Posts Tagged ‘TGV

29
Juin
09

Julien Coupat est sorti de prison

Publié ici.

L’auteur présumé de sabotages sur des lignes TGV, était incarcéré depuis novembre dernier. Le parquet a soumis cette libération à une caution de 16.000 euros et le jeune homme reste sous « strict contrôle judiciaire ».

De source proche du dossier, on a appris la remise en liberté, jeudi 28 mai après-midi, de Julien Coupat, présenté comme le chef d’une cellule soupçonnée de sabotages de caténaires SNCF et incarcéré depuis le 15 novembre 2008 à la prison parisienne de La Santé. Une Peugeot bleue break, avec une femme seule au volant, est entrée avant de ressortir par une issue située à l’arrière de la maison d’arrêt de la Santé avec le jeune homme de 34 ans dissimulé dans son coffre, rapporte l’AFP.

Caution de 16.000 euros

L’ordonnance de remise en liberté rendue par le juge d’instruction Thierry Fragnoli soumet la libération de Coupat au versement d’une caution de 16.000 euros et impose qu’il demeure chez lui à Montreuil ou chez ses parents à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), a-t-on précisé au parquet de Paris. Le contrôle judiciaire lui interdit de sortir d’Ile-de-France et lui impose d’aller pointer une fois par semaine au commissariat de Montreuil où il devra laisser ses papiers d’identité, a-t-on ajouté de même source.
Enfin, Julien Coupat n’aura pas le droit d’entrer en relation avec les huit autres mis en examen et les témoins du dossier.
Le jeune homme était mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « direction d’une structure à vocation terroriste », des chefs passibles de la cour d’assises. Il a toujours clamé son innocence.

« Une justice du spectacle »

Jointe par nouvelobs.com jeudi matin, l’avocate de Julien Coupat, Me Irène Terrel s’est indignée de la manière dont le parquet avait annoncé sa décision. « Nous étions à peine sortis, à 20h30 mercredi, du cabinet du juge, que j’ai appris la nouvelle, vers 21h », a-t-elle précisé. Cette annonce du parquet, « avant même que l’instruction soit terminée », montre qu' »on est bel et bien dans une justice du spectacle », a-t-elle dénoncé. « Je n’ai jamais vu ça ! » Et d’ajouter : « Le fait que le parquet ait mis autant d’empressement médiatique à annoncer la prochaine libération de Julien Coupat qu’il avait mis d’acharnement juridique à le maintenir en détention prouve que tout cela est une affaire politique ». S’il ne s’oppose plus à la remise en liberté de Julien Coupat, le parquet a cependant requis son placement sous un « strict contrôle judiciaire ».

Une « instrumentalisation politique » dénoncée

On explique de source judiciaire que le juge d’instruction avait demandé mardi au parquet de se prononcer sur une éventuelle remise en liberté de Julien Coupat. Le jeune homme avait ensuite été entendu mercredi après-midi par le juge d’instruction en charge de cette affaire. Le parquet ne s’y est pas opposé à l’issue de l’audition mercredi, estimant qu’il n’y avait plus de risques de « concertation frauduleuse » entre les neuf personnes mises en examen ni de risques de pression sur les témoins.
Le parquet s’était jusqu’à présent opposé plusieurs fois à la remise en liberté de Julien Coupat. Ses avocats et ceux des autres mis en examen ont toujours dénoncé une « instrumentalisation politique » de ce dossier. Sur les neuf mis en examen, cinq sont soupçonnés d’avoir participé à des actes de malveillance ayant visé la SNCF. Proches de la mouvance qualifiée d' »anarcho-autonome » par la police, ces personnes sont suspectées d’avoir formé une « cellule invisible ».

« Toujours et encore la colère »

Jeudi, le comité de soutien aux neuf mis en examen du dossier a indiqué dans un communiqué qu’en dépit d’une probable libération, « le sentiment qui domine, c’est toujours et encore la colère, pour l’incarcération de Julien et les autres, les arrestations en pleine rue, les gardes-à-vue de 96 heures ».
« C’est ça qui est magnifique : on maintient envers et contre tout quelqu’un en détention pendant six mois et parce que soudain, sans aucune explication, on le libère, il faudrait que l’on soit content, que l’on remercie la justice d’être si juste et les juges d’être si cléments ? » a demandé le comité, auto-baptisé Comité du 11 novembre, date des interpellations.
La durée de la détention de Julien Coupat et la qualification terroriste de la procédure engagée contre
lui ont suscité de nombreuses critiques de la part d’intellectuels, de partis de gauche ou d’associations comme la Ligue des droits de l’Homme.

