, comme s’ils avaient découvert une cache d’armes, ironise-t-elle. Sauf que quand ils m’ont demandé d’où ça venait, je leur ai dit que j’étais passée chez l’éditeur et que je comptais les distribuer dans le cadre du comité de soutien, ce qu’ils savaient déjà. »

Tout au long de sa garde à vue, et des « 8 à 10 interrogatoires », la jeune femme comprend qu’elle a fait l’objet d’une surveillance. Aux policiers qui lui demandent pourquoi elle a prêté son véhicule, en novembre 2008, à trois des mis en examen, dont Benjamin Rosoux, elle répond : « Ma voiture je l’ai prêtée comme ma maison est ouverte, mon frigo est ouvert… » « Ce qui m’a étonnée, poursuit Tessa Polak, c’est que leurs investigations portaient beaucoup sur le livre. Le type de questions qu’ils m’ont posé, la manière avec laquelle ils le faisaient, c’était pour valider leurs fantasmes. Le mot ‘cellule’ revenait sans cesse… »

Après 48 heures, elle est brièvement présentée au juge d’instruction Thierry Fragnoli pour une prolongation de sa garde à vue. Tessa Polak jure alors l’avoir entendu dire : « Ce n’est pas ma faute mais vous allez payer pour les autres. » « J’étais sonnée », dit-elle.

Avec le recul, la jeune femme analyse son interpellation comme une « manœuvre d’intimidation, une façon de briser les solidarités actives, d’envoyer des signaux, et de banaliser les garde à vue ». « Sinon, ajoute-t-elle, pourquoi m’ont-ils convoquée de cette façon ? Quand je leur ai demandé, ils ne m’ont pas répondu. » Après cette interpellation, et celle de plusieurs étudiants, soupçonnés d’avoir participé à une manifestation non autorisée en faveur, notamment, de Julien Coupat, dernier des mis en examen à être toujours incarcéré, les comités de soutien – il en existerait une cinquantaine en France –, se sentent sous pression. « Il y a une demande très pressante de “guides” de garde à vue », ironise Frédéric Combarieu, membre du comité parisien.

Alors que le juge des libertés et de la détention doit une nouvelle fois statuer sur la demande de remise en liberté de Julien Coupat, ce dernier lassé des fouilles et de cette « farce », a demandé à ne pas être extrait de sa cellule pour l’occasion. Pour les mêmes raisons, le comité de soutien ne se rassemblera pas non plus ce jour-là. Mais plusieurs initiatives en mai, des concerts notamment, sont à l’ordre du jour

Isabelle Mandraud
Article paru dans l’édition du 12.05.09
24
Nov
08

Comité invisible : l’affaire du sabotage des lignes SNCF

Vu sur la République des Lettres.

Petit conte ordinaire de la paranoïa antiterroriste dans la France éminemment démocratique de Nicolas Sarkozy. Neuf personnes, quatre hommes et cinq femmes âgés de 22 à 34 ans, supposées être les auteurs d’actes de malveillance contre la SNCF, ont été déférées samedi 15 novembre devant les juges d’instruction Thierry Fragnoli et Yves Jannier de la section antiterroriste de Paris. Le Parquet les accuse d’avoir constitué une « association de malfaiteurs » et d’être responsables de « dégradations en réunion », le tout « en relation avec une entreprise terroriste », délit passible de dix ans d’emprisonnement. Quatre d’entre elles ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire mais les cinq autres, considérées par la police comme le noyau dur d’un groupe révolutionnaire dénommé « Cellule invisible » ou « Comité invisible », ont été placées en détention provisoire et mises en examen. Julien Coupat, leader présumé du groupe, est poursuivi à titre de dirigeant d’une « structure à vocation terroriste », crime passible lui de vingt ans de réclusion. L’instruction judiciaire doit déterminer si les jeunes gens sont bien les auteurs des sabotages de cinq caténaires de voies ferroviaires, commis fin octobre et début novembre dans l’Oise, l’Yonne, la Seine-et-Marne et la Moselle. Les dégradations avaient perturbé une partie du trafic SNCF, entraînant des retards dans la circulation de quelques dizaines de TGV.

