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29
Juin
09

Julien Coupat est sorti de prison

Publié ici.

L’auteur présumé de sabotages sur des lignes TGV, était incarcéré depuis novembre dernier. Le parquet a soumis cette libération à une caution de 16.000 euros et le jeune homme reste sous « strict contrôle judiciaire ».

De source proche du dossier, on a appris la remise en liberté, jeudi 28 mai après-midi, de Julien Coupat, présenté comme le chef d’une cellule soupçonnée de sabotages de caténaires SNCF et incarcéré depuis le 15 novembre 2008 à la prison parisienne de La Santé. Une Peugeot bleue break, avec une femme seule au volant, est entrée avant de ressortir par une issue située à l’arrière de la maison d’arrêt de la Santé avec le jeune homme de 34 ans dissimulé dans son coffre, rapporte l’AFP.

Caution de 16.000 euros

L’ordonnance de remise en liberté rendue par le juge d’instruction Thierry Fragnoli soumet la libération de Coupat au versement d’une caution de 16.000 euros et impose qu’il demeure chez lui à Montreuil ou chez ses parents à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), a-t-on précisé au parquet de Paris. Le contrôle judiciaire lui interdit de sortir d’Ile-de-France et lui impose d’aller pointer une fois par semaine au commissariat de Montreuil où il devra laisser ses papiers d’identité, a-t-on ajouté de même source.
Enfin, Julien Coupat n’aura pas le droit d’entrer en relation avec les huit autres mis en examen et les témoins du dossier.
Le jeune homme était mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « direction d’une structure à vocation terroriste », des chefs passibles de la cour d’assises. Il a toujours clamé son innocence.

« Une justice du spectacle »

Jointe par nouvelobs.com jeudi matin, l’avocate de Julien Coupat, Me Irène Terrel s’est indignée de la manière dont le parquet avait annoncé sa décision. « Nous étions à peine sortis, à 20h30 mercredi, du cabinet du juge, que j’ai appris la nouvelle, vers 21h », a-t-elle précisé. Cette annonce du parquet, « avant même que l’instruction soit terminée », montre qu' »on est bel et bien dans une justice du spectacle », a-t-elle dénoncé. « Je n’ai jamais vu ça ! » Et d’ajouter : « Le fait que le parquet ait mis autant d’empressement médiatique à annoncer la prochaine libération de Julien Coupat qu’il avait mis d’acharnement juridique à le maintenir en détention prouve que tout cela est une affaire politique ». S’il ne s’oppose plus à la remise en liberté de Julien Coupat, le parquet a cependant requis son placement sous un « strict contrôle judiciaire ».

Une « instrumentalisation politique » dénoncée

On explique de source judiciaire que le juge d’instruction avait demandé mardi au parquet de se prononcer sur une éventuelle remise en liberté de Julien Coupat. Le jeune homme avait ensuite été entendu mercredi après-midi par le juge d’instruction en charge de cette affaire. Le parquet ne s’y est pas opposé à l’issue de l’audition mercredi, estimant qu’il n’y avait plus de risques de « concertation frauduleuse » entre les neuf personnes mises en examen ni de risques de pression sur les témoins.
Le parquet s’était jusqu’à présent opposé plusieurs fois à la remise en liberté de Julien Coupat. Ses avocats et ceux des autres mis en examen ont toujours dénoncé une « instrumentalisation politique » de ce dossier. Sur les neuf mis en examen, cinq sont soupçonnés d’avoir participé à des actes de malveillance ayant visé la SNCF. Proches de la mouvance qualifiée d' »anarcho-autonome » par la police, ces personnes sont suspectées d’avoir formé une « cellule invisible ».

« Toujours et encore la colère »

Jeudi, le comité de soutien aux neuf mis en examen du dossier a indiqué dans un communiqué qu’en dépit d’une probable libération, « le sentiment qui domine, c’est toujours et encore la colère, pour l’incarcération de Julien et les autres, les arrestations en pleine rue, les gardes-à-vue de 96 heures ».
« C’est ça qui est magnifique : on maintient envers et contre tout quelqu’un en détention pendant six mois et parce que soudain, sans aucune explication, on le libère, il faudrait que l’on soit content, que l’on remercie la justice d’être si juste et les juges d’être si cléments ? » a demandé le comité, auto-baptisé Comité du 11 novembre, date des interpellations.
La durée de la détention de Julien Coupat et la qualification terroriste de la procédure engagée contre
lui ont suscité de nombreuses critiques de la part d’intellectuels, de partis de gauche ou d’associations comme la Ligue des droits de l’Homme.

« Il n’y a pas d »affaire de Tarnac »

Dans un entretien publié lundi par Le Monde, Julien Coupat a qualifié de « petite vengeance » la prolongation de sa détention. Répondant par écrit aux questions du quotidien, il a dénoncé une « fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au coeur de l’Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires ».
Par ailleurs, Julien Coupat a nié être l’auteur du livre « L’insurrection qui vient », versé au dossier d’instruction, dont il dit être « un lecteur ». « Il n’y a pas d »affaire de Tarnac’, pas plus que d »affaire Coupat' », a-t-il poursuivi dans cet entretien. Mercredi, Benjamin Rosoux, un autre mis en examen dans cette affaire et présenté comme le « bras droit » de Julien Coupat, a réagi à cette tribune sur nouvelobs.com.

Toujours soupçonné

En dépit de cette remise en liberté, Julien Coupat reste néanmoins soupçonné d’avoir saboté, dans la nuit du 7 au 8 novembre, avec sa compagne, Yldune Levy, une ligne du TGV Est à Duisy (Seine-et-Marne), un des quatre sabotages commis en France cette nuit-là.
Des investigations sont également toujours en cours concernant d’éventuels liens entre Julien Coupat et des autonomistes allemands soupçonnés d’avoir saboté des lignes ferroviaires outre-Rhin à l’aide de crochets similaires à ceux utilisés en France.
(Nouvelobs.com)

28
Avr
09

Libérez Julien Coupat !

Libérez Julien Coupat !
par Irène Terrel
LE MONDE | Mis à jour le 28.04.09 | 13h06
Publié ici.

out ou presque a été dit sur le dossier, sur l’inconsistance des charges, sur la présomption de culpabilité dont bénéficient les détenus politiquement ciblés, sur les détentions provisoires qui trop souvent sont la règle, sur l’absurdité de l’épithète « terroriste » accolée à une dégradation purement matérielle, sur la toute-puissance du parquet, sur les dérives tentaculaires des lois antiterroristes, sur la criminalisation à découvert de l’édition, sur l’expansion à l’infini des répressions, ici les bandes, là, les cagoules, etc.

Tous ou presque ont exprimé leur indignation, leur solidarité, leur intérêt, pas une émission politique, culturelle, branchée ou pas, du matin au soir, pas un blog, pas un journal qui n’y soit allé de son couplet pro-Tarnac. Sûrement, bientôt des livres dévoileront le mystère de la nuit des caténaires…Et pourtant Julien Coupat est toujours détenu, sans même, au diable la jurisprudence européenne, avoir été autorisé à étudier son propre dossier… ! Cela fera bientôt six mois qu’il arpente les courettes de la Santé, les sous-sols du Palais de justice, les cabinets des juges, et qu’en rentrant le soir dans sa cellule, si petite qu’elle pourrait devenir invisible, il découvre sa photo de filature sur l’écran de la télévision…

Huit « terroristes » pourtant vite relâchés, abusivement dispersés depuis dans l’Hexagone et, lui seul, toujours détenu, mais pourquoi ?

Pour s’être tu pendant quatre-vingt-seize heures de garde à vue antiterroriste, pour avoir défié les convenances judiciaires, pour avoir protesté contre les fouilles à nu, pour avoir refusé les enquêtes de personnalité, pour avoir ri parfois du questionnement des juges, pour n’avoir pas livré ses goûts littéraires, ses penchants philosophiques, ses opinions politiques, pour avoir sillonné le monde sans téléphone portable et s’y être fait des amis dont il a tu les noms, pour avoir refusé tous les fichages, pour avoir pensé, écrit, manifesté, voyagé, pour n’être pas tombé dans le panneau des idéologies précuites, pour avoir dérangé l’ordre morose d’un temps qui parfois passe si lentement, bref pour avoir à sa façon « travaillé à l’établissement conscient et collectif d’une nouvelle civilisation » (Armand Gatti).

Déjà, souvenons-nous, le 19 décembre 2008, un juge des libertés et de la détention (depuis lors introuvable) avait ordonné sa libération, en estimant « que dans ce dossier, toutes les personnes mises en examen ont été placées sous contrôle judiciaire (…), que Julien Coupat a été interrogé (…), que la détention provisoire de l’intéressé n’apparaît pas aujourd’hui indispensable à la manifestation de la vérité (…), qu’il offre toutes garanties de représentation, qu’au surplus, il n’a jamais été condamné ». C’était compter sans l’acharnement désespéré d’un parquet mis à mal.

Une nouvelle demande de mise en liberté a été déposée au nom de la simple application de la loi française : « La personne mise en examen, présumée innocente, reste libre » (article 137 du code de procédure pénale).

« Vous tiendrez votre liberté de ce que vous aurez libéré… », écrivait le poète Joë Bousquet. Que tous ceux qui se sentent concernés demandent avec nous la libération immédiate de Julien Coupat.


Irène Terrel est avocate.
Article paru dans l’édition du 29.04.09

22
Avr
09

Julien Coupat: «L’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie»

Julien Coupat: «L’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie»
http://www.mediapart.fr/journal/france/220409/julien-coupat-l-antiterrorisme-est-la-forme-moderne-du-proces-en-sorcellerie-0

Par David Dufresne

Mediapart.fr

Le diable aime les détails. Signe des temps, les détails sont numériques. Le 26 janvier, le chef de section d’assistance aux investigations judiciaires du Bureau de la lutte anti-terroriste adresse un mail au juge Thierry Fragnoli, qui commence sérieusement à s’impatienter. Où sont les expertises des crochets saboteurs de lignes de chemin de fer? Ce mail, jamais révélé, Mediapart en a lu une copie. Réponse policière: la gendarmerie fait au plus vite. Son rapport arrivera «vers le vendredi 13 février». Et l’homme d’ajouter, comme dans une parenthèse d’impuissance : vendredi 13, «(jour de chance, il nous en faut). Bien cordialement».