« Il n’y a pas d »affaire de Tarnac »

Dans un entretien publié lundi par Le Monde, Julien Coupat a qualifié de « petite vengeance » la prolongation de sa détention. Répondant par écrit aux questions du quotidien, il a dénoncé une « fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au coeur de l’Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires ».
Par ailleurs, Julien Coupat a nié être l’auteur du livre « L’insurrection qui vient », versé au dossier d’instruction, dont il dit être « un lecteur ». « Il n’y a pas d »affaire de Tarnac’, pas plus que d »affaire Coupat' », a-t-il poursuivi dans cet entretien. Mercredi, Benjamin Rosoux, un autre mis en examen dans cette affaire et présenté comme le « bras droit » de Julien Coupat, a réagi à cette tribune sur nouvelobs.com.

Toujours soupçonné

En dépit de cette remise en liberté, Julien Coupat reste néanmoins soupçonné d’avoir saboté, dans la nuit du 7 au 8 novembre, avec sa compagne, Yldune Levy, une ligne du TGV Est à Duisy (Seine-et-Marne), un des quatre sabotages commis en France cette nuit-là.
Des investigations sont également toujours en cours concernant d’éventuels liens entre Julien Coupat et des autonomistes allemands soupçonnés d’avoir saboté des lignes ferroviaires outre-Rhin à l’aide de crochets similaires à ceux utilisés en France.
(Nouvelobs.com)

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08
Déc
08

«Il faut refuser les lois d’exception»? Jean-Claude Monod

Libération, 3 décembre

JEAN-CLAUDE MONOD philosophe, auteur de «Penser l’ennemi, affronter l’exception» (La Découverte)

Dans un de ses derniers entretiens, Jacques Derrida soulignait combien il était important, à propos des usages de la notion de terrorisme, de pouvoir «faire plus d’une phrase», c’est-à-dire de pouvoir affirmer «ensemble» différents principes fondamentaux, différentes exigences éthiques, politiques, juridiques et critiques irréductibles.

Tout en condamnant sans équivoque tout usage du terrorisme compris comme acte visant à tuer délibérément des civils et à répandre la terreur, il importe de déconstruire l’unité douteuse de ce que la «guerre contre le terrorisme» de l’administration Bush, tout comme les récentes législations antiterroristes américaine, britannique et française, ont réuni sous le nom englobant et délibérément flou «du» terrorisme. C’est ainsi que la guerre en Irak a pu être présentée comme participant de la «guerre contre le terrorisme», malgré l’absence de tout lien avéré avec Al-Qaeda, et que l’administration Bush a légitimé par avance toute attaque «préventive» contre un Etat en le qualifiant d’Etat «terroriste» ou «voyou»

On peut admettre la nécessité de renforcer certaines mesures de sécurité dans un contexte de menace terroriste et, en même temps, combattre l’autonomisation des dispositifs de sécurité par rapport à l’Etat de droit (garanties de défense, présomption d’innocence, exigence de preuve…) ou encore refuser les lois d’exception. Celles-ci ont abouti, aux Etats-Unis, à la création des monstrueux statuts de «détenus indéfinis» sans charges précises, de «combattants ennemis» soustraits aux conventions de Genève et au final à l’autorisation de la torture.

Nous n’en sommes pas là en France, mais les lois Perben II conduisent aujourd’hui à qualifier de terroristes des actions politiques délictueuses mais nullement meurtrières comme le blocage de trains, et à appliquer à leurs auteurs présumés et à leur entourage des procédures d’exception. Si l’on cherche à qualifier juridiquement la dégradation de caténaires de la ligne Paris-Lille, pourquoi y voir autre chose qu’une «dégradation de bien appartenant à l’État» ? Peut-on sérieusement ranger cet acte sous le chef d’inculpation d’«association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» ? De nombreux citoyens ont vu là une extension illégitime et disproportionnée de la notion de terrorisme, intuitivement associée à des attentats meurtriers, des assassinats de civils, tels que ceux qui ont ensanglanté Bombay ces derniers jours.