Après une série de perquisitions qui ont mobilisé pas de moins de 150 policiers dans toute la France, Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, se félicite du succès de son opération « Taïga » pilotée par la sous-direction antiterroriste (SDAT). Elle offre en pâture à la presse une dizaine de suspects qu’elle présente comme des « nihilistes » membres d’un réseau de « l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome ». Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris, lui emboîte le pas, affirmant disposer « d’indices graves et concordants » contre cette « cellule qui avait pour objet la lutte armée ». Ministre et Procureur restent toutefois assez vagues sur les preuves matérielles.

Et pour cause, lors des perquisitions, les policiers n’ont trouvé aucune arme ni aucun élément matériel permettant de confondre les suspects. À leurs domiciles, ils n’ont saisi que du matériel d’escalade, des outils de bricolage, un plan du réseau SNCF, une perruque de fête, un fugimène, quelques banderoles et talkies-walkies et divers documents de littérature anarchiste disponibles dans le commerce. Aucune preuve formelle, pas de témoin, pas de trace ADN, pas d’empreinte digitale sur les lieux des sabotages. En outre les accusés restent muets pendant leur garde à vue prolongée (96 heures en matière d’enquête antiterroriste). Enfin, malgré l’étroite surveillance policière dont était l’objet la fameuse « cellule invisible » — une enquête préliminaire avait déjà été ouverte sur Julien Coupat et sa compagne Yldune en avril dernier dernier, à la suite d’un signalement du FBI aux autorités françaises car ils avaient été repérés lors d’une manifestation anti-militariste à New York — aucune preuve tangible, pas même une écoute téléphonique ne permettent de les impliquer directement.

Qu’à cela ne tienne, d’autres éléments qualifiés de « troublants » sont mis en avant par Jean-Claude Marin: les membres de la dite « cellule invisible » auraient été aperçus début novembre « par des policiers » en Seine-et-Marne, à proximité des lieux où les dégradations ont été commises. Il n’y a donc aucun doute. Quant au repaire des « anarcho-autonomes », la ferme dite du Goutailloux à Tarnac en Corrèze, c’est à coup sûr pour le Procureur de la République « un lieu d’endoctrinement et une base arrière pour des actions violentes contre des personnes ». D’ailleurs, le fait que les suspects restent murés dans le silence pendant les interrogatoires « n’est pas une preuve mais il montre que ce ces gens sont déjà ancrés dans un parcours de marginalisation et de radicalisation violente ».

Le lendemain des mises en examen, Michèle Alliot-Marie en rajoute une couche sur une radio juive sarkozyste, Radio J, afin de justifier les incarcérations et le déploiement des forces antiterroristes. Selon elle, « la justice dispose d’éléments suffisamment convaincants », sans préciser lesquels. Elle « sait » qu’il existe en France d’autres groupes de la mouvance anarcho-autonome, « probablement de l’ordre de 300 personnes », où « il peut y avoir une radicalisation allant jusqu’à des actions violentes ». Pour la ministre de l’Intérieur, ces groupes anarchistes « qui refusent le dialogue démocratique » auraient en outre des « relais à l’étranger », notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique en Grèce, au Canada et aux USA. Elle s’inquiète enfin de la sortie de certains films récents comme ceux sur Jacques Mesrine ou la Bande à Baader, craignant leur effet sur les « esprits fragiles ».