La suite, on la connaît. De la chance, les enquêteurs n’en ont pas eu. Ni ADN, ni empreinte digitale, rien. En ces temps numériques de la preuve scientifique absolue, ça la fiche mal. Surtout quand les relevés d’indices ne se font pas dans les règles de l’art (policier), comme ça semble avoir été le cas sur plusieurs des cinq lieux de sabotages (un en octobre 2008, quatre simultanés en novembre)… Quant à la chance, comme facteur d’enquête, on a connu plus rigoureux.

D’ailleurs, depuis l’offensive des avocats début avril, et les dernières révélations successives (cf. onglet Prolonger et ci-dessous), les langues commencent (un peu) à se délier. Selon différentes sources proches du dossier, recoupées par Mediapart, l’origine du cafouillage de l’enquête pourrait venir de là. Venir du pataquès autour de l’ADN. Le 8 novembre, au lendemain des dégradations sur les lignes SNCF, c’est ambiance de crise au ministère de l’intérieur. Chacun y va de ses suggestions. La Sous-direction anti-terroriste (SDAT) et la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) ont de forts doutes sur Julien Coupat et son amie, Yildune Lévy. Ils viennent d’être pistés dans la nuit en Seine-et-Marne, à proximité d’un des lieux en question. Trois de leurs amis ont également été contrôlés dans la même nuit, à proximité d’une autre ligne SNCF. Mais ce sont surtout les gendarmes, selon nos informations, qui se montrent les plus affirmatifs. Ils assurent au cabinet de Michèle Alliot-Marie avoir «tout ce qu’il faut» pour confondre les auteurs, aux dires de différents témoignages. Entendre: ils ont les crochets et les empreintes qui vont avec. La date est d’importance. Moins de deux mois plus tard, c’est la grande fusion police/gendarmerie. La «grande œuvre» de la ministre de l’intérieur. Tarnac, c’est un peu ça: de la fusion avant l’heure, un exercice taille réelle et grandeur nature, entre Paris et la Corrèze, police et pandores. Le mail du 26 janvier en dit long, involontairement, sur le résultat. Confusion, plutôt que fusion.

Le diable affectionne également les cachotteries. De source pénitentiaire, une information est parvenue tout récemment à Mediapart. Des hommes des «services» se seraient dernièrement intéressés de près au parloir de la prison de la Santé. En clair: on les soupçonne d’avoir placé des micros espions dans le lieu même où Julien Coupat se rend à chacune des visites qu’il reçoit; lui, le dernier des neuf mis en examen encore en détention provisoire. Réponse officielle de la police: «La procédure antiterroriste prévoit de pouvoir sonoriser une pièce, sur demande exprès du magistrat. Si tel est le cas, cela devrait apparaître dans le dossier d’instruction, lui-même couvert par le secret d’instruction.» Traduction: une telle «sonorisation» est possible – mais on ne dira pas si c’est le cas. Ni si ce n’est pas le cas. Ni même, comme cela s’est vu, si les retranscriptions s’arrêtent miraculeusement avant de figurer dans le dossier… Quoi qu’il en soit, à cette date, nulle trace d’écoute indiscrète à la prison de la Santé dans les différents tomes d’instruction, que nous avons pu consulter. Mais tout de même, comme dans bien des affaires judiciaires, sont annexés au moins deux courriers expédiés notamment à Yildune Lévy, du temps où elle était incarcérée. C’est dire que la surveillance ne s’est pas desserrée, après les interpellations.

Au contraire, même. Sur les enquêteurs, la pression est devenue énorme. La faute à la médiatisation, disent-ils – plus qu’aux faits eux-mêmes, finalement mineurs. D’où les confidences, en passant, de plusieurs services de police. «Des éléments sont en train de rentrer.» Des expertises, des auditions, des traductions (liées à la revendication des actes de sabotages par des Allemands, dès le 10 novembre, soit la veille des arrestations de Coupat & co.). Autrement dit: policiers et magistrats se donnent du temps. C’est en effet leur dernière carte. Tant, jusqu’ici, on trouve bien des coïncidences dans le dossier, on trouve bien des écrits, on trouve bien des actions, des filatures, des «interceptions de sécurité», de la comptabilité, près de cinq mille livres dans la «bibliothèque solidaire» du village dont une trentaine saisis, plus ou moins qualifiés de subversifs, mais aucune preuve. Ni matérielle, ni probante. Ni même aucun témoin direct.

Autre élément troublant: lors de la fameuse nuit du 7 au 8 novembre, on dénombre rien de moins que quatre incidents sur quatre lignes SNCF en quatre lieux différents. Paradoxalement, le sabotage reproché à Julien Coupat – qu’il nie farouchement, on va le voir – serait celui qui a occasionné le moins de dégâts, si l’on en croit les experts cheminots. Quid des trois autres sabotages? Avec quelles équipes? Quels moyens? Quelle coordination éventuelle? La police, dit-elle, travaille sur la question.

Et puis, se pose toujours une autre question, et de taille: savoir si les faits relèvent bien du terrorisme, comme le martèle le parquet de Paris, ou si, au contraire, il s’agit au pire de simples dégradations, comme l’ont rappelé Irène Terrel, avocate de Julien Coupat, et William Bourdon, conseil d’Yildune Lévy, dans un long mémo adressé au juge Fragnoli, le 25 mars dernier, lui demandant de requalifier les faits. Demande restée, pour l’heure, sans réponse.

«Je refuse de répondre»

Se taire. Ne pas répondre. Ne pas être «beau joueur», comme dit l’adage. C’est un droit, prévu dans le code pénal. Mais rarement revendiqué. Ou pas longtemps. C’est pourtant ce qu’a fait Julien Coupat en garde à vue, dans les sous-sols de la Sous-direction de l’antiterrorisme (Sdat), entre le 11 et le 14 novembre 2008. Il venait de se faire interpeller à Tarnac. Perquisitions, direction Paris à 160 km/h sur l’autoroute, précipitation. Rapidement, Julien Coupat va comprendre de quoi on l’accuse: chef d’une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Et voilà le grand jeu du grand mutique qui commence. Sur les procès-verbaux de ses douze auditions en quatre jours, auxquels Mediapart a eu accès, on lit «je refuse de répondre». Une fois, dix fois, cinquante fois. Sur lui, sur son militantisme, sur ses revues, ses amis, ses filatures, ses contre-filatures, son passage clandestin à la frontière américano-canadienne (janvier 2008, qui lui vaudra les soupçons du FBI), sa présence aux abords de la ligne de chemin de fer à Dhuisy (Seine-et-Marne) dans la nuit du 7 au 8 novembre, ses amitiés présumées avec des activistes anti-nucléaires allemands.

«Je refuse de répondre», toujours.

– Le policier: «Confirmez-vous votre participation dans le cadre du black bloc lors d’un sommet du G8 se tenant à Evian?»
– Coupat: «Je refuse de répondre.»
– Le policier: «Avez-vous participé à une action visant à bloquer un forum à Isola San Giorgio (Italie) concernant l’organisation de l’écologie, le 15 septembre 2004?»
– Coupat: «Je refuse de répondre.»
– Le policier: «Vous avez participé en mars 2007 à la parution, sous le nom du Comité invisible, d’un pamphlet libertaire intitulé l’Insurrection qui vient, confirmez-vous être à l’origine de cette parution?»
– Coupat: «Je refuse de répondre.»

Parfois, il y a des variantes – très rares, mais qui ne changent rien. «Je ne veux pas parler.»

Julien Coupat ne signe pas non plus ses PV. Refuse de se soumettre à un prélèvement ADN (les policiers lui prendront ses vêtements lors d’une douche). Refuse de donner ses empreintes digitales (les policiers iront chercher dans les fichiers de la prison de la Santé où obligation est faite de donner ses empreintes pour les comparutions chez le juge). Refuse, aussi, l’expertise graphologique. Il se tait. A longueur de longues heures. Les seuls moments où il cause, c’est pour justifier pourquoi il ne cause pas.

Ainsi, 8h20, 12 novembre, premier interrogatoire:

– Le policier: «Pouvez-vous nous expliquer les raisons de votre silence?»
– Coupat: «Je récuse le type de procédure d’exception tant policière que judiciaire dont l’anti-terrorisme est le paravent.»
– Le policier: «N’y aurait-il pas d’autres moyens que le silence pour s’opposer à ce type de procédure?»
– Coupat: «Non, pas dans ma position.»
– Le policier: «Voulez-vous dire que vous allez refuser de répondre systématiquement?»
– Coupat: «Oui.»

Ainsi, deuxième audition, le même jour:

– Le policier: «Avez-vous bien conscience que votre décision de garder le silence sur le thème de votre engagement politique peut vous porter préjudice, dans la mesure où il ne vous permet pas de comprendre dans quel cadre sont les faits qui vous sont reprochés?»
– Coupat: «Je refuse de répondre.»

Quand, à l’ultime audition chez les policiers, à l’ultime minute, ou presque, des 96 heures de garde à vue, Julien Coupat consent enfin à être plus loquace. Mais, là encore, pour dire pourquoi il ne dira rien. Il s’élance: «Mon arrestation est l’aboutissement d’environ une année d’enquête préliminaire dans le cadre des lois anti-terroristes. L’anti-terrorisme reproche centralement à ceux qu’il vise des intentions, des idées, et reproche des infractions seulement en second lieu comme matérialisation de ces idées et intentions. Si bien que ce qui est centralement jugé, ce ne sont pas les actes, mais quelque chose que la procédure leur prête. Si l’on suit le fil des auditions, il apparaît que me sont reprochées deux dégradations qui, pour n’être pas sans conséquences, n’en demeurent pas moins mineures, en ce qu’elles mettent en danger la vie de personne. Il va de soi dans un tel cadre que toutes déclarations à la police ne pourraient n’être qu’à ma charge»…

Face au juge: «J’aurais une prescience?»