Cette intuition, ce sens de la (dis)proportion, sont plus «justes» que ne le sont les lois Perben II. L’affaire du TGV montre la nécessité d’une abrogation de ces lois d’exception, dénoncées comme telles lors de leur promulgation par des juristes aussi peu «terroristes» que Robert Badinter ou Jean-Denis Bredin. Mais, on doit aussi déplorer la confusion de certains soutiens et pères spirituels des «neuf de Tarnac», comme le philosophe Giorgio Agamben, qui ne cesse de répéter que «plus rien ne distingue l’état d’exception de la norme» et que nos démocraties sont devenues de vastes camps de concentration (pour y opposer le messianisme vague d’un «véritable état d’exception» révolutionnaire). L’état d’exception n’est ni la fatalité ni la vérité de la démocratie.

28
Nov
08

Des vidéos supplémentaires…

Publiées il y a quelques temps, on les avait ratées…

On les publie ici, également pour montrer comment la presse a pu instrumentaliser l’arrestation des 9 !

Tout d’abord, une vidéo scandaleuse, amalgamant tous les manifestants des G8 ou autres contre-sommets de Vichy à des terroristes : de telles désinformations devraient pousser certains journalistes à changer de métier.

Une interview du père de Julien Coupat sur France 5, avec un animateur (on ne peut pas appeler ça du journalisme…) très limite…

Extrait de l’émission Arrêt sur Image qui essaie de démêler les pratiques douteuses de certains médias

Le lien vers un radiozapping réalisé par le Monde.fr du 12 novembre : à écouter ici.

Pour rappel, on avait déjà publié :

Interview d’Eric Hazan ;

les J’espère des Guignols ;

des vidéos de France 3 Limousin ; ;

le comité de soutien sur France 2 ; ;

la bataille du rail ; ;

une parodie du Journal de TF1 ; ;

– une chronique de Didier Porte sur France Inter ici et ici ;

26
Nov
08

Fabrication d’épouvantails, mode d’emploi, Par DANIEL SCHNEIDERMANN

http://www.liberation.fr/medias/0101266655-fabrication-d-epouvantails-mode-d-emploi

Par DANIEL SCHNEIDERMANN, le 17 novembre 2008

Stupeur et consternation ! Les terroristes «d’ultragauche» accusés par la ministre de l’Intérieur d’avoir saboté des caténaires de TGV, vivaient paisiblement à Tarnac, petit village de Corrèze. Ils y tenaient même l’épicerie-bar. Les habitants du village expriment tout le bien qu’ils pensaient de leurs commerçants uniques. Qu’à cela ne tienne. Les journaux télévisés unanimes brodent sur la clandestinité du groupe, «qui avait balancé ordinateurs et téléphones portables». Une épicerie, peut-être, mais «une épicerie tapie dans l’ombre», précisa fort sérieusement un journaliste de France 2.

Le journalisme policier est un art difficile. Il ne s’agit pas seulement de recueillir les confidences des enquêteurs, et de tenter tant bien que mal de séparer infos et intox. Il faut encore leur donner la forme d’un roman conforme à ce qu’attendent, selon les cas, les lecteurs, la hiérarchie du journal, ou le ministère. D’où la fabrication ultrarapide «d’épicerie tapie dans l’ombre», d’un «commando» composé d’un «cerveau» et de «lieutenants» réfugiés dans un «QG» ou de «nihilistes potentiellement très violents».

Fabrication, ou résurrection ? Aux plus âgés d’entre nous (disons, les quadragénaires bien avancés) les journaux télévisés de la semaine dernière auront au moins rappelé leur jeunesse. Aux «prêcheurs barbus des caves», aux «gangs ethniques des banlieues», a en effet succédé une autre catégorie de «méchants», bien oubliée, «la mouvance anarcho-autonome». Et resurgissent pêle-mêle les fantômes des glorieux prédécesseurs de MAM, Michel Poniatowski (ministre de Giscard), ou même Raymond Marcellin, titulaire du poste sous Pompidou.