Bref, ces monstrueux « nihilistes clandestins potentiellement très violents » (pour employer cette fois la terminologie du Figaro et de France 2, entre autres) sont coupables, même sans preuves. Identifiés par leur « philosophie d’insurrection contre les institutions », ils sont, c’est clair, membres d’une « entreprise terroriste » aux ramifications internationales dont le but est de « troubler l’ordre politique, économique et social et d’atteindre l’appareil d’Etat par la violence ». Là encore, on a des preuves, et quelles preuves ! Tous les suspects arrêtés ont au moins bac + 5 et un casier judiciaire vierge.
Mieux, Julien Coupat, 34 ans, diplômé de l’École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales (Essec) et doctorant en histoire et civilisation à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (EHSS) jusqu’en 1999, a écrit un livre. Il est l’auteur avec Benjamin Rosoux d’un essai néo-situationniste intitulé L’Insurrection qui vient, publié en 2007 sous le nom de « Comité invisible » à La Fabrique éditions. Le livre s’est vendu à ce jour à quelque 7.000 exemplaires, mais il est également téléchargeable gratuitement sur internet. Pour les autorités judiciaires comme pour les principaux grands médias cet ouvrage est un dangereux manuel pratique de terrorisme. Il appellerait à la lutte armée, préconiserait les actions de sabotage et donnerait des consignes militantes à tenir face aux forces de police. Pourtant, pour qui sait lire et dispose de trois notions d’histoire littéraire, L’insurrection qui vient est un texte plus métaphorique et littéraire que théorique.

Construit comme L’Enfer de Dante en sept cercles ou « impasses » (Le soi, les rapports sociaux, le travail, l’économie, l’urbain, l’environnement et la civilisation), il explique que « sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue, ce n’est pas la moindre de ses vertus« ; « Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise« ; « Le désert ne peut plus croître: il est partout, mais il peut encore s’approfondir« . Quelques petites phrases ont surtout retenu l’attention des fins lettrés de la brigade antiterroriste: « Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? A chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose » suivies d’un « Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire« . Sur la question de la violence et de la lutte armée, ils ont également pu lire ceci: « Il n’y a pas d’insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires: il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu« , et en conclusion: « Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire« . L’ambiguïté et le polysémantisme poétique, mais c’est bien sûr, voilà une preuve flagrante. Julien Coupat co-animait également une revue de métaphysique critique, Tiqqun, Organe conscient du Parti Imaginaire (autodissoute en 2001), inspirée par le Situationnisme et les travaux de Gilleles Manifeste du Surréalismes Deleuze, Giorgio Agamben et Toni Negri, où l’on peut découvrir le même style de textes poétiques ironiques entre deux utopiques Théorie du Bloom et Théorie de la jeune fille. Toutes ces publications se trouvent facilement en librairie ou sur internet aux côtés d’autres livres de même nature: les Manifeste du Surréalisme d’André Breton, La Société du Spectacle de Guy Debord, La Critique sociale d’Auguste Blanqui, La Vie Innommable de Michel Bounan, Du progrès dans la domestication de René Riesel, La haine de la démocratie de Jacques Rancière, L’abîme se repeuple de Jaime Semprun, le TAZ d’Hakim Bey, Le Sabotage d’Émile Pouget, La vie sur terre de Baudoin de Bodinat, la Critique de la violence de Walter Benjamin, le Précis de décomposition d’Emil Cioran ou encore Le Gai Savoir de Nietzsche, preuve définitive s’il en est de l’existence d’un vaste réseau d’anarcho-autonomes en train de s’attaquer à l’Etat français. Reste à espérer que les magistrats qui jugeront Julien Coupat et ses amis ne s’exposeront pas au ridicule d’une lecture au premier degré d’un texte poétique, ce qui n’est pas gagné d’avance étant donné le niveau de haute culture du régime sarkozyste.