Quelques heures plus tard, Julien Coupat est présenté à son juge d’instruction, Thierry Fragnoli. Autre interlocuteur, autre ambiance, autre tournure. La confrontation entre les deux hommes change la donne. Sur le mode de l’ironie. De la fronde. Des sous-entendus. Tout commence comme cela avait fini chez les policiers, par une justification détaillée de son silence. Cette fois, Julien Coupat ajoute: «L’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie. Toutes les auditions visent très manifestement à accréditer la thèse selon laquelle je serais le chef, le gourou, d’une soi-disant organisation anarcho-autonome. Il faudra qu’on m’explique le paradoxe: je serais le chef, c’est-à-dire celui qui nie l’autonomie d’un groupe de gens, qui sont réputés autonomes

Il est 15h40, le 15 novembre 2008.

Julien Coupat vient d’être mis en examen.

Sa raillerie, on la retrouve à tout moment, au détour de chaque feuillet, de chaque déposition. Quand le juge lui demande comment, avec ses «revenus modestes», il finance autant de «déplacements et de séjours tant en France que dans divers pays du monde», il rétorque: «Je suis économe». A propos des policiers qui le suivaient dans la nuit des sabotages, il raconte: «on s’est enfoncés dans la campagne pour voir si nous [lui et Yildune, NDLR] étions suivis. Et nous n’avons eu aucun répit puisque, où que nous allions, trente secondes après s’être arrêtés, même dans les endroits les plus reculés, il y a des voitures qui surgissaient. Je ne sais pas s’il faut que je vous donne les plaques… »
– Le juge: «N’y avait-il pas d’autres moyens, plus simples, d’échapper à cette surveillance que vous dites avoir repérée, comme, par exemple, tout simplement, se perdre dans une foule sur un trottoir de Paris?»
– Coupat: «Ce que vous dites relève d’un niveau d’intimité assez faible. Par ailleurs, je ne sache pas que le fait de marcher dans Paris fasse que l’on cesse de nous suivre maniaquement. Dans les derniers mois, c’est devenu le lieu de sentiment obsidional, c’est-à-dire le fait de se sentir assiégé en permanence.»
– Le juge: «Comment expliquez-vous que le lieu où vous avez été localisé, dans la nuit du 7 au 8, ait été précisément l’endroit où une action visant à bloquer le trafic TGV a été commise?»
– Coupat: « J’aurais une prescience? Je n’en sais pas plus qu’un autre… » Plus tard, à propos d’un élément annexe, Julien Coupat lâche: «Malgré mes talents avérés de voyance, je n’ai pas de solution à cette énigme.»

Tout y passe. Les questions du juge se font de plus en plus personnalisées, se concentrent sur lui, sur son autorité morale présumée. Certains, parmi les amis de Julien Coupat, ont reconnu son influence devant les policiers de la SDAT. Avant de se rétracter. Tous. Certaines parlent d’«insultes sexuelles», de menaces de ne pas revoir leurs enfants avant quelques années, de PV moyennement fidèles à leurs déclarations. Le plus jeune du lot est interrogé près d’une quinzaine fois – record absolu, plus que Coupat lui-même. Réponse de celui que la justice soupçonne d’être le chef de bande terroriste: «On est toujours soi-même mal placé pour savoir l’influence que l’on exerce. En revanche, on est bien mieux placé pour savoir les influences que l’on subit et, pour ma part, il ne m’a jamais gêné de subir des influences, au sens où André Gide l’entendait.»

«Construction intellectuelle»

L’un des points intéressant les enquêteurs est une réunion qui se serait tenue à Rouen, où vit en alternance une bonne partie des Tarnac, en amont de la contre-manifestation du sommet sur l’immigration des ministres de l’intérieur européens, à Vichy, le 3 novembre 2008. Pour les policiers, Julien Coupat est le coordinateur du désordre. Celui qui dit à chacun ce qu’il doit amener, et quel rôle il devra tenir. Ce soir-là, à Vichy, la manifestation est bien l’objet de plusieurs débordements sérieux, mais rien qui ne tourne à l’émeute. D’ailleurs, Julien Coupat n’est pas même poursuivi pour sa participation aux faits. Et quoi qu’il en soit: on est fort loin du terrorisme. Néanmoins, le juge Fragnoli veut savoir si Julien Coupat est bien celui qui tirait la corde accrochée à une barrière de police, comme le laissent supposer les caméras de surveillance de la ville. Réponse: «Si vous consultez les blogs [des manifestants, NDLR], vous verrez bien que cette idée circulait déjà sans qu’elle puisse m’être attribuée. Il ne s’agissait pas de tirer la barrière. (…) La vocation de la corde, pour ce que j’en comprends, était un peu comme pour le jeu Intervilles. De matérialiser, plutôt qu’un affrontement stérile avec la police, un effort collectif plutôt ludique autour d’une corde. L’idée qu’avec une corde, on puisse arracher une barrière de police m’apparaît une aberration et pour cause: ce jour-là, rien n’a été arraché du tout.» Une audition plus loin, et Julien Coupat précise: «Tirer les cordes est un vieux jeu médiéval où l’on trouve difficilement la trace d’une violence quelconque. C’est plutôt de l’ordre du sport collectif.»

Quant à cette réunion des ministres de la justice et de police européens «dans l’ancien siège du gouvernement de Vichy», pour lui, comme pour quelques autres, «c’était une gigantesque provocation».

Souvent, au détour d’une question, le juge Fragnoli dégaine L’Insurrection qui vient, ouvrage collectif que les enquêteurs attribuent principalement à Julien Coupat – ce qu’il nie à plusieurs reprises, et ouvrage qui a même été téléchargé sur Internet par le magistrat instructeur et reversé au dossier… L’interrogatoire glisse alors. Il se fait explications de textes. C’est thèse contre thèse, synthèse contre hypothèses. Une affaire de spécialistes, presque une discussion entre exégètes. Soudain, l’ambiance du palais de justice semble loin. Soudain, on erre quelque part entre une librairie et un amphi entre deux férus d’histoire politique. A moins qu’il ne s’agisse de numérologie. Exemple :

Le juge Fragnoli: «Curieusement, les dates [des sabotages, NDLR] du 25 octobre et du 7 novembre ne sont pas si anodines qu’elles paraissent puisque chacun sait que c’est le 25 octobre (dans le calendrier julien, soit le 7 novembre dans le calendrier grégorien) qu’a eu lieu ce que l’Histoire a retenu sous le nom de l’insurrection de Petrograd, élément fondateur de la révolution russe qui éclate en 1917 dirigée par Léon Trotski, et ayant pour objectif des points stratégiques tels que notamment les ponts et les gares. Cette même nuit du 25 au 26 octobre (soit du 7 au 8 novembre 1917 en calendrier grégorien), le palais d’Hiver était pris par les insurgés. Or précisément, il est fait allusion à cet épisode historique dans L’Insurrection qui vient. Page 118: «Les moments de grand retournement: 10 août 1792, 18 mars 1871, octobre 1917» [octobre 1917 souligné par le juge, NDLR]. Page 121: «Il y a bien encore des palais d’Hiver.» On pourrait presque en déduire que le choix de ces dates du 25 octobre du 7 novembre par les auteurs de dégradations des lignes TGV est à lui seul un symbole, voire un hommage, pour ne pas dire un message s’inscrivant dans la même veine que L’Insurrection qui vient. Qu’en pensez-vous?»
Coupat: «J’y vois de votre part une construction intellectuelle et un scénario cohérent, mais je ne vois toujours pas le rapport avec mon humble personne.»

Un autre jour, quand le juge reprendra les mots de Coupat (à propos de la concordance des temps et des dates, et sur la «construction intellectuelle et le scénario cohérent»), l’intéressé précisera: «J’espère que le caractère ironique de ma réponse, quant à cette construction intellectuelle, ne vous aura pas échappé.»

Mais parfois, il n’y a plus d’ironie, plus de métaphysique, plus de politique, plus de considérations sociales ni de jugement sur la police. In fine, Julien Coupat reconnaît que «l’instruction anti-terroriste est un lieu peu propice à la discussion d’idées». Même si, et c’est tout l’intérêt ici, les affaires de terrorisme (ou présumées telles) se distinguent justement des affaires de droit commun en ce qu’elles portent parfois en elles des idées voire des idéaux. Et qu’en ce sens, tout est une question de curseur: où commence le délit d’opinion, où démarre le passage à l’acte, où finit la liberté d’écrire et de décrire, éventuellement, si tel était le cas, une insurrection qui viendrait?

N’empêche, arrive le moment où il faut en venir aux faits. Rien qu’aux faits. Au juge qui lui demande d’expliquer sa présence, la nuit du 7 au 8 novembre, à Dhuisy (Seine-et-Marne), à l’entrée d’une voie de service de la ligne TGV qui va connaître quelques retards au petit matin, Julien Coupat entre dans les détails. «Ce soir-là, dit-il, j’ai dû m’arrêter quelque chose comme une dizaine de fois, et faire autant sinon plus de demi-tours. Dès que nous nous sommes engagés sur les petites routes, on s’est sentis suivis. Cela ne correspondait pas à des techniques de contre-filatures très élaborées, mais juste au fait de s’arrêter au milieu de nulle part et de voir ce qui vient. Ce soir-là, à chaque fois que nous nous mettions dans les endroits les plus reculés, il y avait une voiture à la conduite suspecte qui surgissait dans les minutes qui suivaient. A partir de là, même si c’est effectivement un sentiment assez oppressant, il y a quasiment un caractère de jeu à s’arrêter et à voir venir les voitures en reconnaissance […] Dans ces conditions, nous avons décidé de dormir dans la voiture, et nous avons été réveillés par le froid. Nous avons eu envie de faire l’amour et nous sommes allés sur un des endroits reculés à l’écart de tout, en pleine campagne, où nous étions passés auparavant.»