Dans ce concours de fabrication d’épouvantails, notre confrère du Figaro, Christophe Cornevin, se classe hors catégorie. Les ultraépiciers de Tarnac, aux yeux du Figaro, étaient «en totale rupture de ban avec la société», «embarqués dans un mode de vie altermondialiste, vivotant pour certains du négoce de produits agricoles, fuyant le regard des rares riverains qui les entouraient, ces apprentis terroristes de la gauche ultra présentaient un profil bien particulier. Agés de 25 à35 ans pour le plus âgé, ces nihilistes considérés comme «potentiellement très violents» étaient articulés autour d’un petit «noyau dur» d’activistes déjà fichés pour divers actes de violences et de dégradation. A priori, aucun d’entre eux ne travaillait. «Cela ne correspondait pas à leur philosophie», lâche un enquêteur. Les femmes de la bande, quant à elles, sont plus volontiers dépeintes sous les traits de « filles de bonne famille issues de la bourgeoisie de province ». Un profil somme toute guère étonnant au regard de la jeune fille chic en Burberry qui répondait au nom de Joëlle Aubron à l’époque d’Action Directe».

Paresse, lâcheté, violence, trahison de sa classe d’origine : tous ces traits de caractères individuellement, sont inquiétants. Regroupés, ils composent un tableau terrifiant. Le lendemain, le titre d’un article du même journaliste nous apprend que «l’ADN est au cœur de l’enquête». Mais au cœur de l’article… rien sur les preuves ADN.

A croire d’ailleurs que la fabrication d’épouvantails médiatiques est une spécialité en soi. Une recherche au sujet de Christophe Cornevin dans le moteur Google, donne une idée de l’ampleur des compétences du confrère. «Une dizaine de lascars sont affalés sur les bancs de la salle des pas perdus de la 23e chambre correctionnelle, écrit le journaliste. Agés de 17 à 22 ans, ils sont dans leur écrasante majorité originaires d’Afrique noire» (7 septembre 2007, article intitulé «L’essor des gangs africains dominés par le vol et la violence»). «Les barbus s’activent derrière les barreaux», titre leFigaro en septembre. Détails : «Ces religieux clandestins se sont radicalisés en surfant sur Internet, confie un haut responsable de l’AP. Ils distillent des fragments de sourates pouvant faire référence à la violence et reprennent un discours moyenâgeux pour convertir leurs compagnons de cellule.»

Mais lorsque la tendance des épouvantails vire au modèle «trader fou», notre artisan sait aussi se reconvertir, comme dans cette description balzacienne des objets saisis lors d’une perquisition chez l’ancien trader de la Société générale Jérôme Kerviel : «Sur une table placée aux abords de l’impressionnant écran plat qui trône dans la pièce principale, ils ont notamment trouvé deux téléphones portables, un livre de réglementation bancaire, un numéro de la revue Investir intitulé «Comment s’enrichir en 2008», une canette entamée, une boîte de cigares Monte-Cristo et un exemplaire du Coran comprenant une version arabe et sa traduction en français.»

Ça ferait rire, si ça ne faisait pas peur. Ça ferait peur, si ça ne faisait pas rire.

21
Nov
08

Enquête : Les neuf de Tarnac

Vu dans l’édition du Monde du 21 novembre 2008.

Quand Mathieu B., 27 ans, se souvient de son arrestation, il a cette image, à la fois drôle et amère, d’hommes encagoulés de la police antiterroriste cherchant « des explosifs dans les pots de confiture de (sa) mère ». Etudiant il y a encore peu en mastère de sociologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il fait partie des neuf jeunes arrêtés le 11 novembre et mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Cinq d’entre eux – « le noyau dur », pour le parquet – doivent, en plus, répondre du chef d’accusation de « dégradations en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d’action terroriste », les fameux sabotages de caténaires de la SNCF.

Ce n’est pas le cas de Mathieu. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire, comme trois autres, après quatre jours de garde à vue. Des heures et des heures d’interrogatoire dont il retient ceci : « On est ton pote. On va te foutre en taule. On est d’accord avec toi. Tu as de la merde dans le cerveau parce que tu as lu des livres. On va aller te chercher un sandwich. Tu reverras jamais ton fils. » Lorsque nous l’avons contacté, il a demandé un peu de temps pour réfléchir parce que « ce type d’expérience est assez difficile à relater ».