Pendant ce temps, il est inutile de préciser que, des journaux dits « de référence » aux chaines et radios publiques ou privées, l’affaire des « anarcho-autonomes » tourne en boucle, générant les pires délires sur la présence de « l’ultra-gauche », ce nouvel ennemi intérieur qui réunirait les enfants d’Action Directe, des Brigades rouges, d’Al-Quaïda, de l’ETA et de la Fraction Armée Rouge réunis. Spécialistes es Anarchie et Terrorisme occupent les plateaux entre deux flashs d’info TGV pour expliquer que la France risque bientôt de sombrer sous l’action violente des terroristes de « l’ultra-gauche ».

Au vu des premiers éléments du dossier, les avocats des inculpés ramènent bientôt l’affaire de la « Cellule invisible » à ce qu’elle est réellement, à savoir plutôt une affaire politico-judiciaire pour délit d’opinion. Me Dominique Vallès, avocate de deux accusés estime qu’il y a « une disproportion totale entre la qualification d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste et ce qu’on peut réellement leur reprocher« , ajoutant qu’il est « choquant de stigmatiser à ce point à partir de données floues ». Pour Me Cédric Alépée, avocat d’un autre accusé, « il n’y a strictement aucune charge » pouvant être reprochée à son client concernant des activités terroristes. « On a ratissé large, on a interpellé des gens sans prendre le temps de vérifier, de faire les investigations complémentaires pour être sûr qu’on avait des choses à leur reprocher », déclare-t-il. Me Steeve Montagne a lui aussi de son côté « le sentiment d’une instrumentalisation par le pouvoir de l’appareil judiciaire aux fins de restreindre la liberté d’opinion« . Pour Me Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, c’est également une « affaire aux dimensions totalement démesurées » […] « Il n’y a aucune proportionnalité entre les faits reprochés qui ne sont en rien établis et qui, quand bien même ne seraient que des dégradations qui n’ont même pas mis en danger de vies, et une procédure terroriste », estime-t-elle. De fait, il semble bien que les faits reprochés au groupe « anarcho-autonome » de Julien Coupat sont montés en épingle par le régime et que ce dont on l’accuse réellement via des lois antiterroristes scélérates, c’est surtout de réunir des militants libertaires intelligents participant activement à la contestation du capitalisme et du contrôle social par des écrits, des pratiques de vie alternatives et d’improbables actions poétiques de désobéissance civile comme celles de ralentir les TGV (ceci avec suffisamment de précautions pour ne pas causer de victimes).

Pour Eric Hazan, éditeur de L’Insurrection qui vient et auteur notamment de Changement de propriétaire, la guerre civile continue, interrogé sur le site Médiapart, l’opération « Taïga » de Michèle Alliot-Marie est l’illustration d’un « antiterrorisme comme moyen de gouvernement » qui menace sérieusement la démocratie et les libertés fondamentales en France. Selon lui, l’Etat doit aujourd’hui « justifier l’empilement de lois antiterroristes qui n’ont plus rien à voir avec le droit » et « tous les moyens sont bons pour construire l’ennemi intérieur ». Du côté de la ferme de Tarnac où vivait en communauté une partie des membres du groupe, les villageois ont pour leur part créé un un comité de soutien. Les inculpés étaient en effet parfaitement intégrés. Ils vivaient de façon ouverte, entretenaient d’excellentes relations avec le tout le monde et avaient même relancé l’exploitation de l’épicerie du village qu’ils ont transformé en bar magasin restaurant ouvrier, station-service et salle de spectacles fonctionnant sur un mode autogeré par plus de 150 habitants du village. Pour ceux-ci, « la façon dont on les présente est différente de la réalité partagée ici » et l’opération de police est « une rafle » doublée d’une cabale médiatique qui tombe bien pour Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie. « Avec les actes de malveillance qui se passent sur le réseau SNCF [27.500 en 2007, ndlr], ça tombe à pic d’aller à Tarnac et de rafler quelques gauchistes. Souvenez-vous de l’affaire des Irlandais de Vincennes, cela tombait à pic aussi ! » explique l’un deux. Un train peut en cacher un autre.

Copyright © Noël Blandin / La République des Lettres, dimanche 16 novembre 2008