Lors du dernier interrogatoire, le ton se fait plus grave. Il est question de vie et de mort quand bien même, de l’aveu de tous les experts ès caténaires, aucune vie n’eût été en jeu dans cette affaire (hormis, éventuellement, celle des poseurs de crochets).
– Le juge: «Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier une atteinte à celle-ci?»
– Coupat: «Cela fait partie, dans la formulation, du caractère délirant de la déposition du témoin 42 [qui a déposé sous X et dont Mediapart a déjà mis en cause la crédibilité, NDLR], tendant à me faire passer pour une espèce de Charles Manson de la politique.»
– Le juge: «En quoi cela vous empêche-t-il de répondre à la question posée?»
– Coupat: «Je vous demande trois-quatre minutes pour réfléchir. C’est une question importante. Je pense que c’est une erreur métaphysique de croire qu’une justification puisse avoir le même poids que la vie d’un homme.»

Julien Coupat doit formuler une nouvelle demande de remise en liberté dans les jours prochains.

Links:
[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/david-dufresne
[2] http://www.mediapart.fr/journal/france/030409/tarnac-la-defense-passe-a-l-offensive
[3] http://www.mediapart.fr/journal/france/230109/tarnac-des-doutes-sur-la-credibilite-d-un-temoin-a-charge
[4] http://www.lafabrique.fr/spip/IMG/pdf_Insurrection.pdf
[5] http://www.liberation.fr/societe/0101562270-sept-mois-de-traque-d-une-cellule-invisible
[6] http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/03/25/ce-que-contient-le-dossier-d-instruction-de-l-affaire-tarnac_1172333_3224.html#ens_id=1164748
[7] http://www.charliehebdo.fr/cms/index.php?id=458&no_cache=1&sword_list[]=coupat
[8] http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2317/articles/a398184-comment_lultragauche_est_devenue_lennemie.html
[9] http://ultrahumandignity.blogspot.com/

04
Avr
09

Coupat : la défense remet la pression

Publié par Libération, le 4 avril (voir ici).

Après sa une du 12 novembre proprement scandaleuse (l’ultragauche déraille), Libération s’est ensuite peu à peu repris (voir ici) et cet article fait partie du changement de ton de ce journal scandaleusement plus de gauche.

Par Gael Cogné.

Mobiliser les médias, distiller des informations et continuer d’agiter l’opinion. Les protagonistes de l’affaire de Tarnac (le sabotage de caténaires de la SNCF, en novembre dernier) alimentent le feuilleton judiciaire et tentent d’imposer leur rythme pour maintenir la pression sur le juge d’instruction antiterroriste Thierry Fragnoli.

Hier, c’était aux avocats d’occuper la scène. Réunis autour d’une table par la Ligue des droits de l’homme et son président, Jean-Paul Dubois, ils ont demandé la requalification du dossier en droit commun. Les avocats ont déposé une «requête en incompétence». Au juge d’instruction Fragnoli, de décider ensuite s’il se dessaisit lui-même de l’affaire. «C’est rare, mais c’est déjà arrivé», a indiqué l’avocate sans indiquer de délai.

Par ailleurs, ils ont exigé la libération de Julien Coupat, l’homme présenté par les policiers comme le leader du groupe. Il est le dernier des huit mis en examen pour «association de malfaiteur en relation avec une entreprise terroriste» à être détenu.

Pendant presque une heure, Me Terrel a détaillé fastidieusement le dossier d’instruction. Qu’ont révélé les filatures, surveillances et écoutes ? «Rien», affirme-t-elle. Pire, à la faveur d’une panne de la ligne téléphonique de l’épicerie de la communauté de Tarnac, Benjamin Rosoux, l’un des mis en examen, aurait découvert un boîtier destiné aux écoutes.

Antinucléaires. Que faisaient Julien Coupat et sa compagne Yldune Lévy près d’une voie ferrée ou a eu lieu un sabotage dans la nuit du 7 au 8 novembre ? «Un câlin.» William Bourdon, nouvel avocat de Lévy, insiste : «Un rapprochement géographique et temporel est très loin de la construction d’une preuve.»

Enfin, un groupe allemand avait revendiqué dès le lendemain, et avant les interpellations, les sabotages. Or outre-Rhin, certains militants antinucléaires sont passés maîtres dans l’art de poser des crochets sur les caténaires et «personne n’enquête sur cette piste», s’agace Me Terrel. Pour elle, des pans du dossier ne sont pas étudiés. Bref, pour les avocats, «il n’y a pas de preuves matérielles». Et de s’insurger que l’Insurrection qui vient, l’ouvrage collectif dont Coupat serait l’un des auteurs, soit versé au dossier comme élément à charge, alors qu’il est en vente libre. La semaine dernière, le Monde a affirmé après avoir consulté le dossier d’instruction, qu’il n’y avait «aucune preuve matérielle ni aucun aveu».

«Manuel». La fuite a entraîné une réponse du parquet dans la journée : un «manuel de fabrication d’une bombe» se trouvait sur le disque dur de Lévy. Billevesées, répond Bourdon : point de schémas, ni de plans détaillés. Les pièces, qui n’étaient pas encore cotées au dossier lors de la fuite du parquet, ne seraient que des écrits récoltés il y a plusieurs années par une étudiante «curieuse». Pour l’avocat, «tous les éléments du dossier ont été scénarisés dans le seul objectif de les présenter comme des ennemis de l’intérieur menaçant notre démocratie». Selon Me Terrel : «Le gouvernement fait la chasse à des gens qui vivent différemment.»

24
Jan
09

Le Monde s’interroge

Plusieurs questions restent sans réponse autour de l’affaire Tarnac

LE MONDE | 23.01.09 | 14h11 • Mis à jour le 23.01.09 | 14h11

L’enquête sur l’affaire Tarnac devient de plus en plus confuse. Deux mois et demi après l’interpellation de neuf personnes soupçonnées d’avoir saboté des lignes SNCF, et leur mise en examen pour association de malfaiteurs à visée terroriste, le dossier comporte de nombreuses zones d’ombre.

Certes, les investigations, sous la conduite du juge d’instruction Thierry Fragnoli, se poursuivent, mais plusieurs éléments troublants restent aujourd’hui toujours sans réponse. Les avocats de la défense en profitent pour dénoncer un dossier « vide ». Huit des neuf personnes arrêtées ont été remises en liberté sous contrôle judiciaire. Et l’image de l’antiterrorisme commence à en pâtir, au grand dam des enquêteurs.

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Le témoin sous X… mis en doute. Quelques jours après les interpellations, une personne se présente spontanément à la gendarmerie de Riom, dans le Puy-de-Dôme. Protégée par le statut de témoin sous X, elle assure connaître les suspects. Elle raconte même avoir entendu Julien Coupat, considéré comme le chef de file du groupe, faire peu de cas, lors d’une réunion, de la « vie humaine » dans le combat politique. Or, selon Mediapart, qui affirme, jeudi 22 janvier, avoir trouvé et vérifié l’identité de ce témoin anonyme malgré ses dénégations, ce dernier serait « réputé pour sa mythomanie ». Il aurait été récemment condamné par un tribunal de province pour « dénonciation d’infractions imaginaires ». « Le parquet de Paris, poursuit Mediapart, affirme que le témoin est rapidement apparu peu crédible et qu’il a été tenu compte de ses antécédents. » Jeudi soir, le même parquet démentait « formellement » ces propos.

Mardi, un policier de la SDAT affirmait au Monde ne pas « avoir assez de recul pour juger du sérieux » de ce témoin. « On ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam », soulignait-il. Le témoin, confronté au fichier de police pour vérification, n’était pas connu. Sa déposition a servi à étayer la thèse du profil terroriste de Julien Coupat. Cela a même été l’un des arguments mis en avant par le parquet de Paris pour s’opposer à sa remise en liberté.

La piste allemande se brouille. Très vite, l’enquête fait état d’une revendication parvenue en Allemagne. Dans un premier temps, cependant, la police française reste prudente sur le sujet, et le parquet n’en dit pas un mot lors des mises en examen. Puis cette piste se développe de plus en plus, alors même que le destinataire censé avoir reçu la revendication, le quotidien allemand Berliner Zeitung, prétend, lui, ne l’avoir jamais eue ! Mais là encore, le texte, rédigé en allemand, fait partie des éléments à charge.

Les policiers français disent avoir été informés le 10 novembre de l’existence de ce communiqué par leurs collègues allemands. « Mi-décembre, nous avons appris qu’un communiqué aurait été reçu par la Tageszeitung. On se rend compte que c’est peut-être le même », explique un enquêteur. Le 8 novembre, jour des sabotages, un transfert de déchets nucléaires a lieu par voie ferroviaire de la France vers l’Allemagne. Or le texte qui dénonce ce transfert évoque l’utilisation d' »engins incendiaires » et de « crochets » sur des lignes dans les deux pays. Côté français : Paris-Strasbourg, Paris-Lille, Paris-Rhône- Alpes, Paris-Bourgogne, « les mêmes que celles endommagées », assure un enquêteur. Sauf qu’il n’est pas précisé s’il est question de lignes TGV. Le communiqué n’est signé d’aucun sigle ou nom qui permettrait d’en identifier les auteurs.

La police française espère obtenir des éléments nouveaux dans le cadre d’une commission rogatoire lancée outre-Rhin, notamment sur une éventuelle origine allemande des fers à béton – sans que l’on sache encore comment ces crochets ont pu être apposés à 7 mètres de hauteur. Pour l’heure, elle ne dispose dans son dossier que d’une seule certitude : le couple Julien Coupat-Yildune Lévy, qui était sous surveillance policière, se trouvait, cette fameuse nuit, à proximité d’une des lignes TGV endommagées, à Dhuisy, en Seine-et-Marne.