Comme lui, la plupart des neuf interpellés sont des étudiants brillants ultradiplômés. Tous fichés pour leur appartenance, selon les mots de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, à « l’ultragauche, mouvance anarcho-autonome ». Julien Coupat – présenté par la police comme le chef de file et dont le nom a été mis en avant -, 34 ans, a fait une grande école de commerce, l’Essec, puis un DEA, avant d’enchaîner un début de doctorat à l’EHESS en histoire et civilisation. Au dire de son père, il envisageait de se lancer bientôt dans des études de médecine. Son amie, Yldune L., 25 ans, fille d’universitaire, a eu la mention très bien à son master d’archéologie. Benjamin R., 30 ans, a fait Sciences Po Rennes et a passé un an à l’université d’Edimbourg en sociologie du développement et responsabilité environnementale. A Rouen, Les plus jeunes, Elsa H., 23 ans, et Bertrand D., 22 ans, sont respectivement en première année de master d’anglais et en licence de sociologie. Trois se distinguent : Gabrielle H., 29 ans, inscrite depuis septembre dans une école d’infirmières, Manon G., 25 ans, musicienne, premier prix de clarinette dans son conservatoire, et Aria T., 26 ans, qui a longtemps joué le rôle d’une ado un peu rebelle dans une sitcom populaire en Suisse, Les Pique-Meurons.

Aucun n’est en rupture familiale. Les parents, dirigeant de laboratoire pharmaceutique, médecin, ingénieur, universitaire, prof ou de la classe moyenne, continuaient à les voir régulièrement. Yldune, l’étudiante en archéologie, incarcérée depuis sa mise en examen le 15 novembre, habitait encore chez son père et sa mère. Pas de rupture donc. Mais tous avaient décidé de vivre selon des canons différents de ceux de leur milieu, à l’écart de la société marchande.

Un jour de 2003, en quête d’une ferme « pas trop chère », Julien Coupat débarque dans le bureau de Jean Plazanet, alors maire communiste de Tarnac, un village de 335 habitants sur le plateau de Millevaches, en Corrèze. L’affaire est vite conclue : une bâtisse, des dépendances, 40 hectares. Le Goutailloux. « Ensuite, j’ai vu arriver un groupe de jeunes, très sympas, serviables », raconte avec enthousiasme Jean Plazanet.

Ils reprennent l’épicerie du hameau. La gérance est confiée à Benjamin R., qui a l’expérience de l’animation d’un lieu de vie alternatif pour avoir fait fonctionner un squat – l’Ekluserie – à Rennes. C’est le plus écolo de la bande. Entre 16 et 19 ans, il a travaillé bénévolement dans des associations de protection du gibier d’eau, des rapaces et des loutres. Il a brièvement présidé la fédération des Jeunes Verts européens.

A Tarnac, le groupe élève des moutons, des poules, des canards, ravitaille les personnes âgées alentour. « Je ne crois pas me tromper en disant que l’un des buts était de se donner les moyens matériels et affectifs de fuir la frénésie métropolitaine pour élaborer des formes de partage », dit Mathieu B.

Ils fuient le travail salarié, rejettent le système capitaliste et l’hyperconsommation. Sans concessions, ils bannissent les téléphones portables. Par refus de la sujétion, plaident-ils. Par souci de clandestinité, pense la police. Leur radicalité est dans leurs écrits, leurs lectures, leurs comportements, estiment amis et réseaux. Elle s’est traduite en actes, soupçonnent les enquêteurs qui les surveillaient depuis le printemps et affirment avoir vu deux d’entre eux à proximité d’une des caténaires endommagées la nuit du 8 novembre. Des « projets d’attentats consommés », a estimé le procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

« Je suis un communiste, du temps de la Commune de Paris », a dit un jour Julien Coupat à son père. Les neuf se réservent de longues heures pour la lecture et l’écriture. Mais bougent aussi beaucoup. Certains font des milliers de kilomètres pour visiter des squats politiques, participer à des contre-rassemblements à l’occasion de G8 ou de sommets européens. Le 3 novembre, plusieurs se sont retrouvés à Vichy lors de la réunion des ministres de l’intégration des Vingt-Sept. Autant de manifestations qui se sont soldées par des heurts avec la police.

Julien Coupat ne réside pas à demeure à Tarnac, où est née la petite fille qu’il a eue avec Gabrielle H., il y a trois ans. A Paris, il fréquente les milieux intellectuels. Il a tissé des vrais liens avec le philosophe italien Giorgio Agamben, rencontré lors d’un séminaire. Ils jouent de temps à autre au football, le philosophe l’a aidé au moment du lancement de la revue Tiqqun en lui trouvant un imprimeur en Italie. Julien Coupat était membre du comité de rédaction de cette publication éphémère influencée par le situationnisme.