Le mystère des gilets pare-balles. Lors des perquisitions, menées dans la ferme du Goutailloux, dans le village corrézien de Tarnac, la police a saisi des ordinateurs, des coupe-boulons, des cartes SNCF, des documents d’identité découpés, et deux gilets pare-balles. Benjamin Rosoux, désigné comme le bras droit de Julien Coupat, a toujours contesté la présence de ces deux gilets qui ne portent aucun numéro de série, aucun signe distinctif. Et curieusement, aucune recherche ADN ou papillaire n’a pu être menée, ces objets ayant été, de source policière, trop manipulés.

Isabelle Mandraud

Article paru dans l’édition du 24.01.09

08
Jan
09

Tous Coupat, tous coupables !

Publié sur http://rebellyon.info/article5858.html

Publié lundi 5 janvier 2009

L’Insurrection qui vient, publié en 2007 par le « comité invisible », inlassablement présenté par la police et les médias comme le bréviaire des « jeunes de Tarnac » est un texte gorgé de lectures bien orientées ; certaines sentences définitives semblent directement empruntées à Minima Moralia, d’autres démarquent Debord, Badiou et plus d’un autre de nos bons auteurs [1].

Mais, envers et contre ce qui s’est trouvé ressassé de manière lancinante après les arrestations de novembre dernier, cet essai collectif n’est pas un pur et simple exercice de radicalité en chambre, un de plus, à propos de l’état des choses sociales, de l’histoire et la politique, l’énoncé désenchanté d’un diagnostic sur le présent [2]. Il est assurément cela et s’inscrit directement, à ce titre, dans le prolongement de l’éphémère revue Tiqqun dont plus d’un texte a fait date aussitôt – « Théorie du Bloom », « Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille », etc. [3]

Mais il suffit de le lire vraiment pour se convaincre de ce qu’il est aussi, en son cœur même et non point accessoirement, tout autre chose : non pas certes un précis de guerre civile ou un manuel d’insurrection comme se sont empressés de l’affirmer les stratèges approximatifs qui entourent Mme Alliot-Marie ; mais assurément un livre qui tranche sur les habituelles vaticinations à propos de la fin de la politique, la montée de la barbarie (à moins qu’il ne s’agisse de la guerre civile qui fait rage et de l’imminence avérée d’un nouveau 1789) – en ceci : cet écrit est tout entier porté par une sorte d’appétit praxique, c’est un livre qui, constamment, s’efforce d’enchaîner, à des analyses, des perspectives d’action. Ce n’est pas un essai qui, comme tant d’autres, se contente d’exceller dans le pessimisme radical, dans la lucidité désenchantée (« Dieu, quel désastre ! ») ; c’est, à l’inverse, un texte qui, tout bonnement, s’efforce de reprendre sur de nouveaux frais la question politique par le bout de l’action – que faire, que faire aujourd’hui, dans cette situation même ?

Et qui tranche : oui, aujourd’hui, des actions sont possibles, des actions qui aient une capacité d’interruption de la temporalité de la domination infinie « que rien ne se passe ! », des actions qui fassent revenir sous la forme la plus vive la figure du conflit irréductible au cœur des espaces publics, des actions « autonomes » dans lesquelles se redonnent consistance les figures déniées de la politique moderne – la commune, l’émeute, l’insurrection. C’est un livre qui, loin d’éluder la question de la violence, dit tout le bien qu’il pense des émeutes de l’automne 2005, en tant, précisément, qu’elles présentent la violence des choses [4] ; c’est un livre qui, entre autres, parle du feu, de l’incendie comme moyens politiques – un livre écrit, pourtant, avant que le centre de rétention de Vincennes soit livré aux flammes par la colère des retenus eux-mêmes. C’est un livre qui se pose crânement la question de formes de résistance possibles à l’installation, dans les plis de la police démocratique, d’un état d’exception furtif et permanent dont le fichage, la biométrie, la télésurveillance, la rétention sur mesure, les lois sécuritaires sont les truchements variés ; un livre qui ne craint pas d’énoncer que ces nouveaux dispositifs du gouvernement des vivants ne doivent pas être seulement dénoncés, mais activement combattus, fût-ce au prix de quelques illégalismes. C’est un livre qui statue sans ambiguïté : il s’agit bien, aujourd’hui, non pas de dénoncer des abus, des infractions à l’état de droit, mais de faire face à un intolérable, lequel, sans appeler de longue démonstration, s’éprouve tout simplement de manière irrécusable ; un intolérable convoquant nécessairement des formes de résistance qui s’efforcent de se tenir à sa hauteur ; des actions susceptibles de présenter, dans une société comme la nôtre, une forte capacité d’interruption. Un diagnostic sur le présent qui conduit donc à tenter de résoudre la quadrature du cercle : comment produire, dans un pays comme le nôtre, les effets de paralysie attendus d’une grève générale – en l’absence d’un peuple gréviste ? D’où les quasi-citations de la bien connue brochure d’Emile Pouget qui y figurent en bonne place [5].
Bref, c’est un livre qui dit, littéralement : « Il n’y a plus à attendre (…) Attendre encore est une folie (…) C’est là qu’il faut prendre parti » [6], ce qui n’est jamais que la transposition en français contemporain de la bonne vieille formule marxienne – Hic Rhodus, hic salta ! Un livre qui a le courage d’énoncer que l’appel de l’action a, dans la situation présente, quelque chose d’inconditionnel, quelle que soit la solitude de ceux qui se savent sommés par l’intolérable – « Il y a toutes sortes de communes qui n’attendent ni le nombre, ni les moyens, encore moins le ‘bon moment’ qui ne vient jamais, pour s’organiser » [7] ; un livre dont la force est de se rappeler que l’élément du pari est partie intégrante de l’action radicale et de la résistance active ; qui, à la tiédeur du probable oppose l’inconditionnalité du nécessaire (lui-même fondé sur l’infinité des possibles) : « Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire » [8].

Il est infiniment regrettable que l’enchaînement des circonstances conduisant de l’arrestation à grand bruit des « jeunes de Tarnac », expéditivement accusés de menées « terroristes » par une ministre de l’Intérieur en manque de « résultats », à la formation d’un large front voué à la récusation de ces incriminations hyperboliques ait rendu provisoirement impossible toute espèce de discussion autour de ce livre ; et, plus précisément, à propos du moment politique qui s’ agence dans ses prolongements – l’apparition d’une commune, au moins, distinctement inspirée par ses prémisses, et, plus généralement, le bouillonnement de formes d’activisme politique inspirée par le motif de l’autonomie. La dimension stratégique de ce livre trouve son écho dans toutes sortes d’initiatives et d’actions incontestables comme la participation à la manifestation de protestation contre la réunion des 27 ministres de l’Intérieur de l’Union européenne, appelés par Hortefeux à plancher sur les problèmes de l’immigration à Vichy, début novembre 2008 [9]. Tout ceci est, malheureusement, devenue l’inarticulable même, le hors champ de la campagne « démocratique » de défense des inculpés. Selon les logiques implacables d’une telle mobilisation, ce livre, délié de toute relation avec des projets pratiques, des actions envisagées, des hétérotopies inventées et pourtant bien réelles, était voué à être recadré comme pur et simple exercice de spéculation intellectuelle juvénile, fantaisie imaginative appelée par les providentielles arrestations de Tarnac, à retrouver les têtes de gondoles – ce dont n’a pas manqué, d’ailleurs, de se réjouir publiquement son éditeur.

Aux premières heures des arrestations de Tarnac, la presse n’a pas été longue à suivre sa pente ordinaire, en emboîtant le pas sans barguigner au Ministère de l’Intérieur, elle n’a pas été longue à avaliser la version policière du complot d’ « ultra-gauche » déjoué à temps. « L’ultra-gauche déraille » titrait en une Libération le 12 novembre, tandis que Laurent Joffrin accréditait, dans un éditorial, l’incrimination de « terrorisme » ; Le Monde n’était guère en reste – pour ne rien dire du Figaro et du Journal du Dimanche dans les colonnes desquels se déversaient à gros bouillons les « analyses » et les communiqués de victoire en provenance de la place Beauvau… Mais n’ayons garde de faire porter le chapeau de cette forfaiture aux seuls journaux : à la tribune de l’Assemblée, Mme Alliot-Marie, commentant les arrestations, se faisait applaudir par plus d’un député socialiste dont son prédécesseur au ministère de l’Intérieur Daniel Vaillant et le bras droit de Ségolène Royal Manuel Valls [10] ; suivant son premier mouvement, le porte-parole de la LCR, Olivier Besancenot, déclarait que «  les méthodes de sabotage n’ont jamais été, ne seront pas et ne seront jamais » celles de la Ligue communiste révolutionnaire », propos relayés par un dirigeant de SUD-Rail, Christian Mahieux, proclamant hautement : « Notre combat syndical n’a rien à voir avec ce type d’actions » [11].

Et puis, réflexion faite, les uns et les autres ont repris leurs esprits, le caractère fantaisiste des incriminations, à commencer par celles de « terrorisme » et « association de malfaiteurs » est apparu évident, de même que le peu de résultat des investigations policières, pourtant menées tambour battant : pas d’armes, pas de faux-papiers, pas de matériel distinctement voué au sabotage, pas de flagrant délit, et, pour tout potage, des constructions fumeuses autour de l’allergie de nos jeunes gens au téléphone portable, de leur installation en zone rurale, de leur participation à des manifestations ou de leur refus du fichage biométrique. La construction policière s’est dégonflée en peu de jours et la presse, comme un seul homme ou presque, a retourné sa veste, donnant longuement la parole aux familles des inculpés, à leurs voisins, à leurs amis, publiant différentes pétitions en leur faveur et tournant en dérision la fable désormais discréditée de l’hydre « anarcho-autonome », avec le même allant qu’elle donnait voix à ses sources policières les premiers jours.

Dans la brèche ainsi ouverte, s’est engouffré tout un mouvement de défense et de protestation, à Paris comme en province, dans les universités mais pas seulement, mouvement dont l’oriflamme est l’appel gracieusement publié par Le Monde dans la page réservée aux tribunes et libres opinions – un traitement de faveur rarement accordé à une pétition par ce journal [12] ; un texte intitulé «  Non à l’ordre nouveau » et signé par des intellectuels de renom – philosophes en tête – Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Jacques Rancière, Jean-Luc Nancy, Slavoj Zizek -, mais aussi des éditeurs, des professeurs de droit… Distinctement, et d’une façon tant soit peu surprenante si l’on se réfère aux positions principielles et théoriques bien connues de la plupart des signataires de ce texte, l’horizon de ce texte est celui d’une protestation tout entière référée aux normes de l’État démocratique, à État de droit, contre la construction policière ayant conduit à l’arrestation et à l’inculpation des neuf personnes accusées d’entreprise terroriste. En se posant la question de savoir si « les lois d’exception adoptées sous prétexte de terrorisme et de sécurité sont compatibles à long terme avec la démocratie », ce texte avalise pleinement le référent passe-partout « démocratie », celui de la « démocratie réelle » – au sens où l’on parlait naguère de « socialisme réel » ; il appelle à en défendre l’intégrité supposée contre les dispositifs d’exception. Au reste, intitulé « Non à l’ordre nouveau », ce texte réactive la posture de l’antifascisme classique – celui dont la stratégie se fonde sur le rassemblement de toutes les énergies et bonnes volontés « progressistes » en défense de l’État démocratique contre la montée de l’exception et de la brutalité.

La démolition, nécessaire, de la construction policière fraie ici la voie à cet étrange agencement en vertu duquel ceux qui, parmi les philosophes contemporains ont travaillé de la manière la plus constante et la plus convaincante à la déconstruction du mythe utile de la « démocratie réelle » – épinglée comme oligarchie effective (Rancière), artefact pseudo-majoritaire (Badiou), faux-nez du néo-libéralisme triomphant (Bensaïd), otage du principe marchand de l’équivalence générale (Nancy), faux-semblant de l’Etat d’exception permanent (Agamben) , fétiche du nihilisme contemporain (Zizek) – vont être conduits, sous l’effet d’une sorte d’état d’urgence subi, à remettre en selle cette idole qu’ils ont eux-même renversée – la démocratie, fondée sur l’heureuse coÏncidence de l’Idée, de l’État et de la police générale des choses. A cette mobilisation du référent démocratique tout court contre les débordements de l’exception, on opposera la formule claire qui, dans L’Insurrection qui vient, présente la constitutive intrication de l’une et de l’autre : « La démocratie est de notoriété générale soluble dans les plus pures législations d’exception » [13].

Avec ce texte attrape-tout, le mouvement sur le point de se former en défense des inculpés avait trouvé son manifeste. Un mouvement assurément suscité par la grossièreté des élucubrations politico-policières sur lesquelles se fonde cette rafle, mais dont le pli n’en demeure pas moins problématique : à force de démontrer l’ « innocence » des inculpés (dont la presse n’a cessé, au reste, de relater la « bonne » provenance sociale, les « brillantes » études, les « excellentes » relations avec le voisinage à Tarnac, l’inocuité des intentions et le caractère irréprochable des conduites en leur refuge rural…) , on en vient aussi subrepticement qu’inexorablement à rétablir une image de normalité, d’honorabilité, de conformité avec les polices générales de la vie ; une image dont l’emprise se fonde sur la négation même et le reniement de tout ce qui tentait de prendre corps aussi bien dans L’insurrection qui vient, pris au sérieux comme une sorte de manifeste, que dans la fondation de la commune de Tarnac.

Une image dont le propre est de travestir ce livre en fantaisie culturelle, en inoffensif exercice de Kulturkritik, et la formation de communes en sympathique expérimentation de nouveaux mode de vie, tendance écolo radicale ; une image dont le propre est de volatiliser la dimension politique de ce qui est ici en jeu – au profit d’une énième opération de rassemblement vertueux contre les empiètements du pouvoir autoritaire.
On peut parfaitement comprendre que les familles des inculpés, désireuses avant tout de les sortir de ce mauvais pas, s’activent à présenter les inculpés sous le jour le plus inoffensif « A Tarnac, ils plantaient des carottes sans chef ni leader. Ils pensent que la vie, l’intelligence et les décisions sont plus joyeuses lorsqu’elles sont collectives » [14] , mais l’on ne peut s’empêcher de relever le vif conflit de ce genre de formule avec ce qui s’énonce, dans L’insurrection… à propos de l’idéologie écologiste et du discours environnementaliste moyens – les habits neufs du Capital, ni plus ni moins [15].
Ce qui est ici en question n’est évidemment pas la nécessité impérieuse que s’organise une solidarité sans faille avec les inculpés, et que celle-ci soit aussi puissante et déterminée que possible. La question est plutôt que cette solidarité s’est déployée sur une ligne de pente dont le propre est qu’elle ensevelit sous l’épaisse couche de cendres d’une police sentimentale et « démocratique » tout ce qui pouvait constituer le venin, le ferment de radicalité de ce livre de combat, avec son appel à se mettre « en route ». Le rassemblement informe et sans bords qui s’est constitué en faveur des inculpés (et dont, répétons-le, la volte-face des journaux a donné le signal et en quelque sorte défini les conditions) n’est pas sans rappeler le consensus informe brocardé par des auteurs comme Rancière et Badiou ; il s’étend maintenant jusqu’aux dirigeants du PS voire du Modem et, inclut bien sûr, le télégénique Besancenot, utilement recadré par ses mentors ; mais c’est un rassemblement qui se tient aux antipodes de ce que s’efforçaient de présenter ce texte et la décision d’y faire jouer en acte le motif de la communauté.

Ce texte, cette décision se fondent en effet sur une certitude : devenir, aujourd’hui, ingouvernable, être en quête d’effets politiques, d’effets de déplacement ou de choc qui ne soient pas reconductibles aux conditions générales du gouvernement des vivants ou de la police pastorale – cela suppose nécessairement de vifs mouvement d’excentrement, des exils consentis, une forme de solitude organisée, et la recherche assidue de limites, de confins, de points de rupture – non pas, certes, « sortir du système » en créant des isolats, mais bien susciter toutes sortes de blocages, d’effets d’entrave, exhiber les points de faiblesse du perpetuum mobile, sortir des logiques purement défenses, exposer de nouveaux possibles en s’exposant soi-même, etc. Ceux et celles qui sont habités par ce discours stratégique savent que la politique vive, aujourd’hui, ne peut être en ce sens qu’une politique non pas des marges au sens social mais bien des bords au sens politique, et qui, à ce titre, s’associe nécessairement, pour les gouvernants, à la dangerosité. Ceux qui, à l’heure où l’extrême gauche normalisée donne toujours davantage de gages de respectabilité et tend, nolens volens,à trouver sa place dans le dispositif parlementaire, recherchent les voies de ce que Foucault appellent l’inservitude volontaire et mettent en scène des insurrections de conduite – ceux-là sont dangereux et savent que leur politique fait d’eux, au regard de toutes les polices associées, des coupables plutôt que des innocents [16]. La dénonciation de la grossièreté des construction policières hâtives ne devrait pas nous faire oublier cette condition propre à toute politique radicale aujourd’hui, celle qui énonce : nous ne voulons pas être gouvernés ainsi, nous ne voulons pas être gouvernés par ces gens-là, ce gouvernement est l’intolérable même et nous nous déclarons en conflit ouvert et perpétuel avec lui.

L’évidence qui s’énonce ici est, bien entendu, assez dure à avaler : elle est tout simplement qu’une politique (une stratégie politique et les actions qui en découlent) distinctement agencée autour de cette notion de l’intolérable ne peut être qu’une politique dangereuse et coupable, une politique qui expose ceux qui s’y vouent aux représailles de l’État et aux attaques de toutes les polices assemblées (presse, directions syndicales, intellectuels enrégimentés…). Il faut le dire ouvertement : l’état présent de dégradation des libertés publiques, de prolifération du régime de l’exception rampante fait que toute politique fondée sur le refus d’être « gouverné ainsi » et « gouverné par ces gens-là » voue ceux (celles) qui s’y essaient à être placés dans l’illégalité et réprimés en conséquence. C’est bien là la première des leçons de l’affaire de Tarnac qui n’est pas une « bavure », un abus, mais bien la manifestation de l’effectivité de cette nouvelle règle.

Or, toute la campagne qui s’est développée en faveur des inculpés est portée par un si vif et si constant désir d’innocence, de si persistantes références à la légalité, à l’inoffensive innocence des inculpés qu’il apparaît très distinctement que, pour l’essentiel, le référent démocratique indistinct continue à obscurcir la perception du présent politique de ceux qui s’y trouvent mobilisés. Pour être dans l’esprit du temps, la victimisation des inculpés, innocents par position et définition, va dans le sens de cet effacement hâtif et compulsif de tout ce que l’expérience qu’ils avaient entreprise comportait d’inéluctablement insupportable aux yeux des gouvernants. Insistons : nul ne saurait aujourd’hui entreprendre une politique radicale s’il n’entre pas dans la peau du coupable et de l’individu dangereux (ce qui ne signifie en faut, faut-il le préciser, se plier aux conditions d’une incrimination fondée sur une construction discursive hallucinatoire). C’est cela que fait disparaître la campagne de tonalité si morale, si vertueusement indignée, en faveur des inculpés et dont le présupposé implicite et aveugle est donc nécessairement que nous vivons, aujourd’hui comme hier, sous le régime d’un état de droit auquel ferait exception de manière si scandaleuse le traitement réservé à nos amis de Tarnac.