« Il est de la mouvance postsituationniste avec le langage qui va avec, c’est un très bon connaisseur de Guy Debord », souligne Luc Boltanski, directeur d’études à l’EHESS. « C’était un étudiant brillant, quelqu’un d’extrêmement gentil », poursuit le sociologue qui l’a distingué nommément dans la préface de son livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (avec Eve Chiapello, Gallimard 1999). « Le genre de type qui en sait plus que ses profs, assure Eric Hazan, son ami depuis six ans. Pour lui, les modes d’action et les mots du passé sont à laisser tomber. Ce n’est pas un philosophe spéculatif. » Cet éditeur parisien a publié L’insurrection qui vient (éd. La Fabrique, 2007), un ouvrage signé « Comité invisible », qui excite la curiosité policière depuis plusieurs mois. Le style relève de la littérature « situ » fascinée par l’émeute. Il y est évoqué le sabotage des voies de TGV pour bloquer la machine économique et créer un état de chaos « régénérateur ». Julien Coupat est désigné comme l’auteur principal du livre. Le parquet de Paris lui attribue le rôle de penseur et de dirigeant d’un groupe terroriste. A ce titre, il encourt vingt ans de prison.

« Julien m’a dit : « Moi je veux vivre dans la frugalité », confie son père, un ancien médecin qui a cofondé un laboratoire pharmaceutique, aujourd’hui à la retraite. Il aurait pu devenir directeur financier de Barclay’s. » Mais ce fils unique qui vit avec 1 000 euros par mois a tourné le dos à l’univers très cossu où il a grandi, dans les Hauts-de-Seine. « Quelque part, cela a dû être un formidable accélérateur de sa réflexion », réfléchit le père à haute voix, au milieu des riches demeures nichées dans une sorte d’enclave boisée. M. Coupat, qui a découvert Tarnac il y a un an, a acheté la maison jouxtant l’épicerie. Il a également acquis pour son fils, dans le 20e arrondissement de Paris, un ancien atelier d’artisan de 50 m2 qui devait héberger un futur projet de journal militant. Indûment présenté dans la presse comme un loft luxueux, il servait pour l’heure de refuge à Julien et Yldune.

Effondrés, choqués par l’étiquette « terroristes », les parents tentent de faire face, tétanisés à l’idée de « trahir » leurs enfants par une phrase maladroite, un mot de trop. En une semaine, ils ont dû tout apprendre : les avocats, les couloirs du palais, la pression des médias. La mère de Gabrielle H. a passé 72 heures en garde à vue. Celle d’Yldune revit en permanence la scène de sa fille tirée du lit, menottée, et tremblant si fort que les policiers ont appelé SOS-Médecins. A l’association d’archéologie dont elle est membre depuis huit ans, on s’offusque que des « pinces de forge », saisies lors des perquisitions, puissent être retenues comme des pièces à charge pour le sabotage des voies ferroviaires. « C’est une spécialiste du néolithique et du coulage du bronze, on l’a vue des dizaines de fois manier ces pinces pour ses recherches ! », s’insurge un ami.

« J’ai lu tous les textes de Julien, je n’y ai jamais trouvé le moindre appel à homicide ou violence contre un individu, je suis révolté par tout ça », proteste le journaliste et chercheur Olivier Pascault, ancien condisciple de l’EHESS. Pour Giorgio Agamben, « on ne va pas les traiter comme les Brigades rouges, ça n’a rien à voir ! On cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout ça pour répandre la peur chez les jeunes gens ». Les avocats Irène Terrel, Steeve Montagne, Cédric Alepée, Dominique Vallès, dénoncent une incrimination terroriste « démesurée », la « faiblesse » des dossiers et rappellent l’absence de casier judiciaire de leurs jeunes clients.

A l’intérieur de l’atelier du 20e arrondissement, tout est figé, humide, en désordre. Sur la porte en contreplaqué, d’une écriture un peu enfantine, est inscrit : « Ceci est ma maison, éphémère comme les précédentes. Les objets sont à la place que je leur ai désigné. Demain je déménagerai et ils me suivront. D’eux ou de moi qui est le plus exilé ? » Un peu plus loin : « Je suis comme un soldat qui ne porte pas d’uniforme, qui a choisi de ne pas combattre mais qui se bat toute la nuit pour d’autres causes. »

Isabelle Mandraud et Caroline Monnot

18
Nov
08

Chronique de Didier Porte France Inter – 18 novembre

A écouter là : http://tourdemars.musicblog.fr/917161/MARDI-18-NOVEMBRE-2008/