Étrangement, le sens commun du sujet de l’État démocratique (« nous sommes en démocratie, tout de même ! »), rudement mis à l’épreuve ces derniers temps, trouve matière à se raffermir sur ses bases à l’occasion de cette affaire : les incriminations volent en éclat, une partie des inculpés est remise en liberté, le procès s’annonce plutôt mal pour les instigateurs de l’affaire et, plus que jamais, Mme Alliot-Marie est sur un siège éjectable – rêverait-on plus belle leçon de démocratie en acte ? Le malheur est que, à l’examen, c’est tout le contraire qui est se discerne ici, au delà des effets de surface tranquillisants – l’implacable efficace des polices de tous ordres. Le si louable désir de vie coupable (au sens que Foucault donne à cette expression) qui animait nos jeunes gens se trouve dérobé sous le drapé de leurs bonnes origines et de leurs parcours d’excellence ; le corporatisme des « élites » fait le reste et, la messe ayant été dite par tant d’esprits éminents et penseurs de renom mondial, le pouvoir intellectuel administre une correction bien méritée au pouvoir policier. Bref, les choses rentrent dans l’ordre, l’erreur des agités sécuritaires qui conseillent le ministre de l’intérieur ayant été de sous-estimer ces pesanteurs bien françaises (le juge « antiterroriste » Gilbert Thiel rappelait, à l’occasion de l’affaire, qu’un précédent au moins s’était présenté récemment dans l’usage indiscriminé de l’imputation de « terrorisme » – lorsqu’un jeune postier un peu exalté avait fait sauter quelques radars routiers, se blessant gravement au passage [17] ; nul, alors, ne s’était soucié de pétitionner pour dénoncer l’extravagance de l’incrimination, ce n’était qu’un postier qui n’avait jamais frayé avec la philosophie ni entamé des études supérieures).

Une telle involution du processus engagé par la publication de L’Insurrection… et la création de la commune de Tarnac, détourné au profit d’une démonstration en faveur de la validité quand même, en dépit de tout, de la normativité démocratique – sinistre « leçon » – était-elle inévitable, dès lors que la machination policière avait pris forme ? On se permettra d’en douter. Il y eut, dans un passé plus ou moins récent, des exemples inoubliables de rassemblements pétitionnaires autour d’acteurs politiques, de militants, d’activistes de différentes causes radicales, et dont le propre était non pas d’ensevelir leur combat sous les gravats de l’idéologie moyenne de l’État démocratique allié au discours moral de la présomption d’innocence, mais bien de se solidariser avec leur combat, dans les formes et dans les termes que celui-ci proposait. Ce fut le cas avec l’appel des 121, pendant la guerre d’Algérie, qui, se solidarisant avec les insoumis et les déserteurs de l’armée française, faisait de ses signataires non pas des grands témoins de moralité inspirés par la charte de l’État de droit, mais bien des coupables par association. Ce fut aussi le cas des femmes de renom qui, en solidarité avec d’autres, anonymes, inculpées pour avoir avorté, proclamaient non pas leur indignation face à cette incrimination, mais déclaraient en avoir fait tout autant et réclamer leur propre mise en cause. On aurait aimé, dans le même esprit, voire les signataires de l’appel susmentionné non pas rappeler l’État démocratique à ses sacro-saints principes et l’exhorter à renoncer à l’usage de l’exception, mais bien plutôt se déclarer coupables des mêmes torts hétéroclites que ceux reprochés, aux accusés de Tarnac : détester les téléphones portables, être dissidents quoique issus de familles très convenables, refuser les prélèvements d’ADN, posséder une maison à la campagne , participer à des manifestations qui, parfois, tournent mal, citer Auguste Blanqui dans leurs écrits, avoir lu Pouget et Sorel, approcher, parfois, d’une voie ferrée, ne pas respecter la légalité en toutes circonstances et dans le moindre de ses détails, considérer l’insurrection comme un possible historique toujours actuel, etc., etc.
Assurément, un appel de cette tournure – tous Coupat, tous coupables ! – aurait produit un tout autre effet que celui qui a si fortement contribué à installer la défense des inculpés dans cette espèce de marécage antipolitique, peuplé de sage indignation, de dénis obstinés et de tant de bons sentiments.

D’une façon générale, autant que l’incapacité, ici manifeste, pour nos philosophes d’établir un geste politique sur leurs propres fondements théoriques, apparaît l’extraordinaire difficulté pour un infracteur ou supposé tel, de faire entendre dans une telle configuration, sa propre parole et ses propres raisons, à propos des actions ou des conduites qui lui sont reprochées. Au nom de la nécessité d’une défense efficace et réaliste, la parole de nos « communards » a été rigoureusement éteinte – et pas seulement parce que, pour certains d’entre eux, ils étaient enfermés – , de même que L’Insurrection a été déminé et pieusement rebaptisé « un essai politique qui tente d’ouvrir de nouvelles perspectives » [18]…
Le « Comité invisible » est devenu inaudible, lui qui avait su trouver les mots les plus justes pour exposer ses analyses et ses motifs, au moment où sa parole était le plus nécessaire – celui où se déversaient sur lui les accusations les plus biaisées et où prenait corps le travestissement de tout ce qu’il avait entrepris. Les derniers à travailler à une telle disparition, une telle dépossession n’ont pas été ceux pour qui cette affaire a été l’occasion de réintensifier la classique opposition entre peuple et plèbe, gens du monde et hommes infâmes ; les uns pour opposer le peuple travailleur qui aime son labeur et soigne son outil de travail (par opposition à ceux qui se disent allergiques à l’emploi et sabotent le bien public), les autres pour réintégrer de force dans le camp des gens convenables et innocents par origine et statut ceux qui, volontairement, avaient oranisé des lignes de fuite hors de ce qui, socialement, les « destinait ».

Dans les deux cas, il s’agit de faire en sorte que plus rien, ou le moins possible, ne demeure et s’exprime au grand jour de l’expérience propre de cette plèbe singulière et, surtout, que plus rien n’y fasse sens – seul étant appelé à persister le souvenir du rassemblement vertueux qui mit en échec (on peut, du moins, l’espérer à heure où l’on écrit) le montage policier – un concours de foule qui aura été, à l’échelle de Tarnac, l’équivalent de celui qui donna lieu, en mai 2002, au plébiscite « antifasciste » dont l’effet le plus manifeste a été d’ouvrir un voie royale à Sarkozy.

Les nombreuses années passées dans les prisons italiennes par Paolo Persichetti, après son extradition expéditive et félonne par les autorités françaises, la réincarcération de Jean-Marc Rouillan montrent que ceux qui se refusent jusqu’au bout à plier devant les injonctions à admettre, la tête basse, que seule la violence de l’État est légitime, à entrer dans le jeu abject des rites de repentance, de reniement et de soumission sont voués à subir une peine infinie. La dignité, en politique, de ce point de vue, se trouve, au moment où le tout venant des « élites » change de camp et de discours comme il change de voiture, repoussée au point le plus excentré – là où, envers et contre tout, ces militants se rendent insupportables à l’État et aux journaux en ne cédant rien, quoi qu’il doive leur en coûter, sur leurs convictions, sur leur passé. En ce temps où les palinodies, les reniements et la mise en œuvre de la règle « efface tes traces ! » font l’essentiel du bagage « éthique » de nos hommes politiques, il est remarquable que ceux des inculpés qui demeurent emprisonnés maintiennent, dans leur silence même, envers et contre tous les certificats de bonne conduite qui leurs sont décernés par leurs soutiens bien intentionnés, ce cap de l’intraitable.

C’est évidemment aujourd’hui le rêve ardent du Bunker sécuritaire, d’Alain Bauer à Sarkozy, en passant par tous les tâcherons de l’anti-terrorisme, de mettre la main sur des groupes activistes dont ils pourraient dire : voilà, les héritiers de la Bande à Baader et d’Action directe sont là, ils sont armés, prêts à tuer et en voici les preuves !
C’est leur rêve, car Dieu sait quelle providence politique, électorale représenterait, à défaut de tout autre, une telle chance d’exhiber la preuve tangible des risques et menaces innombrables qui nous assaillent !
Mais comme une telle manne n’existe pas, il a bien valu l’inventer en travestissant des discours et des conduites, inséparables de formes nouvelles de résistance ou de riposte en « terrorisme ». L’affaire de Tarnac aura eu au moins le mérite de dégonfler cette baudruche du « terrorisme » à géométrie variable – mais sans que la critique de ce vocable corrompu aille jusqu’à sa complète récusation : nombreuses sont les bonnes âmes qui pensent que l’accusation de terrorisme lancée contre ces jeunes gens était abusive et scandaleuse, mais qu’au demeurant la lutte contre le vrai terrorisme justifie bien, dans des circonstances données, quelques atteintes aux libertés publiques.
Or, la validation du vocabulaire et des schèmes discursifs de nos gouvernants n’est jamais que le début du consentement à ce qui nous réduit aux conditions du gouvernement qui établit comme sa règle légitime ce dont se nourrit l’état d’exception proliférant. Et ce n’est pas parce que les inculpés de Tarnac ne sont rien de ce qu’en a dit Mme Alliot-Marie relayée par quelques magistrats « antiterroristes » (encore le vocabulaire corrompu de l’ennemi) que L’Insurrection qui vient est une prophétie vide et une rodomontade sans conséquence ; n’est-il pas pour le moins singulier que les émeutes juvéniles qui ont éclaté en Grèce en décembre 2008, suite à l’assassinat d’un jeune par un policier à Athènes, aient sur le champ été entendues aussi bien par la presse que par les gouvernants de ce pays, Sarkozy en tête, comme un avertissement, voire le signe avant-coureur de ce à quoi il conviendrait de se préparer ? Du côté de l’État, des « experts » de toutes sortes, le syndrome de l’explosion sociale se développe, en conséquence de quoi sont mis en place toutes sortes de dispositifs destinés à faire face au « coup dur », à la situation d’urgence. On pourrait même dire qu’une telle commotion constitue pour eux l’un des scénarios non seulement du possible mais du souhaitable – tant ils sont en quête de dérivatifs face aux effets durables du tsunami financier de l’année 2008.

« Nous n’avons rien fait de mal, nous sommes irréprochables – l’Etat de droit, la Ligue des Droits de l’Homme et Daniel Cohn-Bendit avec nous ! » demeurent, dans cette conjoncture, des réponses un peu courtes et surtout mal dirigées. Sans succomber au charme facile des prédictions apocalyptiques qui annoncent sans frais l’imminence de la chute de notre « Ancien régime », nous gagnerions plutôt à dire : en de telles circonstances, il n’est pas exclu, en effet, que nous puissions devenir dangereux, que nous nous destinions à le devenir, tant ce qui nous gouverne est devenu abject, menaçant et insupportable !
Après tout, ce ne sont pas les exemples qui manquent, dans le présent, de pôles et de manifestations de radicalité qui, activement, organisent la résistance à cet insupportable – sans papiers, lycéens, enseignants, ouvriers grévistes, psychiatres même, que rien ne destine à se conduire en subversifs, révoltés par le décret présidentiel leur enjoignant de traiter désormais les malades mentaux en criminels…

Il est intéressant que, dans ce contexte où les lignes de tension et d’affrontement se multiplient, l’accent se trouve porté, en l’absence de toute capacité des appareils politiques traditionnels à se tenir à la hauteur de l’exaspération qui monte, sur les conduites davantage que sur les projets. Une nouvelle subjectivité de résistance et de défection émerge, qui trouve son expression dans la multiplication des proclamations et manifestations de désobéissance. Il ne s’agit pas tant de renouer avec le grand mythe de l’illégalité, du soulèvement violent et massif que de dire, simplement : dans ces conditions, nous n’obéirons plus, nos conduites deviendront ingouvernables, cesseront d’être programmables. Nous cesserons d’être les agents de ce que tentent de produire et reconduire ceux qui nous gouvernent, nous ne serons plus dans ces rôles, nous ne serons plus, si possible, là où nous sommes prévus et attendus.

C’est, pour l’essentiel, ce à quoi exhorte L’insurrection qui vient, et cela va un peu plus loin que « planter des carottes ». Mais ce ne serait pas la première fois que des parents découvriraient après-coup ce qu’ils ont toujours préféré ignorer – les talents cachés de leur progéniture.

[1] Comité invisible : L’Insurrection qui vient, La fabrique, 2007

[2] « Une critique du capitalisme cognitif comme on en trouve des dizaines sur les étals des librairies », statue Christian Salmon dans Le Monde du 5 décembre 2008

[3] Tiqqun, revue fondée en 1999.Deux numéros sortis. Théorie du Bloom a été réédition aux Edition La fabrique, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille aux Editions Mille et une nuits

[4] Il n’est pas le seul – voir à ce propos l’excellent numéro de la revue franco-italienne La Rose de personne, 3/2008, « Pouvoir destituant – les révoltes métropolitaines »

[5] Publiée en 1910, la brochure de Pouget, intitulée Le sabotage, a été rééditée en 1969, sans indication d’éditeur, puis en 2004 chez Mille et une nuits

[6] Op. cit. p. 83

[7] Ibid. p. 93

[8] Ibid. P. 84

[9] Un rapport de la sous-direction antiterroriste centrale de la police judiciaire, publié par Mediapart , fait état dans le détail de la participation de certains des inculpés à cette manifestation – comme si, dans ce pays, se mobiliser contre l’organisation de la politique sécuritaire anti-immigrés devait tout naturellement être considéré comme une action crypto-terroriste !

[10] Le Figaro du 13/11/2008

[11] Le Parisien du 12/11/2008

[12] Le Monde du 28/11/2008

[13] L’Insurrection… p. 70. Il est assez étrange de trouver sous la plume de Giorgio Agamben dans le texte qu’il écrit en défense des inculpés (Libération du 19/11/2008) la phrase suivante : «  Il s’agit [les actes imputés aux inculpés] de délits mineurs, même si personne n’entend les cautionner ». Il n’est pas sûr que le parti pris de respectabilité bourgeoise qu’adopte ici l’auteur de l’État d’exception soit destiné à servir ceux qu’il entend défendre ; il est plus probable qu’il achèvera de convaincre plus d’un observateur de l’embarras fréquent qu’éprouvent les philosophes à mettre leurs gestes politiques épisodiques en accord avec les analyses et principes qui s’énoncent dans leurs écrits

[14] Lettre ouverte des parents des inculpés, en date du 23/11/2008

[15] « L’écologie n’est pas seulement la logique de l’économie totale, c’est aussi la nouvelle morale du Capital », L’Insurrection, p. 63

[16] Voir à ce propos Michel Foucault : Sécurité, territoire, population, Cours au Collège de France, 1977-78, leçon du 1/03/1978

[17] Libération du 26/11/2008

[18] Lettre ouverte des familles, texte cité supra

01
Jan
09

L’affaire de Tarnac :un ordre psychotique

Parue ici.

Réflexion sur le fonctionnement de l’accusation de terrorisme.

Le 11 novembre 2008, dans le cadre de l’opération « Taïga », cent cinquante policiers encerclaient le petit village de Tarnac, en Corrèze. Simultanément, des perquisitions étaient menées à Rouen, Paris, Limoges et Metz. L’interpellation de dix jeunes gens était avant tout un spectacle destiné à créer l’effroi.

Leur arrestation serait en rapport avec des actes de sabotage de lignes de la SNCF, qui ont causé, le 8 novembre, le retard de certains TGV sur la ligne Paris-Lille. Les actes malveillants – l’arrachage de plusieurs caténaires – ont été qualifiés de « terroristes » alors qu’ils n’ont, à aucun moment, menacé la vie humaine. L’accusation, qui dit disposer de nombreux indices, reconnaît n’avoir aucun élément matériel de preuve.

C’est le profil des jeunes interpellés qui justifie leur mise en examen. Ils ont été arrêtés parce qu’« ils tiennent des discours très radicaux et ont des liens avec des groupes étrangers », et que nombre d’entre eux « participaient de façon régulière à des manifestations politiques », par exemple « aux cortèges contre le fichier Edvige et contre le renforcement des mesures sur l’immigration ». Quant à leur logement, il est désigné comme « un lieu de rassemblement, d’endoctrinement, une base arrière pour les actions violentes ».

Bien qu’accusés de constituer le « noyau dur d’une cellule qui avait pour objet la lutte armée », ils seront rapidement libérés, certains sous condition, d’autres assignés à résidence. Seul le « chef » et sa compagne resteront emprisonnés. Ce 26 décembre, la cour d’appel de Paris a, à la requête du parquet, annulé l’ordonnance de mise en liberté de Julien Coupat. La demande de libération de sa compagne avait été préalablement rejetée.

Le discours du pouvoir procède à un double déplacement : de simples actes de sabotage, comme il peut, par exemple, y en avoir dans un mouvement social, sont qualifiés de « terroristes », et ces actes sont nécessairement attribués aux jeunes de Tarnac, bien que la police reconnaisse l’absence de tout élément matériel de preuve. L’image du terrorisme érigée par le pouvoir crée un réel qui se substitue aux faits. Ceux-ci ne sont pas niés, mais toute capacité explicative leur est déniée. Les actes de sabotage ne peuvent être que le fait de personnes désignées comme terroristes. L’acte de nommer, antérieur à toute procédure d’évaluation objective, renverse celle-ci et l’enferme dans une forme vide.

L’absence d’éléments matériels permettant de poursuivre les inculpés n’est pas niée, mais la nécessaire prévalence des faits est renversée au profit de la primauté de l’image construite par le pouvoir. La position de la ministre de l’Intérieur, Mme Alliot-Marie, est particulièrement intéressante : « Ils ont adopté la méthode de la clandestinité. Ils n’utilisent jamais de téléphones portables et résident dans des endroits où il est très difficile à la police de mener des inquisitions sans se faire repérer. Ils se sont arrangés pour avoir, dans le village de Tarnac, des relations amicales avec les gens, qui pouvaient les prévenir de la présence d’étrangers. » Mais la ministre en convient : « Il n’y a pas de traces d’attentat contre des personnes. »

Ces déclarations résument bien l’affaire. Ce qui fait de ces jeunes gens des terroristes, c’est leur mode de vie, le fait qu’ils tentent d’échapper à la machine économique et qu’ils n’adoptent pas un comportement de soumission « proactive » aux procédures de contrôle. Ne pas avoir de téléphone portable devient un indice établissant des intentions terroristes. Rétablir le lien social est également un comportement incriminé, puisque cette pratique permet de poser un cran d’arrêt au déploiement de la toute-puissance de l’État.

Dans ces déclarations, la référence aux faits, en l’absence de tout indice matériel probant, ne peut être intégrée rationnellement et engendre une phase de délire, une reconstruction du réel avec l’image du terrorisme comme support.

Ce processus est également visible dans les rapports de police, dans lesquels s’opère, au niveau du langage, toute une reconstruction fantasmatique de la réalité. Ainsi, comme indice matériel prouvant la culpabilité des inculpés, la police parle de « documents précisant les heures de passage des trains, commune par commune, avec horaire de départ et d’arrivée dans les gares ». Un horaire de la SNCF devient ainsi un document particulièrement inquiétant, dont la possession implique nécessairement la participation à des dégradations contre la compagnie de chemins de fer.

La mise en scène de l’arrestation et de l’inculpation des « autonomes de Tarnac » est un phénomène qui révèle une mutation profonde de l’ordre symbolique de la société.

Le pouvoir a la possibilité de créer un nouveau réel, une virtualité qui ne supprime pas mais qui supplante les faits. La faiblesse du mouvement social, la faillite de la fonction symbolique expliquent l’absence de frein opposé à la toute-puissance de l’État qui se montre en tant qu’image englobante, en tant que figure maternelle.

À un ordre social qui se révèle contradictoire se substitue une structure psychotique, un ordre qui supprime tout conflit, toute possibilité de confrontation avec le réel.

Tribune de Jean-Claude Paye pour L’Humanité